Chimera
Chapitre 90
Il n’eut aucun mal à suivre la vague piste forestière. La lune était pleine, et Gauthier de Payens, depuis la fondation du CORAC, sept ans auparavant, avait fait ce trajet bien des fois.
Sans résultat.
Il y retournait, une fois encore, en sachant que ce serait la dernière.
Il sentit le doux parfum des orchidées, distingua, derrière les établis, la hutte tressée, des plus spartiates. Une faible lueur passait à travers une fente.
Il ne frappa pas à la porte, mais dit sans hausser la voix :
— Pousse le loquet, Mikael.
Pendant un instant, plus aucun son ne lui parvint, puis le rayon de lumière brilla plus fort, des pas prudents approchèrent et le loquet s’ouvrit avec un bruit sourd.
De Payens laissa tomber son sac à dos près de la porte, entra dans la hutte et regarda autour de lui. Le décor était conforme à ce qu’il connaissait : un châlit surmonté d’une étagère pour la lampe à paraffine, une moustiquaire, quelques récipients posés sur un four en pierre, deux ou trois tabourets, et la puissante odeur de sueur et de fumée. Un livre à demi ouvert était resté sur la couchette.
Il se tenait au milieu de la pièce, torse nu, un pantalon en haillons lui découvrant les pieds, ses grands yeux luisant presque sous la masse pileuse.
— J’espère que tu as apporté un bidon de paraffine, Gaut, fit-il d’une voix douce. Je n’aurai bientôt plus de lumière pour lire.
— Ta peine est finie, Mika. Terminé. On ne va pas continuer à éclairer cette cabane.
De Payens s’assit sur un tabouret.
— Je t’ai déjà entendu dire ça un certain nombre de fois.
— Mais là, je le pense. Tu n’as plus le choix après ce que tu as fait la nuit dernière.
Il n’y avait aucune accusation dans sa voix, il constatait simplement la situation.
— Ne pars pas là-dessus. J’ai juste voulu enlever le mobile à ce salaud. Et il s’est malencontreusement retrouvé dans la gueule d’un crocodile.
La barbe grise s’étira un peu de côté, peut-être l’indice d’un sourire.
— La façon dont ça s’est passé n’a pas d’importance, rétorqua de Payens en haussant les épaules. Cette affaire, ce n’est que le maillon le plus récent d’une chaîne de causalité dont je ne sais pas où elle nous mène, Mika. Tu t’infliges cette peine depuis plus de vingt ans, elle est arrivée à son terme, comprends-tu ce que je dis, Mikael Melkior Gemstein ?
Il avait haussé légèrement le ton.
— Aurais-tu l’intention de me dénoncer, Gauthier de Payens ? répondit l’ermite en s’asseyant sur le châlit. Depuis que le CORAC existe, tu as dissimulé mon identité à tout le monde sauf à Lev, comme je te l’avais demandé. Je t’en suis reconnaissant, mais pourquoi diable fallait-il que tu viennes implanter ta station juste à l’endroit où je m’étais installé ? J’ai eu la paix pendant douze ans, ici, avant que tu ne rappliques.
— Tu sais très bien pourquoi, on en a parlé assez souvent. Parce que c’est ici, au fin fond de la forêt humide du Congo, dans un des biotopes les plus riches d’Afrique que tu avais choisi de t’exiler, toi, Gemstein, un des chercheurs les plus prometteurs au monde, spécialiste de microbiologie, docteur en botanique, toxicologue et bactériologiste, avec un QI qui m’impressionne encore. Voilà pourquoi le CORAC avait sa place ici et pas ailleurs, j’avais un espoir, figure-toi, Mika. Je voulais que tu intègres l’équipe. Et cette fois, tu n’as plus le choix.
— Je suis un assassin, souffla Gemstein. Un type abominable, un nul, un salaud, j’ai tué des innocents, des femmes et des enfants, si tu…
— Assez de ce laïus ! coupa de Payens sans plus prendre de gants. Je viens de feuilleter une fois de plus ton récit martyrologique, ton tableau de saint Michel archange, protecteur d’Israël. C’est un texte tranchant comme l’acier, chaque mot fait de toi un monstre, exactement comme tu le voulais. Mais maintenant, ça suffit, le temps de l’autodénigrement est fini, tu m’as compris ? Tu dois sortir de l’ombre, et pas comme meurtrier, comme le scientifique exceptionnel que tu as toujours été.
Un silence se fit, se prolongea. La flamme de la lampe à paraffine faiblissait.
— C’est à cause de ce qui s’est passé chez les Mbuti, hein ? présuma Gemstein en hochant la tête. Je suis au courant.
— Tiens donc ! réagit de Payens en se levant brusquement de son tabouret. Évidemment, que tu es au courant. La forêt est dense, à l’arrière du CORAC, et plus d’une fenêtre reste ouverte. Tu as su à peu près tout ce qui se disait derrière nos murs, ces dernières années, je parierais. À plus forte raison quand c’est notre vieux collègue Yankin qui livre des explications détaillées sur le nouveau virus qu’il vient de découvrir. Je te connais, Mika. Je te connais assez pour savoir que même si tu t’es condamné à cette peine absurde pour t’être laissé gagner par une ivresse sanguinaire il y a des décennies, ta curiosité scientifique est toujours là, en éveil, aussi vive. Ce qui explique que tu rôdes autour de la station à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, pour happer du nouveau au passage, mais à quoi ces nouveautés te servent-elles, à toi ?
Le silence était retombé.
De Payens se rassit sur le tabouret.
— Ce qui s’est passé la nuit dernière était un pur accident, lâcha Gemstein. Il faut que tu me croies, Gaut.
— Tu n’as pas à en douter. Ce qui est arrivé, c’était le premier pas qu’il fallait pour que tu reviennes, que tu nous reviennes. Pour que tu aies ta place au CORAC.
Il se releva, montra le sac posé près de la porte.
— Là-dedans, tu trouveras tout ce dont tu auras besoin. Un uniforme de terrain tout neuf, y compris des bottes pointure 48, des sous-vêtements propres, un matériel de rasage, un miroir et des ciseaux. Plus un certain nombre d’objets qu’il te faudra pour retourner à la civilisation et reprendre le poste de celui qui vient de finir dans le ventre d’un crocodile.
L’ermite regardait fixement le sac.
La lampe n’émettait plus qu’un reflet bleuté. Elle finit par s’éteindre.
— Rassieds-toi, Gaut, dit Gemstein en sortant un reste de bougie qu’il réussit à allumer. J’ai soixante-neuf ans, quelques années de plus que toi. Il y a bientôt quarante ans que le brillant trio Gaut, Lev et Mika croyait pouvoir changer le monde. Qu’est-ce que, nous, nous pourrions faire, maintenant ? Tu ne vois donc pas que la forêt se meurt autour de toi ? Le drame des Mbuti, ce n’est que le début de la fin.
Le chef du CORAC se rassit d’un bloc.
— Et c’est toi qui penses ça ? Alors que tu as accompli des miracles en améliorant le sol forestier pour faire fleurir des orchidées comme nulle part ?
— C’est que j’ai appris, et j’ai trouvé comment…
— Exactement, l’interrompit de Payens. Tu as appris et trouvé des choses que personne ne croyait possibles. Ce qu’on s’escrime à faire tous les jours, nous aussi. On y arrive parfois, mais en général non. Le CORAC a besoin de toi, Mika. Et je te le dis en y mettant toute la raison scientifique que j’ai dans le corps.
De Payens ne lâchait pas son vieil ami des yeux. Tous deux se taisaient.
— Il y avait aussi une troisième personne près de la rivière, confia Gemstein finalement. Quelqu’un que je connais bien – pour l’avoir observé à distance –, un excellent botaniste. Ce qu’il a vu et entendu l’a effrayé et paniqué, visiblement. Il s’est réfugié dans la forêt, je l’ai suivi toute la nuit. Il m’a eu l’air complètement hagard. Je lui ai donné le téléphone que j’avais enlevé à ce faux jeton que vous avez hébergé entre vos murs pendant des années.
— Je sais, répondit de Payens. J’ai eu un assez long entretien avec Tom Bombadil. Il m’a tout expliqué.
— Alors tu as pu savoir…
— Non, l’interrompit le directeur de la station. Non, je ne sais pas qui Ambrosi Coppi appelait, quelles instances du monde extérieur il informait, mais toi, peut-être ?
— Non.
— Bon. Oublions Coppi, on saura ça forcément un jour ou l’autre. Ce n’est pas ce qui importe pour le moment. L’important se trouve là-bas, conclut-il, l’index pointé vers le sac à dos, près de la porte.
La nuit était très avancée quand Gauthier de Payens quitta enfin la plantation d’orchidées de Mikael Gemstein. Mais il avait fini par retrouver dans ses yeux une fugace étincelle qu’il n’y avait pas revue depuis des lustres, depuis le Pré Catelan et ce fameux moment où il s’était éloigné de leur table pour accompagner Lev Yankin aux toilettes.
Une demi-heure plus tard, il s’enfermait dans son bureau et se remettait à feuilleter le cahier de souvenirs de l’ermite.
Il y trouva la série de photos qu’on avait reproduites dans de nombreux médias du monde. On y voyait un capitaine israélien tirant sur des dizaines de Palestiniens, pour la plupart des femmes et des enfants, mains sur la tête et munis d’un drapeau blanc, qui sortaient d’une maison en ruine.
De Payens s’approcha de la déchiqueteuse, arracha les pages du manuscrit et les détruisit une à une.
Puis il se saisit de son mobile satellitaire, appela le gardien d’astreinte à la base d’hélicoptère du parc national, et formula quelques ordres simples, mais précis.
Ses yeux tombèrent sur son bandeau, resté sur la table.
Il le prit délicatement, examina les motifs animaliers de l’imprimé.
Le jaguar montrait les dents.
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