Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 57 sur 141

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Chimera

Chapitre 53

 

Durant cette première nuit de confinement, Karl Iver Lyngvin ne dormit que quelques heures. Son protégé n’avait pas tardé à se réveiller en pleurs, et était venu se faufiler dans son lit.

— Pas dort, sanglotait-il. Bezzia Kalli pas dort. Pas sent mauvais. Pas dort terre. Pas fait zarbres.

— Mais non, Bezzia.

Il prit l’enfant dans ses bras et lui caressa le dos jusqu’à ce qu’il cesse de trembler.

— Pas Kalli et Bezzia, rassura-t-il. On ne sent pas mauvais. On ne dort pas dans la terre. On ne devient pas des arbres. Demain, on se réveille et on mange des bonnes choses.

Il finit par réussir à le calmer. Bezzia se rendormit, agrippé d’une main à son cou, et tous deux se figèrent dans cette position pour le restant de la nuit.

Mais les pensées de Karl Iver refusaient de le laisser en repos. Tantôt il se voyait sur le bord d’un torrent aux eaux cristallines, dans le parc de Femundsmarka, environné de verdoyants bois de bouleaux, de chants d’oiseaux et du parfum des marais fleuris, une truite de montagne grasse à souhait frétillant près de lui dans la bruyère. Tantôt il visait dans sa lunette télescopique le faciès effrayant d’un gorille, pour traverser ensuite, main dans la main avec Zoe Wildt, un beau paysage émaillé de fleurs et de vols de papillons. Mais toutes ces images s’effaçaient tour à tour devant celle du petit Mbuti accourant vers lui, fuyant la pestilence, et s’accrochant en larmes à sa jambe.

Zoe Wildt était venue le voir.

Il était environ huit heures du soir quand elle avait soudain surgi derrière la fenêtre de la chambre d’isolement. Bezzia dormait encore. Il s’était levé de sa chaise et avancé au plus près de la vitre, où il était resté à la regarder.

Elle était si jolie.

Ses taches de rousseur ressortaient plus encore que d’habitude sur sa peau très pâle. Elle lui avait souri, et il avait souri en retour. La bouche de Zoe s’était entrouverte, elle lui disait quelque chose d’inaudible. L’espace d’un instant, l’idée l’avait effleuré qu’ils pourraient très bien rester ainsi, chacun d’un côté de la vitre, mener une conversation muette en lisant sur les lèvres l’un de l’autre, interpréter comme il leur conviendrait les mots qu’ils verraient prononcer.

Mais quand elle s’était mise à parler avec les mains, il avait appuyé sur le bouton de l’interphone.

— Salut.

— Salut.

— Tu vas… vous allez bien ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil vers le gosse endormi.

— Ça ne pourrait pas aller mieux, répondit-il sur un ton blagueur. Adieu le vacarme de la forêt et les rapports à rédiger…

Elle le fixa un moment sans rien répondre.

— Tu sais… Tu es le type le plus courageux que j’aie jamais connu, affirma-t-elle enfin. Et pourtant, j’ai rencontré Steve Irwin – j’avais six ans –, juste avant qu’il ne se fasse piquer par une raie pastenague.

— Paix à son âme.

Il n’avait pas trouvé d’autre réplique. Était-il courageux ?

— Karli…

Elle se colla à la fenêtre et son souffle forma un rond de buée sur le verre. Puis elle pressa sa main contre sa poitrine, à la place du cœur, et l’y maintint longtemps avant de la plaquer contre la vitre, tous doigts écartés. Il leva sa propre main et la posa contre celle de Zoe.

Sentait-il la chaleur, jusque dans cette chambre ?

La chaleur – oui, il l’avait sentie, il l’avait vue dans le regard de Zoe Wildt.

Que contenait-il encore ? Quels défis et quelles exigences ?

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