Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 122 sur 141

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Chimera

Chapitre 118

 

 

Tom Bombadil avait franchi les sas et quitté la section des laboratoires, abandonnant un Lev Yankin songeur devant ses notes.

— Donc, vous avez parlé de ça, toi et Gaut… dit-il à Gemstein. J’ai appris qu’il avait l’intention de nous adjoindre une équipe de physiciens. C’est – ça pourrait donner…

— Oui, pas de doute. Tom et toi, vous allez pouvoir poursuivre ce qu’on avait entamé à l’époque. Il serait peut-être temps, quand on voit ce qu’est devenu le monde.

Yankin secoua la tête, déconcerté et presque admiratif. Que pouvait-il répondre ? Pas grand-chose pour le moment.

Il faudrait à Yankin un peu de temps pour assimiler la nouvelle, comprit Gemstein. Aussi changea-t-il de sujet :

— Figure-toi que j’ai pris plus de sept kilos en quelques jours, tu te rends compte, Lev, c’est la cuisine de Bruna et Michel…

Il se leva, bras écartés.

Le virologue avait replongé dans ses notes, et se racla longuement la gorge avant de lever les yeux.

— Ah oui, la cuisine. Tu as pris du poids, dis-tu, répondit-il enfin. Mais autrement, rien de nouveau ?

— Il n’est pas impossible… commença Gemstein en se mettant à trottiner dans la minuscule pièce… que j’aie quelques bourdonnements d’oreilles, que mon pouls se soit un peu accéléré, et que, de temps en temps, j’aie de légères démangeaisons – surtout – entre les orteils.

— Tu en expires combien ?

— Un peu moins, à peine quatre cents spores, d’après les dernières mesures.

— Ce qui voudrait dire que tu continues à envoyer dans l’atmosphère un demi-million de spores par jour, commenta Yankin en regardant une des colonnes de chiffres de son cahier. Et ça, sans le moindre signe somatique. Imagine un peu si pendant tous ces jours et ces semaines tu t’étais baladé dans les rues pleines de monde d’une grande ville…

Mikael Gemstein ne répondit pas.

Yankin se souleva brusquement de son fauteuil, les mains en appui sur les accoudoirs et lui lança presque rageusement :

— Mais Mika, nom de Dieu ! Tu ne pourrais pas faire un petit effort ? Utiliser chaque foutue heure, chaque minute que tu passes là-dedans, à chercher un moyen d’immunisation quelconque ? Tu as le matériel de pointe le plus avancé au monde sous le nez. Trouve une souche avirulente viable, qui puisse servir de vaccin, pour que toi aussi…

Il ne poursuivit pas, retomba contre le dossier de son fauteuil.

— Parce que tu crois que je n’essaie pas ? Je te l’ai dit plusieurs fois, ça semble totalement impossible, Lev. Tout aussi impossible que pour le sida ou le paludisme, nos collègues se sont escrimés pendant des décennies à inventer un vaccin contre ces maladies-là. Le miracle des orchidées n’est pas transposable aux virus, malheureusement.

Gemstein s’était rassis.

Lev Yankin tambourinait fébrilement du bout de son stylo sur l’une des roues du fauteuil.

— Ce qui est bizarre, continua Gemstein, c’est que ce moustique porteur, très rare, dont les entomologistes n’ont pas réussi à trouver d’autres spécimens, a agi comme une espèce de drone biologique, un micro-robot contrôlé par je ne sais quel être malfaisant, Dieu sait où. Conçu spécialement pour nous atteindre au bon moment.

Yankin lâcha un grand éclat de rire nerveux.

— Alors là, je crois que ton imagination prend le dessus, Mika. On a juste affaire à une combinaison d’ARN particulièrement malvenue, avec les caractéristiques d’une chimère, et qui, au troisième stade, ressemble à une bactérie, un organisme vivant. Et souviens-toi que c’est un gorille que le moustique a piqué, et un gorille avec une structure sanguine particulière, qui permettait le premier stade de développement. Rien ne se serait passé si ce “drone”, comme tu l’appelles, avait piqué un homme. Ça aurait donné une impasse évolutive, un événement unique.

— Appelle ça comme tu veux, impasse évolutive ou événement unique, reprit Mikael, on n’en a pas moins la preuve incontestable que le virus, transmis du gorille à l’homme par la respiration, est mortel pour tous les sujets qui ont un type sanguin autre que le groupe AB. Pourquoi AB ? Le plus jeune des groupes sanguins. Qui n’existe que depuis quelques milliers d’années. Alors que les autres, pour autant qu’on le sache, sont là depuis le début de l’homme moderne. Tu as pensé à ce fait étonnant ?

— Évidemment, répondit Yankin calmement. J’y ai même beaucoup pensé. Et je ne suis pas le seul, ici, à avoir été intrigué par la curieuse coïncidence qui veut que l’homme et ce satané moustique soient apparus précisément dans ces majestueuses montagnes d’Afrique, à peu près au même moment. Il y a environ quatre-vingt mille ans.

— Tu l’as dit, approuva Gemstein. Et il n’y a pas de réponse. Mais ça donne matière à réflexion.

— À réflexion ? C’est le genre de réflexion qui peut vite devenir spéculatif, ouvrir la porte aux théories conspirationnistes, sans fondements scientifiques ni rien d’empirique, lâcha Yankin avec un haussement d’épaules découragé.

— Ebola et Marburg aussi sont apparus dans les parages, reprit Gemstein avec insistance. Une sorte d’avertissement, peut-être ? Et si le moustique vecteur du paludisme n’avait pas existé – traite-moi de cynique si tu veux – , la population mondiale pourrait dépasser aujourd’hui disons douze milliards d’habitants, pour être modeste, dont six auraient vécu dans une misère noire.

— Alors tu crois que ces moustiques porteurs de virus auraient pour fonction de décimer l’humanité – tu es sérieux ? On dirait une version tirée par les cheveux de l’hypothèse Gaïa de Lovelock, une espèce de déterminisme métaphysique. Tu as parlé à Gauthier de ces lubies ?

— Plusieurs fois. Et il me semble que toi, avec tout le savoir empirique que tu as déjà accumulé et que tu peux accroître encore, tu devrais prendre le temps de méditer la question. En te reportant à tes propres travaux et à toute la documentation disponible sur l’histoire de la virologie.

Lev Yankin se rendit soudain compte qu’il avait fait pivoter son fauteuil et tournait le dos à Gemstein, tant cette conversation l’avait indigné. Il resta plusieurs minutes dans cette posture, jusqu’à ce que son malaise se soit dissipé.

— On peut s’arrêter là ? finit-il par proposer en se retournant à demi. Je sens que – je ne sais pas trop…

— Pas de problème, répondit Mikael Gemstein. Je n’avais pas l’intention de te choquer, Lev.

Leurs regards se rencontrèrent, et le même sourire estompé glissa sur leurs deux visages.

— Une chose que j’ai déjà dite x fois, Mika, confia Lev tout en faisant avancer son fauteuil vers le sas, avec un signe de la main à l’adresse de Lia Huan. Je suis très malheureux qu’un de mes amis les plus chers soit enfermé entre ces quatre murs d’enfer. Et de ne pouvoir communiquer que par un interphone. Je ne sais pas comment le formuler. Mais je voudrais pouvoir sentir ta poignée de main ferme, chaude et solide, juste une dernière fois.

Mikael Gemstein se tenait là, les deux paumes plaquées contre la cloison en élybdène.

— C’est mon futur absolu, Lev.

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