Chimera
Chapitre 60
Il y avait longtemps que les trois entomologistes de la station, Julia Cervalo, Alabdul Andriwatti et Zoe Wildt, travaillaient sur le projet commun initié par leurs prédécesseurs : une série d’études détaillées portant sur tous les insectes que renfermait un carré de terrain délimité et marqué avec précision, caractérisé par une végétation riche et vigoureuse, plantes à fleurs, arbres et buissons.
Sur ce biotope de trente mètres sur trente exactement, on avait répertorié à l’origine plus de deux cent trente espèces vivantes, comprenant les coléoptères, les fourmis et autres petites bêtes vivant sous terre. Si les observateurs avaient disposé des équipements et des connaissances leur permettant d’ajouter à leur liste les micro-organismes quasi invisibles, tels que les acariens, les protozoaires et les bactéries, ils seraient sans doute parvenus au centuple. Un nombre impressionnant qui donnait une image assez fidèle de la forêt humide des Virunga dans son état normal, telle qu’elle se présentait depuis des millénaires.
Or au cours des dernières cinq années, plus de cinquante de ces espèces avaient disparu, ce qui était principalement imputable au manque de précipitations. Si cette relation de cause à effet était aisément compréhensible, il incombait aux entomologistes de déterminer les effets secondaires que pourrait entraîner la sécheresse. Assisterait-on, par exemple, à l’apparition de nouvelles espèces ? À des mutations ? À des relations symbiotiques ?
Zoe, d’humeur taciturne, cheminait avec son filet, en attrapant des insectes qui ne lui disaient pas grand-chose, moustiques, mites, abeilles et bourdons.
Ces insectes-là étaient la spécialité de Julia, la Brésilienne, une femme robuste et râblée aux traits indiens, la soixantaine passée, qui, des années durant, avait été responsable avec son mari de la constitution des collections entomologiques du museu do Seringal Vila Paraíso, à Manaus, au cœur de l’Amazonie. Trois ans après le décès de son époux, elle avait postulé pour le CORAC, opté pour la forêt humide africaine plutôt que l’AMRAC, la station installée à Tabatinga, au cœur de la jungle amazonienne, le milieu naturel qu’elle connaissait le mieux. Personne ne lui posait jamais de questions sur ce choix, pas plus que sur elle-même.
Le troisième, l’Indonésien Alabdul Andriwatti, était un homme de cinquante et quelques années, petit, mince, le visage tanné et creusé de rides. Il portait des lunettes aux verres épais constamment embués. On le trouvait en général à genoux, le nez et les lunettes explorant de près l’humus, une petite pelle à la main. Son domaine de spécialité couvrait les créatures vivant au ras du sol ou sous terre, depuis les fourmis et les mille-pattes, jusqu’aux scolopendres, aux araignées et aux coléoptères.
Il avait consacré sa thèse à une étude qui avait en son temps attiré l’attention des revues scientifiques, en observant, comptant et répertoriant la biodiversité contenue dans le sol d’une parcelle de jungle de Nouvelle-Guinée, avant et après l’élimination de la forêt tropicale, remplacée par des palmiers à croissance rapide destinés à la production d’huile. Il s’était avéré qu’au bout de seulement quatre ans de culture de la nouvelle essence oléagineuse, le sol renfermait à peine le centième des espèces qui peuplaient auparavant le terreau forestier.
Alabdul Andriwatti était un écologue et entomologiste hautement respecté. Il affirmait qu’on ne pouvait comprendre et soigner le plus grand sans connaître le plus petit, et de fait, si le chercheur avait un atout, c’était bien sa connaissance du monde lilliputien qui rampe et grouille à nos pieds, ou juste en dessous. Protéger les pandas et les tigres du Bengale – ces superbes et majestueux animaux – était de peu d’utilité, si leur habitat était privé de ces myriades de petites bêtes à la beauté toute relative, des organismes essentiels, à la base de la pyramide alimentaire. Une vérité toute simple aux yeux des écologues, mais que les puissants, en charge d’administrer le monde, avaient le plus souvent du mal à saisir.
Zoe Wildt appréciait ses collègues et s’entendait bien avec eux. Certes, ils avaient leurs spécialités respectives, mais bon nombre de leurs préoccupations coïncidaient. L’extinction d’un papillon pouvait s’expliquer par la disparition de la plante qui nourrissait ses larves, faute de pollinisation par un type spécifique de bourdon.
Zoe collectait les insectes, les fourrait dans des boîtes et des flacons. Julia, comme d’habitude quand elle œuvrait sur le terrain, se montrait peu loquace. Rien n’empêchait Zoe de suivre en paix le cours de ses pensées, en s’efforçant de les travailler le mieux possible.
Alors qu’elle approchait des pièges suspendus dans des buissons à la périphérie de la zone étudiée, et s’apprêtait à vider l’un d’eux, elle aperçut une silhouette entre les arbres, et la reconnut aussitôt.
— Salut, Tom ! lança-t-elle.
Tom Bombadil ne répondit pas, mais se retourna brusquement pour disparaître dans la forêt.
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