Chimera
Chapitre 136
Drôles de fœtus embobinés de noir, se dit Aina entre les hijabs et les burqas qui progressaient lentement dans la queue menant au hall de transit, et elle tamponna rageusement son visage en sueur.
On en est encore au Moyen Âge.
Toute cette superstition, ces religions dévastatrices, le christianisme, le judaïsme, l’islam, qui ont gouverné la planète pendant des siècles ! Mais là : terminé. La fin des temps, pour une fois, ça ne sera pas un mythe. Ils vont l’avoir, leur Apocalypse, leur Armageddon.
Et qu’ils n’aillent pas compter sur le Sauveur, il n’y aura pas d’anges resplendissants pour les attendre, pas de portes qui s’ouvrent sur un paradis… Elle haussa intérieurement les épaules en croisant le regard d’une de ces idiotes empaquetées, dans la file d’à côté. Seuls les yeux de cette femme restaient visibles sous la masse d’amples vêtements sombres.
Ces gens-là n’ont jamais compris comment fonctionnent le cosmos, se dit-elle encore, toute à son mépris, alors qu’elle franchissait enfin le dernier contrôle et pénétrait dans le hall. Ils n’ont pas assez d’imagination pour s’élever au-dessus de leurs propres croyances. Dans cette foule, même mes gorilles sont intellectuellement au-dessus de la mêlée.
Touristes, hommes d’affaires occidentaux, Arabes du Moyen-Orient – l’aéroport du Caire grouillait comme une fourmilière,
Le vertige guettait encore Aina. Il y avait tout juste huit heures qu’elle avait reçu sa dernière transfusion. Mais elle n’avait plus que du groupe AB dans les veines. Et il y resterait jusqu’à ce que cette affaire soit réglée et qu’elle ait pu se mettre à l’abri.
Elle était pâle, un peu chancelante, mais ne s’en dirigea pas moins d’un pas déterminé vers le milieu de l’aérogare, où la cohue était la plus dense. Elle s’arrêta. Dans le sac qu’elle portait à l’épaule se trouvait la capsule. Elle s’était débarrassée du bambou et du tube d’iridium devant l’entrée du hall des départs.
L’ampoule de verre n’était plus emballée que de quelques serviettes en papier.
Rome, était-il indiqué sur le billet qu’elle venait de montrer, puis de chiffonner et jeter. Car ce n’était pas à Rome qu’elle irait une fois la chose faite, elle sortirait tout droit d’ici, avec une autre destination en tête. Tout était planifié.
Elle leva rapidement les yeux vers le grand panneau d’affichage et opina avec satisfaction. Des départs pour Dubaï, pour l’Afrique du Sud, pour Francfort et Washington, plus quelques autres encore.
Sa main se glissa dans son sac.
De nouveau, elle vacilla un peu, mais attrapa l’ampoule, la garda un instant enfermée dans sa paume avant de la lâcher.
La capsule de verre avait atterri intacte devant ses chaussures. Elle leva un pied et l’écrasa consciencieusement.
Sic transit gloria mundi 9. Un sourire glissa sur le visage d’Aina Leptonen.
Istvan Carval Xtolec, Yucatán, février 2009 : “Le scénario le plus inquiétant qui puisse se présenter lors d’une pandémie virale est celui où la contagion se ferait par voie aérienne, par la toux ou simplement la respiration. Et l’on irait droit à la catastrophe dans le cas où l’incubation serait relativement exempte de symptômes et durerait plus de quatorze jours. Un porteur du virus qui se trouverait dans un endroit central, par exemple, dans le hall de transit d’un aéroport important, pourrait alors être à l’origine de la dissémination de la maladie aux quatre coins de la planète avant qu’on ne donne l’alarme. Alarme qui interviendrait trop tard.”
Une demi-heure plus tard, la primatologue finlandaise prit place dans la voiture de location qui contenait déjà ses provisions de boîtes de conserve, d’eau, ses couvertures et une tente. Le GPS lui indiqua l’itinéraire le plus rapide pour fuir la foule et gagner le désert.
Aina Leptonen s’y purifierait pendant quarante jours et quarante nuits.
9 “Ainsi passe la gloire du monde.”
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