Chimera
Chapitre 97
Voilà longtemps qu’Aina Leptonen ne s’était pas sentie aussi heureuse. Assise sur un contrefort rocheux qui émergeait de la canopée, elle avait pleine vue sur le clan. Certes, il avait diminué en nombre après l’élimination de Nelson et de ses cinq rejetons, mais il semblait fonctionner de manière harmonieuse sous la domination de Raspoutine, le nouveau mâle alpha.
Le bonheur d’Aina, c’était d’abord la naissance de ces deux bébés gorilles, dont aucun n’avait Nelson pour père, elle le savait. Et de plus, quatre femelles étaient déjà gestantes, sans qu’il fasse aucun doute que la puissance de Raspoutine en soit la cause.
D’ici un an, pensa-t-elle, on pourrait diviser le clan en deux groupes indépendants. De cette manière, la population longtemps menacée des gorilles de montagne du Congo pourrait s’accroître, lentement, mais sûrement. Grâce aussi à la restauration des biotopes entreprise par la direction du parc, avec la plantation de nombreux eucalyptus, dont l’écorce était apparemment très appréciée des primates.
Et comme si cela ne suffisait pas, les colonies de chimpanzés nains et de colobes étaient en augmentation, en particulier dans la zone où travaillaient les entomologistes, et plus précisément encore, du côté de chez Zoe Wildt, où voletaient de multiples espèces de papillons de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Aina entendit des pas en contrebas de son perchoir, sur fond de murmure indistinct. Pieter van Damm, son nouveau coéquipier, avait l’habitude attendrissante de monologuer sans fin tout en marchant, ou lorsqu’il était à l’affût avec ses jumelles ou son télescope, accroupi, couché, voire camouflé sous d’énormes feuilles de yambalu, sans se soucier le moins du monde des insectes rampants qui montaient à l’assaut de sa personne par-dessus et par-dessous sa tenue de terrain.
Aina Leptonen aimait bien cette grande perche à lunettes. La morphopsychologie de Kretschmer aurait pu le citer en exemple du leptosome, se disait-elle, le type même de l’atrabilaire introverti, incapable d’auto-ironie. Or Pieter van Damm était tout l’inverse, toujours content, joyeux, pétillant d’humour.
Au CORAC, il était le seul à savoir faire apparaître, de temps à autre, les plis d’expression d’un franc éclat de rire sur le visage moaï d’Aina Leptonen.
— C’est peut-être l’heure du casse-croûte ? lança-t-elle d’en haut. Van Damm grimpa, essuya son visage et ses lunettes avant de s’asseoir.
Ils bavardèrent un moment sur divers sujets du métier, tout en mangeant et buvant de l’eau à la bouteille. Trois okapis – les girafes de la forêt – passèrent au pied du promontoire, et ils les observèrent en silence.
— C’est quand même bizarre, la vie, Aina, déclara soudain Peter. Les animaux, les hommes, la terre – notre planète – et le système solaire dont on fait partie.
Il fronça un peu les sourcils, et poursuivit sans cesser de mâcher :
— On est tellement insignifiants que ça nous échappe. Imagine-toi une immense plage, tu ramasses un minuscule grain de sable, juste un. Après tu regardes autour de toi, de l’endroit où tu es assise, et aussi loin que tu puisses voir, des deux côtés, il y a la plage.
— Me balader sur des plages, ça ne m’arrive pas trop souvent, objecta Aina.
— Aucune importance. Je te pose la question : tu crois que notre système solaire, par rapport à l’univers entier, est aussi petit que le grain de sable que tu as dans la main par rapport à cette plage immense ?
— Comment veux-tu que je le sache, Pieter, enfin ? Cela dit, moi aussi, j’ai mes petites idées sur l’univers…
— Laisse-moi finir l’interrompit l’ornithologue. Admettons que ce soit ce que tu penses : dans ce cas, tu te trompes. Le système solaire est beaucoup, beaucoup plus petit que ça. Pense à ce grain de sable, puis imagine toutes les plages du monde, réunies toutes ensemble, celles des côtes africaines, de Californie, de Floride, d’Amérique du Sud, d’Asie, de toutes les îles du Pacifique. Des grains de sable en quantité infinie, impossible à dénombrer ! Eh bien, le petit grain que tu as dans la main – et qui représente notre système solaire – est encore plus petit que ça par rapport au reste de l’univers.
Aina hochait la tête en le regardant.
— Est-ce que tu arrives même à concevoir à quel point on est insignifiants, nous les hommes, continua-t-il, nous deux assis là, qui venons de passer des mois et des années à compter des oiseaux et des singes ?
Aina ne répondait toujours pas, mais une imperceptible étincelle d’intérêt venait de s’allumer dans ses yeux.
— Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on est insignifiants.
Il vida le fond de sa bouteille d’eau.
— Que l’espèce humaine est insignifiante, reprit-il. Si on oublie l’immensité de l’univers et qu’on applique l’argumentaire à la planète. Je ne t’embête pas, avec mes histoires, au moins ?
Elle secoua la tête, et dans ses yeux la lueur s’intensifia.
— Tu sais forcément que les dinosaures ont habité la terre bien plus longtemps que les hommes. On n’est pas les rois de cette planète, contrairement à ce que certains ont l’air de le croire. On n’en est pas encore à l’enfance de l’humanité, Aina, si on prend l’ère des dinosaures comme échelle, on en est encore au stade du fœtus ! Leur hégémonie a duré des millions d’années, ils ont traversé le Jurassique, le Permien et le Trias. Une période presque cinquante mille fois plus longue que celle sur laquelle s’étend l’existence des primates – l’homme et le gorille inclus. À titre de comparaison, ramené à un mètre pour les dinosaures, ça représente à peine l’épaisseur d’un cheveu pour les hommes.
Les joues d’Aina Leptonen rougissaient inexplicablement.
— Tu crois que l’humanité, en tant qu’espèce, a encore devant elle cinquante mille fois plus de temps que ce qu’elle a déjà vécu ? lança-t-il en fourrant dans son sac à dos sa boîte à sandwich vide, avant de diriger la bombe antimoustique vers sa propre peau et celle de sa coéquipière.
— Non, répondit-elle sans détour. Je crois que la planète se débarrassera assez vite des primates que nous sommes, mais que la biosphère poursuivra sa route tranquillement, et que dans dix à cinquante millions d’années, qui sait, après des périodes glaciaires et des chutes de météorites, la terre hébergera quantité de nouvelles formes de vie.
— Et qu’est-ce qui se passera quand notre soleil se sera éteint, dans quelques milliards d’années ? demanda-t-il en nettoyant soigneusement ses lunettes.
— D’ici là, mon cher Pieter, les nouvelles espèces, les nouveaux primates auront mis au point une technologie capable de dénicher des habitats vivables dans cet univers infini, qui grouille probablement de vie.
— Donc, tu penses que certaines espèces de primates survivront aux cataclysmes et catastrophes planétaires futurs ?
— Sans l’ombre d’un doute. Il y a presque cent soixante espèces de singes différentes dans le monde, dont onze sont classées “hominidés”, répondit-elle, et je suis assez convaincue que certaines ont un long, très long avenir devant elles, contrairement à nous. Et toi ?
Elle se leva et se mit à tripoter les boutons de sa chemise.
— Absolument. Je suis tout à fait d’accord avec toi. Toute une série de tes primates survivront à la plupart des catastrophes, et pour les oiseaux… tu sais… au fond… au fond, ce sont de petits dinosaures… qui…
Il avait quasiment bégayé ces derniers mots, distrait par ce qu’Aina était en train de fabriquer.
— Je trouve complètement idiot, commença-t-elle – ça doit venir de tout un imaginaire religieux et des superstitions qui vont avec – qu’on fasse de trucs comme l’amour, l’amitié, la proximité entre les êtres, quelque chose de plus que les affabulations d’un cerveau relativement intelligent. Après tout, on n’est rien d’autre que des animaux. Dotés d’un cerveau au stade fœtal, comme tu l’as si bien dit. J’en sais bien plus sur l’univers que tu ne t’en doutes. Le décompte des grains de sable, ça ne marche pas, comme image. Mais tu es intelligent, cher Pieter, je suis tout à fait sur la même longueur d’onde que toi, et tu es bel homme. Voilà pourquoi je fais ce que je fais.
Elle avait enlevé sa chemise, s’était débarrassée de ses bottes, et en était au pantalon. Elle se retrouva bientôt totalement nue devant lui.
— Baise-moi, dit-elle. Ici, tout de suite. Fort, longtemps, ne fais pas semblant. Il y a plus de douze ans qu’aucun homme n’a approché mes organes génitaux.
Durant l’heure qui suivit, les lunettes de Pieter van Damm s’embuèrent diablement sans qu’il y voie le moindre inconvénient.
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