Chimera
Chapitre 120
J 24. Il feuilletait distraitement ses notes. Près de lui, tout contre le fauteuil roulant, était assise Lia Huan Duc, qui avait plus ou moins repris le rôle de Pilatus auprès du virologue handicapé.
O’Boa ne lui en faisait nullement grief, au contraire. Il appréciait de disposer d’un peu de temps supplémentaire à passer en compagnie de Poupette Tessier. La secrétaire s’était non seulement laissé charmer par les talents du sympathique Bantou devant l’échiquier, mais encore par son after-shave, son joyeux à-propos et ses fascinants biceps. Il se révélait en outre indispensable comme interprète auprès des ouvriers locaux qui participaient aux travaux.
Suite à une convocation inopinée, le personnel venait de nouveau d’affluer dans la salle commune, et l’on écoutait d’une oreille attentive les explications du directeur concernant l’importante extension en cours. Il énuméra les noms des chercheurs attendus, en détaillant leurs domaines de spécialité, ce qui avait fait leur réputation et les différents organismes pour lesquels ils avaient travaillé jusqu’ici. Plusieurs de ces noms furent salués par des applaudissements et des “bravo” épars. La liste du directeur comptait des gens de grand mérite. Cependant, comme il fallait s’y attendre, l’intérêt monta d’un cran lorsque furent cités les huit scientifiques déjà membres du CORAC qui avaient souhaité rester en poste – certains ayant même signé une prolongation de contrat –, et l’enthousiasme fut à son comble quand de Payens prononça un neuvième nom, celui de Shomo Nuggee.
Le spécialiste des reptiles avait changé d’avis. Flanqué à la minute présente de Karl Iver Lyngvin et de Curdin Freeman, il ne regrettait pas son choix. Définitivement purgé du poison de la vipère heurtante, il pouvait de nouveau consommer de la bière à loisir sans se mettre à ferrailler.
La réunion prit ensuite un tour inédit. Alors que les interventions de Gauthier de Payens s’achevaient d’habitude sur une séance de questions-réponses aussi simples que brèves, la parole fut donnée cette fois à quiconque souhaiter s’exprimer.
Le directeur se plaça à l’écart, s’adossa à la baie vitrée, bras croisés, dans une posture bien à lui, teintée d’un rien d’arrogance, et parcourut l’assistance du regard avec un sourire encourageant.
Julia Cervalo se leva la première, quelque peu hésitante. Elle se lança dans un long et chaleureux discours de remerciement pour son séjour au CORAC, en nommant chacun l’un après l’autre.
Plusieurs parmi ceux dont était prévu le départ lui emboîtèrent le pas, les uns en quelques mots, sur un ton formel et déterminé, les autres avec des mines d’excuse et de regret.
On vit plus d’un œil s’humidifier au nom de Mikael Gemstein, prononcé à plusieurs reprises.
Puis Wang Chen Hu se leva à son tour, mais au lieu de rester à sa place, il monta sur la petite estrade où se tenait de Payens l’instant d’avant. Une certaine inquiétude parcourut l’auditoire. Le contact du poisson-chat électrique allait-il donner lieu à un nouvel accès d’obscures gesticulations verbales ?
— Chers amis, chers camarades, commença-t-il sur un ton aussi emphatique que s’il s’apprêtait à inaugurer un congrès du Parti dans son pays d’origine. Le commandement de quitter cette forêt agonisante m’a été soufflé par l’Esprit, je l’ai lu dans les yeux injectés de Notre-Seigneur, je l’ai vu sur son atroce face sanglante, senti dans l’odeur d’ail de l’Incarnation. Il faut avoir confiance dans les masses, disait le président Mao dans son discours sur les réformes agraires. Et c’est vous, fils et filles d’Onan, tout mécréants que vous êtes, qui avez été pendant ces années la masse à laquelle, moi, j’appartenais. Ce qui m’attend à présent, c’est la puanteur de la foule. Mais le retour de mon corps pétri de virus aura tôt fait de chasser l’odeur de cadavre de la multitude. Et vous, camarades, vous continuerez, tels des renards au milieu des ruines – Ézéchiel, XIII, 4 – et les ruines, lentement, seront rebâties par les mains habiles qui œuvrent ici même, dans le temple du CORAC.
Un silence total avait accueilli le discours de Wang Chen Hu, personne n’avait eu la moindre tentation d’en rire. Par-delà l’absurdité des ingrédients qu’il y avait mis, et malgré les mots détournés de leur usage, on l’avait trouvé beau. À la vérité, tous étaient conscients que derrière l’apparence imposante du botaniste et ses formulations pompeuses se cachait un scientifique honnête, humain et plein d’empathie.
Il ajouta qu’il était convaincu que la découverte des toxines et autres substances essentielles contenues dans la plante carnivore qui portait désormais son nom, Nepenthes wangcheniae – extraits qu’il avait d’ores et déjà fait breveter en vue d’une production de synthèse –, permettrait à la Chine de se hisser au premier rang de l’industrie pharmacologique, et de se relever ainsi de la déconfiture économique du moment.
— Et tel un fils spirituel de Balam, qui battit l’âne, sa pauvre monture, conclut-il en pointant l’index vers Tom Bombadil, le lévite que voici, ce Zoulou noir comme le charbon, porté par l’enthousiasme et une tempête de jubilation – comme le disait Mao dans son discours devant le IIIe congrès national de la Ligue des jeunes communistes –, ce gardien du temple reprendra mon rôle de botaniste en chef dans cette fosse à fumier. Enfin, je voudrais adresser ces mots au prophète Gauthier, dit-il en se tournant vers le directeur de la station : N’étends jamais ta main droite contre les Philistins, ou ils trembleront de peur – Exode, XV, 12 à 15. Ainsi soit-il.
Puis il se hissa sur la pointe des pieds, ferma les yeux, leva un instant son visage recueilli vers le plafond, et descendit de l’estrade sous un tonnerre d’applaudissements.
Comme tous se dispersaient, de Payens fit signe à Bombadil de le rejoindre.
Malgré sa couleur de peau protectrice, Tom avait violemment rougi lorsque Wang Chen Hu l’avait désigné aux regards.
— Monsieur Bombadil, dit de Payens. On me dit que vous gérez avec beaucoup de soin la plantation d’orchidées, et que vous avez mis en évidence les caractéristiques capitales et très particulières du sol dans lequel poussent ces fleurs.
— Merci, répondit le botaniste, les paupières baissées. Les orchidées sont des plantes fragiles et difficiles, comme vous le savez, mais ces substances présentes à l’état de traces, ces minéraux et tout le processus en lien avec la photosynthèse et la symbiose entre…
— Je connais ces détails, l’interrompit de Payens sans brusquerie. Nous nous acheminons vers des temps très intéressants. Mais écoutez bien ce que j’ai à vous demander. Je voudrais que vous cultiviez – dans les zones proches de la plantation que vous jugerez adaptées – des baies, des fruits, des racines, des légumes… En grande quantité.
— Des fruits et des légumes ? répéta Bombadil sans comprendre.
— C’est cela. Et je souhaiterais que vous vous y mettiez le plus rapidement possible. Vous avez embauché Bezzia, n’est-ce pas, ce petit doit connaître aussi bien les cultures qu’on pratique dans la région que la plupart des espèces comestibles qui poussent naturellement, ne croyez-vous pas ?
— Si, bien entendu.
— Alors, c’est convenu, acheva Gauthier de Payens avec un sourire satisfait, et il prit congé d’un signe de tête.
Aina Leptonen et Curdin Freeman qui se trouvaient à proximité échangèrent un coup d’œil rapide.
Curdin hocha discrètement la tête.
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