Chimera
Chapitre 14
La station de recherche baptisée CORAC, Congo Rainforest Center, avait élu domicile au bord d’une petite rivière sans nom qui finissait par se jeter dans le fleuve Congo au bout de plusieurs centaines de kilomètres. Un beau site cerné par la forêt, avec une pelouse bien peignée descendant jusqu’à la rive qui servait de terrain d’atterrissage aux hélicoptères de ravitaillement venus de Kigali ou Lubumbashi.
Des stations de ce type, on en comptait deux autres dans des zones de forêt humide, l’AMRAC, implantée près de Tabatinga, en Amazonie, à la frontière entre le Brésil, le Pérou et la Colombie, et le GURAC, dans la partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée.
Ces trois structures avaient vu le jour à l’initiative d’une commission spéciale émanant du GIEC, l’organe de l’ONU consacré à la protection du climat. Ladite commission, que l’on avait à l’époque choisie de désigner par un sigle des plus ironiques, l’IGLOO, abréviation d’International Global Overwatch, se composait de cinquante et un scientifiques renommés, originaires des dix-sept nations les plus puissantes du monde, trois représentants par pays, investis chacun de pouvoirs étendus confiés par leurs gouvernements respectifs. Ce forum, qui disposait des connaissances nécessaires pour mettre en œuvre de précieuses mesures applicables à grande échelle sur tous les continents, avait lui-même été fondé au vu des statistiques et mesures les plus fiables de l’époque, qui révélaient que la température moyenne de la planète avait augmenté de 1,67° au cours des vingt années précédentes, et qu’elle continuait à grimper.
Chacune de ces stations était habitée en permanence par un groupe de scientifiques et d’opérateurs de terrain hautement qualifiés, relevant des différents domaines pertinents liés à la biodiversité de la forêt humide, tels que la zoologie, la botanique, l’entomologie et la biochimie. Lors de l’embauche, on attachait beaucoup d’importance aux recommandations des chercheurs du pays d’origine, ainsi qu’à l’expérience concrète. On exigeait en outre des intéressés une maîtrise parfaite de l’anglais. La pile de candidatures pour les trois centres n’en était pas moins épaisse, et les éléments sélectionnés, qu’ils relèvent de l’une ou l’autre des deux catégories de personnels, devaient s’engager par contrat pour une durée minimale de trois ans.
On avait doté les stations de toute la haute technologie utile, notamment de puissants groupes électrogènes à énergie solaire, et de tous les équipements de confort que pouvaient souhaiter les chercheurs dans un cadre relativement dépaysant et hostile. Miser fortement sur le facteur plaisir pour obtenir un environnement aussi innovant et créatif que possible, tel était le mot d’ordre.
En termes d’architecture comme de techniques de construction, le choix s’était porté sur un concept aussi génial que simple, le modèle de la ruche. On avait transporté sur place par hélicoptère des modules préfabriqués de forme hexagonale, de différentes tailles, que l’on avait regroupés au moyen de portes et de petits couloirs. Vue du ciel, la station ressemblait à un gâteau de cire, à ce détail près : le centre de la structure était occupé par un patio où tous les employés pouvaient séjourner pour se détendre, prendre des rafraîchissements ou pratiquer des activités à leur convenance. On avait eu l’idée judicieuse de tendre au-dessus de ce patio une énorme moustiquaire, quasiment invisible, pour tenir à distance les insectes indésirables.
Chaque équipe de chercheurs disposait de son propre module, adapté à son domaine de travail, avec des bureaux, des ordinateurs, une bibliothèque et tous les matériels nécessaires, le tout maintenu à une température ambiante de 21° par un dispositif à peine audible. À ce premier module était annexé un second de plus petite surface, à caractère privé, destiné au repos des chercheurs, avec douche, vestiaire et, comme il se doit, climatisation réglable.
Une place centrale avait été réservée à la cantine et aux installations de cuisine. Le complexe reposait sur un sous-sol intégral hermétiquement isolé, réparti de manière fonctionnelle entre des chambres froides, des réserves et un vaste espace consacré aux laboratoires.
Enfin, une salle de sport particulière avait été prévue pour l’un des chercheurs, le virologue Lev Yankin, atteint de paralysie des membres inférieurs.
Le CORAC, installé dans la partie sud du parc congolais des Virunga, fonctionnait désormais depuis sept ans, avec un personnel de 18 à 25 personnes, 23 précisément au moment considéré, 8 femmes et 15 hommes.
Au cours de ces sept années, la nature, en l’occurrence l’état de la faune et de la forêt humide dans ses zones les plus profondes, avait considérablement changé, comme c’était le cas dans d’autres régions du monde au contexte similaire. S’agissait-il uniquement d’observer, de mesurer, d’évaluer, d’étudier ces changements, ou pourrait-on les réguler, les arrêter, les réparer ? Telle était la question. Et sachant que lesdits changements ne menaient à rien de bon, dans quelles conditions étaient-ils survenus ? Ces interrogations soulevaient des défis de taille, qui exigeaient de la part des chercheurs autant de prudence que d’attention. Le plus difficile et le plus capital résidait de toute évidence dans la nécessité de rendre compréhensibles l’ensemble de leurs observations, leurs résultats, leurs constats et leurs conclusions, de leur conférer suffisamment de poids aux yeux de ceux qui détenaient le pouvoir sur cette planète, et disposaient de ressources à investir là où il en était besoin, pour qu’ils en mesurent la valeur impérative. Ce pouvoir-là, pour l’heure, revenait aux cinquante et un membres du fameux IGLOO.
Mais était-ce un défi ?
Plutôt un problème, à vrai dire. Un énorme problème, car les décisions prises par l’IGLOO intervenaient souvent trop tard, voire jamais, tant les discussions et les controverses au sein du groupe traînaient en longueur.
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