Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 108 sur 141

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Chimera

Chapitre 104

 

La plupart s’étaient sentis rassurés quand les sirènes s’étaient tues, mais on attendait avec fébrilité de savoir ce qui avait déclenché l’alarme.

Une fois rassemblés dans la grande salle commune, où le directeur de la station était censé les informer, tous notèrent une absence, mais personne n’en dit rien.

Zoe s’était installée tout au fond, près de Karl Iver qui tenait Bezzia sur ses genoux. Le gamin serrait dans sa main une bouteille de sa boisson favorite. Il s’était calmé, puisque tout le monde lui souriait et lui adressait des saluts amicaux.

Pieter van Damm, fidèle à son habitude, avait opté pour la place la plus proche de la porte et s’était muni de sa coupelle d’olives. Il jetait de temps à autre un coup d’œil de l’autre côté de la salle, vers Aina Leptonen et son visage de pierre. Ils en étaient restés à une seule fois, qui avait amplement suffi à l’ornithologue.

La silhouette élancée et aristocratique de Gauthier de Payens s’attarda un peu près de la baie vitrée, devant le mur de verdure qu’il regardait distraitement.

Maintenant, tout sera plus simple.

Cette idée venait de le frapper. Il en avait depuis longtemps évalué et accepté les conséquences.

Il rajusta son bandeau, secoua légèrement la tête pour remettre en place sa longue chevelure argentée et se retourna vers son personnel.

Dans son regard couvait une ardeur venue de loin quand il prit la parole, de sa voix agréable, mais qui en imposait, pour expliquer brièvement ce qui s’était passé dans les laboratoires. À savoir que le nouveau biologiste, de sa propre initiative, était convenu avec Lev Yankin de s’enfermer dans le Labo 3 et de laisser s’échapper une petite dose du virus Chimera. Que cette expérience, selon toute probabilité, serait fatale à Mikael Gemstein, mais que sa mort serait sans doute bien plus douce que celle qui l’attendait sans cette décision, sachant qu’il était atteint d’une tumeur maligne au poumon, jouxtant le foie, inopérable. On pourrait continuer à circuler sans aucun risque dans toute la station, y compris les deux autres laboratoires du sous-sol. Pas un atome de virus ne sortirait du Labo 3. Et si les sirènes s’étaient déclenchées sur un mode aussi dramatique, c’était parce que Lev Yankin avait oublié de signaler à son collègue l’existence de ces alarmes.

— Je suis absolument désolé, conclut de Payens. Il n’était pas prévu de vous terroriser au saut du lit. Lev Yankin vous tiendra au courant des évolutions au Labo 3.

À peine avait-il conclu que Yankin lui fit signe de venir le trouver là où il s’était installé, un peu à l’écart des autres. Pilatus O’Boa qui arrivait à toutes jambes fut éconduit d’un geste.

— Joli mensonge, Gauthier, murmura sarcastiquement le virologue, dont le visage avait pris dix ans en l’espace d’une heure. Je ne te connaissais pas ce talent.

De Payens ne répondit pas tout de suite, contourna le fauteuil et posa une main sur l’épaule de Yankin.

— Qu’est-ce que tu aurais dit, toi, à ma place ? demanda-t-il tout bas. Il fallait que je dévoile l’histoire de Mika ? En partie ? Intégralement ?

— Gaut, nom de Dieu !

Yankin fit brusquement tourner son fauteuil et regarda de Payens en face :

— Tu vois à quoi tu m’exposes, là ? Premièrement, on pourrait m’accuser d’euthanasie, deuxièmement, il va falloir que je regarde crever comme une souris de laboratoire un des meilleurs amis que j’aie gardés de notre jeunesse à Paris ?

— Tu n’y es pas obligé, libre à toi de ne plus descendre au sous-sol, répondit le directeur d’une voix toujours calme, mais presque inaudible. Mais je pense que là, si tu perds ton sang-froid, la maîtrise de tes moyens intellectuels, ta gnôsis, mon cher Lev, c’est aussi pour une autre raison.

— Et laquelle, s’il te plaît ?

Les yeux humides de Yankin ne soutinrent pas longtemps ceux du directeur.

— C’est que toi-même, Lev, tu avais l’intention d’agir exactement pareil. Que Mika t’a coupé l’herbe sous le pied. Tu voulais faire de ton dernier râle – excuse l’expression – le point final d’une brillante démonstration sur un virus dont la recherche en épidémiologie n’a jamais vu l’équivalent.

De Payens se retourna et prit le chemin de son bureau, non sans avoir signifié de la main à O’Boa qu’il était temps de rejoindre Yankin.

— Gauthier ! fit dans son dos une voix enrouée.

Il s’arrêta, laissa passer un court instant.

Lev Yankin ouvrit la bouche sans parvenir à prononcer un mot de plus. À défaut, il hocha faiblement la tête et ouvrit les bras en un geste désolé.

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