Chimera
Chapitre 58
L’idée qu’il puisse exister, dans les environs de la station, une menace terrifiante, un agent pathogène présent chez des insectes ou d’autres animaux et qui pouvait à tout moment contaminer les humains, était étrangère à la plupart des membres du CORAC – exception faite des deux personnes qui avaient pris au mot Gauthier de Payens, résilié leur contrat et quitté la station en montant dans le premier hélicoptère de ravitaillement.
Si les chercheurs et les opérateurs ne ressentaient pas la peur muette, mais visible qui aurait pu être leur lot, c’est qu’ils s’estimaient protégés par d’efficaces répulsifs contre les moustiques, et par les tenues très couvrantes qu’ils revêtaient lors de toute sortie sur le terrain. Un traitement prophylactique à large spectre leur était en outre régulièrement administré.
Aussi les activités de la station retrouvèrent-elles assez rapidement leur cours normal. Les uns et les autres se risquèrent de nouveau dans les zones relevant de leur spécialité scientifique.
En l’absence de Karl Iver Lyngvin, les autres zoologistes se consacrèrent aux tâches qu’ils pouvaient assurer individuellement.
Aina Leptonen, penchée sur sa documentation dans le bureau de l’équipe, comparait et prenait en note les statistiques concernant les populations de primates présentes aux alentours – principalement des gorilles, des chimpanzés, des chimpanzés nains, des pottos, des galagos, des cercopithèques, des mangabeys et des guérézas. Plusieurs de ces espèces accusaient des pertes, mais fort heureusement, quelques-unes progressaient ou se stabilisaient, grâce à la réinstallation de plantes nourricières, mais aussi à la division de groupes existants, et la réimplantation des individus prélevés un peu plus loin.
Comme toujours, elle avait devant elle les ouvrages de Jane Goodall, Biruté Galdika et Diane Fossey, les trois primatologues légendaires, ses exemples depuis l’enfance.
Mais Aina Leptonen, ce jour-là, était vite déconcentrée. Elle pensait à ce vétérinaire norvégien, amoureux du grand air. Ses talents de tireur étaient inestimables quand il s’agissait d’anesthésier un animal ou de le marquer à distance. L’homme lui était sympathique. Peut-être n’était-il pas dans la nature d’Aina de le dire avec des mots, mais à cet instant précis, elle aurait aimé lui exprimer un peu de ce qu’elle ressentait le concernant. Cette façon qu’il avait eue de prendre sous son aile le petit garçon mbuti, dès l’instant où il s’était avéré le seul survivant du village – au risque d’être lui-même contaminé par une maladie mortelle –, ce n’était pas le fait de n’importe qui.
Elle espérait de tout son cœur que Karli sortirait vivant du module de confinement.
Shomo Nuggee, qui travaillait d’ordinaire avec lui, était occupé à un nouveau décompte des crocodiles, sauriens, amniotes, serpents et autres reptiles qui vivaient sur la portion de rivière que lui-même et l’ensemble du CORAC surveillaient, sur environ trois kilomètres en aval de la station. Il confrontait constamment les notes de son journal de bord, les statistiques et les observations des zoologistes qui l’avaient précédé dans ses fonctions.
Les reptiles, l’un des groupes les plus importants de vertébrés sur la planète, comptaient plus de huit mille espèces distinctes réparties dans le monde entier, et l’on en répertoriait jusqu’à deux mille ici même, en Afrique. C’était le genre de pensées qui réjouissaient Shomo au plus haut point.
Depuis son arrivée, le niveau de la rivière avait baissé d’environ vingt centimètres, variations saisonnières incluses. Conséquence : les rives étaient vaseuses, glissantes, et s’effondraient même par endroits. La prudence était de mise.
L’administration du parc travaillait depuis longtemps sur un projet de dérivation de l’eau des grands lacs situés dans la chaîne volcanique, plus à l’est, vers les petits affluents du fleuve Congo, lesquels, irriguant la forêt, étaient d’une importance capitale pour sa flore et sa faune.
Un projet dont la réalisation prendrait des années, si tant est que les nations riches du monde veuillent bien y investir leurs capitaux et leur technologie. D’ici là, il faudrait répertorier tout ce qui vivait le long de ces petits cours d’eau, et faire traverser tant bien que mal aux espèces concernées cette période de crise.
Shomo avait découvert onze repaires de grands crocodiles sur le segment de rivière qu’il avait sous sa garde. On en comptait dix-neuf au moment de la fondation du CORAC. Il surveillait à présent avec soin la ponte des énormes bêtes, et à plusieurs reprises il s’était aventuré à déplacer les œufs à main nue, pour les mettre bien à l’abri.
Il avait établi une liste de vingt-trois espèces de petits sauriens, repéré toute une série de mambas et de cobras, ainsi que les redoutables vipères heurtantes.
Aujourd’hui, il cherchait tout spécialement les amniotes, ces descendants des grenouilles primitives, les labyrinthodontes. Il estimait ne pas avoir assez bien observé les exemplaires qu’il avait dénichés jusqu’à présent. Par “observer”, il entendait pouvoir noter certaines caractéristiques particulières de la carapace, de la tête et des pattes.
Les amniotes avaient survécu à la plupart des cataclysmes qui avaient frappé la terre au fil de millions d’années et, à ce titre, ils fascinaient plus que toute autre espèce l’Indien séminole des Everglades.
Bientôt l’heure de la pause déjeuner. Shomo, tranquillement assis, évitait tout mouvement brusque et dévorait des yeux un superbe spécimen, tout en consignant dans son carnet les signes distinctifs de l’animal.
Sur le chemin de la station, ses pensées allèrent tout naturellement à son coéquipier. Lui aussi lui tirait son chapeau pour ce qu’il avait fait, pour les risques qu’il avait pris spontanément.
Pourvu qu’il sorte vite de sa prison, pensa-t-il, sain et sauf, et comme toujours de bonne compagnie, même s’il pouvait se montrer par moments lointain et peu causant.
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