Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 71 sur 141

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Chimera

Chapitre 67

 

 

Ils étaient nombreux à avoir profité de cette courte pause pour faire provision de boissons fraîches. Shomo Nuggee et Curdin Freeman étaient revenus à leur table avec une brassée de bouteilles de bière dégoulinantes de condensation, fait rare à cette heure encore matinale. On discutait à voix basse. Pieter van Damm était allé chercher une nouvelle coupelle d’olives, et Zoe s’était servie, en ajoutant une touche de vivacité à son sourire.

Le quart d’heure était fini.

Lev Yankin avait repris sa place sous le téléviseur. Il sollicita les questions, conscient que ses capacités didactiques et sa volonté de tout expliquer n’avaient pas suffi.

— Il est possible que je n’aie pas compris, dit Aina en se levant la première. Il serait donc exclu qu’un moustique porteur de ce virus nous contamine, nous qui avons les groupes sanguins courants ? Pour quelle raison ?

— Pour en arriver à la raison précise, répondit le virologue, il faudrait passer par une longue démonstration, entrer dans le détail des aspects microbiologiques, voire génétiques de la question. Vous trouverez tout ça dans mon compte rendu final, quand je l’aurai terminé. Mais pour résumer les choses : c’est le type sanguin très particulier de Nelson – avec son antigène manquant – qui a déclenché la maturation et l’activation du virus, aidé par les restes viraux en dormance que renfermait son génome.

— Est-il pensable, reprit Aina Leptonen, que ce groupe sanguin qui n’avait donc jamais été observé chez un gorille ait été transmis à certains de ses descendants ?

— Question importante, répondit Yankin en hochant la tête. J’y ai réfléchi moi-même, et ma réponse est oui, avec toutefois un doute, puisque, dans ce cas, nous aurions dû constater des modifications de comportement chez les individus concernés, ce qui ne s’est pas produit. Sais-tu combien ils pourraient être ?

— Nous pensons qu’il y en a cinq, trois femelles et deux mâles. Le plus âgé a environ douze ans.

Lev Yankin eut l’air préoccupé.

— Je ne saurais trop recommander de les abattre, finit-il par lâcher. Ils peuvent très bien avoir été piqués par le même moustique. Quand il s’agit de ce virus, mieux vaut ne pas tenter le diable.

Aina Leptonen, sans rien trahir de ce qu’elle ressentait, opina vaguement et se rassit.

Curdin Freeman intervint à son tour :

— OK. Le risque de contagion est quasi nul parce que ce virus géant a besoin d’un sang de singe d’un type très spécial pour se développer. Mais tu as rappelé en commençant que les virus avaient une fâcheuse tendance à muter. Celui-ci ne pourrait pas devenir compatible avec nos groupes ?

— Ici encore, je peux vous rassurer, répondit Yankin en s’adossant dans son fauteuil. Le virus dont nous parlons est un organisme très complexe, très apparenté à ce que nous pouvons qualifier d’êtres vivants, et assez similaire à la découverte faite par mon collègue de Marseille. Il comporte trois caractéristiques qui rappellent chacune d’autres virus. Séparément, elles ne constituent pas une grande menace, mais regroupées de cette façon, elles deviennent mortelles, comme un monstre à trois têtes, avec dix fois plus de gènes que les autres virus, et comme je l’ai déjà dit, des enzymes et un ADN très complexes. Un virus de ce type peut forcément muter, mais il perdrait alors très vraisemblablement son effet mortel actuel.

— Un monstre à trois têtes, répéta Freeman, sur le point de se rasseoir. J’imagine que tu lui as déjà trouvé un nom approprié ?

Lev Yankin baissa la tête et murmura une réponse que bien peu parvinrent à entendre :

— Je l’ai appelé Chimera.

Ambrosi Coppi venait de se lever en essuyant son crâne dégarni.

— Mais enfin, chers collègues, soyons sérieux. Comment serait-il possible que les Mbuti aient été contaminés ? Eux non plus n’avaient pas ce fameux sang de gorille, il y a là une contradiction, non ?

Le virologue agita longuement la tête avant de reprendre la parole.

— J’ai dû m’exprimer de manière un peu confuse sur ce point, Ambrosi. Revenons à l’hypothèse que j’ai formulée tout à l’heure : quand les Mbuti sont venus le voir, Nelson était contagieux, mais la maladie n’était pas encore apparente. Il devait avoir les poumons pleins de ce virus. Lequel, à ce stade, était déjà actif. Après être arrivé à maturation dans le sang de l’animal, il était en plein développement, en voie de devenir le monstre qui allait finir par faire éclater les vaisseaux cérébraux et provoquer une mort brutale chez l’homme, peut-être seulement une démence chez les gorilles. Nous ignorons ce qui aurait fini par arriver à Nelson. Au premier stade, lorsque le virus est encore localisé dans les poumons, il est compatible avec les trois groupes sanguins humains les plus courants.

— Donc, reprit Coppi en frottant de nouveau sa calvitie luisante : pour qu’un virus mortel de ce type apparaisse, il doit d’abord se développer chez le singe, un singe doté d’un groupe sanguin particulier. Et ce n’est qu’ensuite qu’il devient transmissible à l’homme.

— Absolument.

— Mais comment la contamination s’est-elle produite ? insista le médecin.

— Comme je l’ai dit, je ne suis pas encore sûr à cent pour cent du mode de transmission. Les crachats, la toux, les selles ou le contact. Mais beaucoup d’indications me donnent à penser qu’elle aurait simplement emprunté la voie aérienne.

— Voie aérienne. Éventuellement sans expectoration par la toux. Autrement dit en respirant, en déduisit Coppi avec un rictus. Tu as détruit cette saloperie, je suppose ? Parce qu’on préférera s’en passer, au labo.

— J’ai encore quelques travaux en cours. J’ai gardé six échantillons en tubes scellés, dans le compartiment cryogénique du Labo 3.

— Tu peux les y laisser, je t’en prie, trancha Coppi en se rasseyant.

Une certaine agitation parcourut l’assemblée, on parlait çà et là en aparté, quand s’éleva la voix fluette de Lia Huan Duc, tout au fond de la pièce.

— Mais le temps d’incubation a dû être très long, docteur Yankin ?

— Oui, probablement, si l’on peut se fier à ce que dit le petit, répondit le virologue. Il pourrait se situer aux alentours de quatre semaines.

— On pourrait donc se promener avec ce virus pendant quatre semaines sans aucun symptôme, avant de s’écrouler brutalement ? résuma un peu plus fort la pharmacologue.

— Comme je vous l’ai dit, j’en sais pour l’instant trop peu sur la question, répondit Yankin, les paupières closes.

— Pour l’instant ? Bordel de merde, par le Ressuscité, ça veut dire quoi pour l’instant, Dieu me préserve ? tonitrua Wang Chen.

Lev Yankin considéra un certain temps son collègue chinois, puis haussa les épaules sans répondre.

— C’est bizarre, cette histoire de san-ang, pardon, hoqueta Shomo en se levant de sa chaise. Que ça jou-oue un tel rôle. Est-ce que ça veut dire que tous ceux qui sont du groupe A-AB seraient totalement résistants ?

— Probablement. J’ai fait des analyses poussées sur le sang de Bezzia. Il renferme les antigènes qui ne se trouvent que dans le groupe AB, tout à fait normalement. D’ailleurs, ce groupe-là est en soi un petit mystère, c’est celui qui est apparu le plus récemment, il y a quelques milliers d’années, et sans correspondre à aucun des autres types sanguins, il ressemble parfois au type A, parfois au B, parfois à un mélange des deux.

— Quel est le groupe de Karli ?

— O, mais il n’est pas contaminé.

— Et ça s’explique comment ? insista Shomo, dont le hoquet s’était calmé. Il a pourtant été en contact physique avec ce gosse qui arrivait en courant de l’endroit où tous ces gens étaient morts, et qui devait transporter le virus ?

— Je crois, répondit Yankin, je crois, comme je viens de le dire, que la contamination se fait par voie aérienne. Et Lyngvin, si j’ai bien compris, s’est tenu à bonne distance des cases où se trouvaient les corps.

— Donc, ceux qui sont du groupe AB ont de la veine, conclut le zoologiste, qui avait fini par maîtriser l’effet de ses deux ou trois bières matinales.

Ils en avaient fini avec les questions, personne n’avait plus grand-chose à dire. Lev Yankin remercia en poussant son fauteuil vers la sortie, heureux d’être au bout de cette épreuve orale.

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