Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 41 sur 141

Pages du PDF

Chimera

IV. Le village

IV

 

LE VILLAGE

OceanofPDF.com

37

 

Le virologue et biochimiste Lev Yankin était de nouveau penché sur son microscope.

Il s’était réveillé une heure plus tôt que d’habitude, après avoir mal dormi, perturbé par un rêve embrouillé dans lequel il était couché sur une table de torture à l’époque de l’Inquisition. On lui étirait les jambes à l’infini, ses jambes paralysées qui, dans son cauchemar, avaient retrouvé leurs sensations grâce au bourreau. En ouvrant l’œil, il se savait aussi fatigué qu’au coucher, ce qui ne l’avait pas empêché de tendre la main vers le panneau mural accroché au plus près de son oreiller, et d’appuyer sur le bouton pour appeler Pilatus O’Boa.

Moins de cinq minutes plus tard, son infirmier congolais était apparu au pied de son lit, mince et musclé, frais et dispos comme toujours, environné d’une puissante nébuleuse d’after-shave.

— Vous êtes bien matinal, aujourd’hui, observa-t-il joyeusement, tout en aidant son patron à passer du lit dans le fauteuil roulant spécialement conçu pour lui. Le petit-déjeuner ne sera pas prêt de sitôt.

— Pas de petit-déjeuner chaud aujourd’hui, grommela Yankin. On n’aura qu’à rafler au passage quelques bouts de baguette d’hier sur le buffet.

— Et qu’est-ce qui explique que vous soyez si pressé, monsieur ?

— Mon énervement général, plus des rêves absurdes. Et des douleurs fantômes dans les orteils – tu pourrais les compter, que je sois bien certain qu’ils sont toujours à leur place ?

O’Boa avait opiné en riant sans bruit. Il aimait cet homme qui ne se plaignait jamais de son handicap et affichait une vision optimiste de l’existence, par exemple devant son échiquier, un verre de bourgogne à la main, quand il apprenait à son infirmier quel avantage il y a à être blanc plutôt que noir dans ce complexe jeu de stratégie. Comme d’habitude, O’Boa avait proposé son aide pour l’indispensable visite aux toilettes, mais Yankin avait décliné d’un signe de la main, soucieux de se débrouiller le plus possible seul, y compris ce matin.

Il avait préféré ne pas préciser ce qui l’avait fait si mal dormir et le mettait dans cet état.

Il avait un problème urgent à résoudre.

Et une fois la solution trouvée, il lui faudrait encore rédiger un rapport, fondé sur des explications plausibles.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes franchirent la porte du Labo 1, et Yankin pria O’Boa de l’aider à passer le sas menant au Labo 2. Lia Huan Duc ne ferait sans doute pas son apparition avant une heure ou deux, aussi avait-il prié son infirmier d’aller se chercher un siège et de patienter dans le Labo 1 en l’attendant, le règlement exigeant la présence de deux personnes dans la section lorsqu’un chercheur travaillait dans le Labo 2 ou 3.

Pilatus O’Boa sortit de sa poche un vieil exemplaire élimé de Guerre et Paix, et s’installa confortablement derrière la vitre.

Yankin était déjà penché sur son oculaire.

Il avait réglé son microscope, enfilé les gants en strobdylène, et ses mains travaillaient calmement à l’intérieur de la cage de verre. Il ouvrit précautionneusement l’une des boîtes ensemencées la veille, et glissa un échantillon sous le microscope.

Rien sur cette lame, aucune trace de vie.

Il retira ses mains des gants, poussa son fauteuil jusqu’à la seconde table sur laquelle était ouvert son journal de bord. Il y resta un moment, nota le résulta avec des hochements de tête satisfaits. Pourvu que les autres cultures soient elles aussi négatives. Le plus gros de son inquiétude s’envolerait. Il ne lui resterait plus qu’à identifier le virus, et il finirait forcément par y arriver.

Sur deux des lames suivantes ne lui apparurent effectivement que des cellules mortes, aucun signe de multiplication.

Il mangea deux morceaux de baguette et but de l’eau tout en inscrivant ses observations dans le journal. Pas de danger du côté du tissu pulmonaire. les traces de virus qui s’y trouvaient n’étaient pas viables, elles ne risquaient pas de proliférer dans les poumons de feu Nelson.

Il avait ensemencé les boîtes restantes avec le prélèvement de tissu cérébral du gorille.

Il ouvrit la première et vit à l’œil nu ce qui s’y passait. En l’espace de quelques secondes, il eut abandonné ses gants, reculé jusqu’au milieu de la pièce, et fermant les yeux, sidéré sur son fauteuil, il sentit la sueur lui perler au front.

— Tout va bien, boss ? s’inquiéta dans l’interphone la voix d’O’Boa qui s’était levé et le regardait à travers la vitre avec une mine alarmée.

Lev Yankin lui répondit d’un signe de tête évasif et retourna au microscope. Il enfila de nouveau les gants et ouvrit le couvercle de la dernière boîte.

OceanofPDF.com