Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 74 sur 141

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Chimera

Chapitre 70

 

Bien que le rapport de Yankin ait alourdi l’atmosphère, une activité intense régnait dans le patio, où la plupart s’étaient rassemblés. Les chercheurs s’étant emparés des découvertes exposées par le virologue avec le sérieux et l’approche analytique propres à leur métier, on discutait vivement autour des tables.

L’averse libératrice avait nettoyé l’air, des nuées de vapeur montaient de la végétation, poussées par une douce brise chargée de parfums. Dans les frondaisons exubérantes qui cernaient la station, le chant des bulbuls, des calaos et des terpsiphones se mêlait aux jacasseries d’une troupe de chimpanzés nains qui divaguait au loin. La brume qui montait de la terre avait ravivé l’incandescence colorée des rayons du soleil, filtrés par les feuillages. Pour un moment, quelques heures, une journée entière, la forêt humide avait retrouvé l’aspect qui avait été le sien pendant des millénaires.

L’équipe zoologie, Aina Leptonen, Curdin Freeman et Shomo Nuggee, s’était regroupée à la table la plus proche de la cantine.

— Pour comprendre une forêt, il faut grimper à plus d’un arbre, philosopha Curdin. Celle-ci est immense, elle cache beaucoup de secrets, qui ne sont pas tous agréables, on l’aura compris.

— Y a pas de doute, commenta Shomo en bâillant, assommé par la bière. Ebola, à côté du monstre que Lev nous a décrit, c’était un enfant de chœur.

— Nous, on est tranquilles, il paraît. Mais bon sang, ça reste à voir, poursuivit le Canadien en grignotant une saucisse de mouton à l’italienne, relevée de thym et de romarin, une des spécialités de Bruna Coppi. Je commence à me demander s’il ne serait pas temps de retourner à mes gentils ours dans les grands bois autour de Tumbler Ridge et du Yukon. Je suis le doyen de la maison, un peu plus et je vais prendre racine.

— On ne te laissera pas t’échapper tout de suite, tu as entendu ce qu’a dit le patron, objecta Shomo en martelant la table de l’index. Bon Dieu, Curdin, on ne va pas laisser tomber, on va peut-être trouver ici le moyen de sauver notre pauvre planète.

— Tu as raison, répondit Freeman doucement. Je vais rempiler pour au moins cinq ans. Et si j’y passe entre-temps, tu n’auras plus qu’à balancer ma carcasse à Idi.

— Et toi, tu en penses quoi, Aina ? interrogea Shomo en se tournant vers la femme au visage de pierre. Tu n’as pas ouvert la bouche depuis un quart d’heure.

— Le moyen est tout trouvé, répondit-elle en tournant les yeux vers la moustiquaire au-dessus du patio.

— Comment ça ? réagit Curdin en se redressant.

— Oublie, trancha Aina. Mais c’est bien triste s’il faut que Maria-Lisa, Virpi, Pirjo, Matti et Hannu paient de leur vie cette histoire. Ce sont de superbes bêtes, toutes jeunes encore, qui auraient perpétué les traditions du clan après Nelson.

Car Aina avait obtenu, malgré des réticences, que les descendants du mâle dominant portent les noms de skieurs finlandais célèbres.

— On ne pourrait pas voir venir, Aina ? suggéra Curdin. Quand on pourra recommencer à les observer, s’il y a quelque chose d’anormal chez certains des petits ou des ados, on aura vite fait de s’en apercevoir. Et je n’ai pas eu l’impression que de Payens ait un avis aussi radical.

— Ce serait courir un sacré risque, si vous voulez mon avis, estima Shomo en étouffant un nouveau bâillement.

Ils ne purent poursuivre sur la question. Il se passait quelque chose au-dehors, du côté du terrain d’atterrissage de l’hélicoptère. Plusieurs avaient vu Wang Chen Hu passer à grand pas entre les tables, une nappe blanche sur les épaules, une vieille bible usée émergeant de sa poche de pantalon et des cierges plein les bras, en murmurant que la “sainte messe” allait commencer. Il avait franchi le portail, suivi par quelques-uns.

Shomo, Curdin et Aina se levèrent à leur tour, curieux de savoir quelle était cette nouvelle lubie de leur collègue chinois.

Wang Chen Hu avait étendu sa nappe sur la pelouse et planté les cierges tout autour. Il était en train de les allumer, et jurait comme un charretier en se brûlant le bout des doigts avec son briquet. Un large sourire éclaira son visage lorsqu’il constata que son public – en qui il voyait peut-être une paroisse – comptait dix ou douze chercheurs. Il fit sonner sa voix de stentor :

— Dans le Livre des Salauds, il est écrit :

Dieu est pour nous un refuge et un appui,

Un secours qui ne manque jamais dans la détresse,

C’est pourquoi nous sommes sans crainte quand la terre est bouleversée Et que les montagnes chancellent au cœur des mers, quand les flots de la mer mugissent, écument,

Se soulèvent jusqu’à faire trembler les montagnes.

C’est tiré de ces versets de mes couilles qu’on trouve dans le Livre des Psaumes, chapitre 46, et ça continue comme suit :

L’Éternel des armées est avec nous,

Venez, contemplez les œuvres de l’Éternel,

Les ravages qu’il a opérés sur la terre

— versets 8 et 9 –

Arrêtez et sachez que je suis Dieu,

Je domine sur les nations, je domine sur la terre

— et aussi ce verset 11 à la con :

Ils s’imaginent que leurs maisons seront éternelles,

Que leurs demeures subsisteront d’âge en âge,

Mais l’homme qui est en honneur n’a point de durée,

Il est semblable aux bêtes que l’on égorge4…

Wang Chen Hu continua de la sorte pendant dix minutes, mêlant les citations bibliques et des insanités introuvables dans un quelconque missel. Ses spectateurs, atterrés par cet absurde et logorrhéique salmigondis de sacré et de grossièretés, ne purent contenir leurs sourires, de temps à autre un rire silencieux, sans nulle intention sarcastique, les collègues chercheurs de Wang Chen ayant le plus grand respect pour le botaniste compétent et travailleur qu’ils connaissaient.

— Et que les Mbuti, ces nains de l’enfer, reposent en paix dans le monde pourri de Notre-Seigneur, amen, conclut-il en se laissant tomber assis au beau milieu de sa nappe blanche, avec un visage respirant la sérénité. Il leva les yeux vers le ciel bleu et s’immobilisa dans cette posture, telle une version lobotomisée de Shrek.

Les uns et les autres se retirèrent, passèrent de nouveau le portail. Seul resta Pieter van Damm. Il se gratta longtemps la tête avant de s’approcher de l’étrange célébrant.

— Excuse-moi, Wang Chen, mais pourquoi faut-il absolument que tu émailles ton discours religieux de tout l’inverse de son contenu ? Ces jurons et ces obscénités…

Le botaniste se leva lentement, souffla un à un les cierges. Puis il s’avança vers Pieter.

— Dans sa jeunesse, commença-t-il, mon père était un ardent communiste, avant qu’on ne lui foute cet emmerdeur de Jésus dans le crâne. Le Petit Livre rouge était sa lecture de chevet. Je te dirai que tout ce qu’a écrit Mao n’était pas faux, loin de là.

— Ah bon ? s’étonna van Damm.

— Tu connais ton Mao, Pieter ?

— Eh bien… hésita l’ornithologue. Pas très en profondeur, je suppose.

— Tout ce qui se passe dans le monde, dans la nature, les relations humaines et l’action politique revient à une histoire d’opposition entre mouvements contraires.

Wang Chen s’exprimait cette fois comme un universitaire. Finies les imprécations et les bondieuseries.

— Le bon vieux Hegel était à la base d’une bonne part de la doctrine de Mao, poursuivit-il. La dialectique, n’est-ce pas, Pieter. Le yin et le yang. La thèse et l’antithèse, qui fusionnent en synthèse au niveau supérieur. Tu me suis ?

— Je te suis.

— OK. En introduisant ce principe dans son idéologie politique, Mao est allé plus loin. Quand on réunit des contraires en une entité unique, on obtient une puissance démultipliée par rapport aux deux forces opposées prises séparément. Cette loi toute simple vaut pour la majeure partie de ce qui nous entoure.

— Je vois. Pas bête, approuva le Néerlandais.

— Et nous y voilà, continua Wang Chen avec enthousiasme. Donc, pour donner un coup de pouce à mon message religieux, je balance de l’antithèse dedans, et l’ensemble fait beaucoup plus d’effet. Quand je dis : Nom d’une anguille gluante, que l’Esprit de Jésus ressuscité te donne cette putain de paix, c’est quand même plus costaud que si j’avais juste sorti : Au nom du Seigneur, que l’Esprit de Jésus ressuscité te donne la paix. Tu en conviens, non ?

Pieter van Damm opina d’un air songeur. Même si la logique du propos ne relevait pas d’une évidence, il ne pouvait se dire en désaccord total.

Le dialogue se prolongea. Tout en l’aidant à ramasser son matériel et à le remporter, l’ornithologue cuisina le botaniste sur sa vision de l’évolution des espèces, par rapport au récit de la Création, n’obtenant qu’une réponse assez floue. Wang Chen n’aimait pas vraiment l’idée de descendre, en bout de chaîne, de créatures telles que l’opossum ou le scorpion.

— Mais pour en rester à la terminologie maoïste, conclut-il, la principale contradiction du monde en ce moment, c’est celle entre l’homme d’un côté, la verdure naturelle de l’autre. Celle qu’on est censés résoudre ici, n’est-ce pas ?

La curieuse prestation de Wang Chen Hu, qui contrastait fort avec le sérieux de l’intervention de Lev Yankin, avait détendu et allégé l’atmosphère parmi ceux qui séjournaient toujours dans le patio.

Décidément, le principe de la dialectique, la thèse et l’antithèse, le yin et le yang, ça tenait debout, se dit Pieter van Damm, un rien surpris, après avoir aidé au trimballage des accessoires, quand il se servit un verre de genièvre hollandais bien frais, au comptoir self-service toujours bien approvisionné de Michel Condateur.

 

4 Versets extraits du Livre des Psaumes, 46 et 49, dans un ordre librement revu et corrigé par l’auteur.

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