Chimera
Chapitre 94
Lia Huan Duc salua joyeusement Lev Yankin et Mikael Gemstein qui entraient de conserve dans le laboratoire principal, puis s’introduisaient dans le sas de décontamination menant au Labo 2. Elle eut le temps d’appliquer un bruyant baiser sur le crâne presque lisse du virologue, avant qu’ils ne poursuivent vers le second sas, celui du Labo 3.
Elle était encore occupée à répertorier les différents composants de la variété de népenthès apportée par le botaniste chinois. Le nouveau biologiste était présent aux côtés de Lev dès que ce dernier mettait les pieds au sous-sol, monopolisant toute son attention, et il n’était pas exclu qu’elle en ressente une petite pointe de jalousie.
Le Labo 3 était délimité par des cloisons triples en élybdène transparent, antireflet, incassable, de l’épaisseur d’un pouce. La pièce n’avait été utilisée qu’une seule fois par le passé, lorsque le virus chikungunya avait contaminé trois chercheurs de la station, quelques années auparavant. Ce troisième laboratoire, tout comme le deuxième, était équipé des matériels les plus modernes pour l’analyse des micro-organismes, protistes, lichens, champignons, bactéries et virus. Mais on y disposait en outre de récipients cryogéniques, de chromatographes spéciaux, de luminomètres, de cytomètres en flux, ainsi que d’un microscope de mesure de l’immunofluorescence. Autant de moyens indispensables à la recherche la plus récente sur les structures et les phénomènes relevant de la biologie moléculaire.
Le laboratoire comportait par ailleurs un cabinet de toilette fermé, pour le cas où l’utilisateur ne pourrait pas quitter ses travaux le temps d’une nuit, ou dans les cas extrêmes, après exposition à des matières contaminantes, où il lui serait même déconseillé de quitter le local pour s’isoler dans le module de confinement à l’étage au-dessus.
Une fois à l’intérieur du Labo 3, les deux chercheurs se dirigèrent vers une petite porte blindée pourvue d’un écran de saisie.
— Voilà donc où tu as stocké cette saleté, dit Gemstein en regardant par-dessus l’épaule de Yankin, tandis qu’il tapait le code à huit chiffres.
— Dans un récipient cryogénique, confirma celui-ci, à – 160°.
— Et le contenu survit ?
— Sans problème. Sur certains échantillons, j’ai abaissé la température à – 200, et ils s’en sont sortis intacts.
— Si je comprends bien, les deux cultures de virus variolique que les Américains et les Russes ont conservées, à côté de ça, c’est de la rigolade.
— Tu peux le dire. Le virus variolique a été éradiqué partout, et si jamais un savant fou aux États-Unis ou en Russie avait l’idée de relâcher la rigolade en question dans la nature, on a de toute façon un vaccin efficace qu’on pourrait distribuer rapidement.
Lev Yankin enfila une paire de gants en amiante, puis sortit de l’armoire forte un récipient métallique, désactiva le mécanisme de fermeture en passant par un second code.
Tous deux, sans plus rien dire, plongèrent du regard dans le contenant cryogénique. Il renfermait un support pourvu de six logements, pour chacun des six tubes, scellés à la cire d’abeille. Une poignée permettait d’extraire aisément l’ensemble.
— Pourquoi la cire d’abeille ? s’étonna Gemstein.
— Parce qu’elle ne cristallise pas aux températures très basses, et aussi pour le cas où j’aurais besoin, comme souvent, de faire d’autres analyses : il suffit d’insérer une seringue compte-nucléons à travers la cire et d’aspirer une quantité infime de la culture, quelques centaines de picogrammes suffisent largement.
Yankin souleva prudemment le support, faisant apparaître les six petits cylindres.
— Tu sais, Lev, il y avait longtemps que je n’étais pas entré dans un laboratoire. Une bonne partie de ce matériel ne m’est pas familier.
— Je vais t’aider, ça viendra petit à petit, assura Yankin.
Et il passa l’heure suivante à faire le tour, démonstrations à la clef, des différents apports technologiques des vingt à trente dernières années. Gemstein se montra particulièrement impressionné par le microscope sous vide.
— Le microscope du Labo 3 est spécialement bien protégé, lui expliqua le virologue. Les gants en strobdylène qu’on introduit dans le vide sont doubles, et le sas comporte trois compartiments. La cage de verre est incassable et assemblée par nano-soudage. Tu vois le compte-spores, à l’intérieur, bien visible à côté de l’oculaire ?
Gemstein opina.
— Il montre le nombre de spores virales en suspension là-dedans, quand je lâche une petite quantité de culture à analyser.
— Il y en a beaucoup, je parie ?
— Le système en a compté jusqu’à trois millions, totalement invisibles à l’œil nu.
— Pas très agréable.
L’ex-ermite se frotta le menton et les joues. La disparition brutale d’une barbe de vingt ans et quelques heures d’exposition au soleil lui avaient rougi la peau. Il hocha lentement la tête avec un air rêveur, sans plus de commentaires.
— Jusqu’à présent, j’ai fait quatre analyses, poursuivit Yankin, ou plutôt quatre tests. Tous montrent que les spores meurent au bout de trois jours environ.
— Coriaces, ces saloperies. Si je me souviens bien, la virulence sur une surface dure huit heures pour le SARS, et à peine quatre pour le H1N1.
— Exact, confirma Yankin. Tu m’as l’air d’être resté à jour ?
— Oh, tu sais, répondit Gemstein, visiblement gêné. Durant toutes ces années, Gauthier m’a apporté en douce toutes sortes de revues et de rapports…
— Je suis au courant, répondit le virologue avec un sourire. Gauthier et moi, on a tenté quelques stratégies pour aiguillonner ta curiosité, en espérant te donner envie de laisser tomber ta vie d’ermite pour nous rejoindre. On a échoué longtemps, mais mieux vaut tard que jamais, Mika. Et c’est maintenant qu’on a le plus besoin de toi.
Gemstein ne répondit pas, le regard perdu au loin.
— Et s’il n’y avait pas eu ce foutu fauteuil roulant, qui n’est pas trop fait pour les balades en forêt, moi aussi, je t’aurais forcément rendu quelques visites.
Il fit rouler son fauteuil jusqu’au milieu de la pièce.
— Tu as beau être sédentaire, tu m’as l’air en bonne forme, remarqua Gemstein.
— Les appareils de muscu, répondit Yankin d’un ton bref. Comme tu vois, ils ont installé toute une série de capteurs, un peu partout dans la pièce, reprit-il en montrant du doigt de petites ampoules vertes qui clignotaient au plafond et le long des murs.
— Ça clignoterait en rouge dans le cas improbable où il y aurait une fuite ? supposa Gemstein.
— Oui, et ce n’est pas tout. On aurait droit aussi à des hurlements de sirène dans toute la station. On peut être assez tranquilles, Mika.
— Espérons, répondit son collègue, pensif. Ils sont très sensibles, ces capteurs ? Il faudrait que quelle quantité de spores s’échappe pour déclencher l’alarme ?
— Aucune idée, répondit Yankin en haussant les épaules. Mais tout ça reste de l’ordre de l’hypothèse, mon cher.
Ils franchirent à l’envers les deux sas, traversant de nouveau le deuxième laboratoire pour s’installer dans le premier, et restèrent à discuter un moment du rapport définitif sur lequel travaillait Yankin.
— Par voie aérienne, répéta Gemstein. Donc la contagion passe par la toux et les éternuements ?
— C’est justement ce dont je ne suis pas sûr, répondit Yankin. Le gamin qui en a réchappé affirme que ni ses parents ni les autres ne toussaient. Le plus étonnant, c’est qu’ils sont tous morts au même moment, où à peu près.
— Ses propos sont crédibles ?
— Lyngvin, le Norvégien, a réussi à nouer de vrais liens avec lui, et à obtenir des infos capitales sans trop embêter le pauvre gosse. Le petit a entre autres raconté que tout le monde, au village, était allé dormir presque simultanément, et qu’ils ne s’étaient pas réveillés.
— La contagion se ferait donc par voie aérienne, récapitula Mikael Gemstein, mais sans passer par la toux. Dans ce cas, il ne reste que l’air qu’on rejette en respirant normalement, comme nous en ce moment. Et tu penses que si on était contaminés, on resterait totalement asymptomatiques jusqu’à ce que la maladie se déclare directement sous sa forme létale ? Trois à six semaines d’incubation, c’est bien ce que tu as dit ? Ça voudrait dire que pendant tout ce temps on se baladerait en envoyant dans l’atmosphère des millions, pour ne pas dire des milliards de virus Chimera, tout en ayant l’air en parfaite santé ?
Yankin ne répondit pas. Ses yeux semblaient soudain alourdis de fatigue, l’une de ses mains tremblait sur l’accoudoir du fauteuil, tout son corps vieillissant avait l’air de se replier sur lui-même, comme ratatiné.
— Tu as l’air épuisé, Lev, constata Gemstein en lui posant gentiment la main sur l’épaule. Depuis plusieurs semaines, tu es là, tout seul, à regarder un horizon d’apocalypse qui n’entrera jamais dans la réalité. Ce truc monstrueux ne sortira pas du Labo 3, il y restera jusqu’à ce qu’on se décide à le détruire pour toujours. Ce qui ne devrait sans doute pas tarder.
— Mais en fait, je ne sais rien, Mika, confia Yankin en se redressant soudain, serrant à pleines mains les deux accoudoirs. Je ne suis même pas certain du temps d’incubation – de trois à six semaines entre la contamination et cette mort brutale, est-ce que c’est vraiment ça ? Et pour ce qui est de la contamination par la respiration, je n’ai aucun élément empirique fiable. Il se pourrait aussi qu’il y ait d’autres choses que je n’aurais pas remarquées, pas comprises, dont je n’aurais pas vu toute la portée.
Il se propulsa soudain jusqu’au bureau et abattit les deux paumes sur la pile de feuilles du rapport en cours de rédaction.
— Si je ne réussis pas à avancer plus loin dans le mode opératoire de ce monstre, autant balancer tout ce paquet !
Gemstein regarda son collègue sans répondre.
— Comment as-tu prévu de t’y prendre, pour trouver les dernières réponses ? lui demanda-t-il en s’accroupissant calmement devant lui. Les réponses qui te semblent indispensables ?
Yankin se contenta de dévisager son vieil ami, le camarade d’études plein d’entrain et d’humour qu’il n’avait pas revu depuis ce repas joyeusement arrosé dans un restaurant du bois de Boulogne, il y avait de cela une éternité. Le regard était le même, aussi clair, aussi franc et décidé. Mais il décela quand même une once de dureté gris ardoise, imprimée par les années de solitude dans la forêt tropicale.
Puis il détourna les yeux, leva les deux mains en un geste perplexe, secoua doucement la tête et pointa l’index vers la porte.
Gemstein hésita un instant. Une question importante était restée sans réponse, mais cela pourrait attendre. Il se saisit de la barre de poussée du fauteuil et s’apprêtait à avancer vers la sortie, quand Yankin l’arrêta, fit de lui-même marche arrière vers les rayonnages où s’alignaient ses livres et ses archives.
— Attends un peu, dit-il, et il sortit de l’étagère une autre liasse de papiers. Il y a quelque chose dont je voudrais te parler.
— Je t’écoute, répondit Gemstein avec un sourire, la curiosité en éveil.
Le virologue sembla se concentrer en silence sur ce qu’il s’apprêtait à exposer.
— Est-ce qu’il n’est pas étrange, Mika, qu’ici même, dans la partie est du Congo, sur le versant ouest des monts Mitumba, à l’endroit précis de notre planète où l’homme moderne est apparu et a évolué il y a soixante à quatre-vingt mille ans – c’est désormais un fait admis par tous les scientifiques –, que ce soit ici, dans le même cadre exactement, qu’existent des organismes comme une espèce de moustique porteuse de virus, qui peuvent facilement se développer non seulement au point de décimer efficacement des communautés – on en connaît des tas d’exemples –, mais de radier l’espèce humaine de la surface de la terre ?
— Tu penses à l’Aedes aegypti, qui véhicule la dengue, le chikungunya, la fièvre jaune, entre autres saloperies virales, et maintenant notre fameux Chimera tout neuf, compléta Mikael.
— C’est ça, répondit Lev. Cette région est le berceau de l’Homo sapiens sapiens, mais aussi celui de l’Aedes aegypti. Et sais-tu ce qui est le plus étonnant, ou faut-il dire le plus effrayant ?
— Non ?
— Les paléo-entomologistes ne trouvent pas trace de cette espèce de moustique avant l’homme moderne. Ils sont apparus simultanément, Mika, dans une sorte de symbiose entre la vie et la mort.
— Simultanément ? répéta Gemstein, l’air sincèrement surpris.
— Tout à fait. Un funambulisme inquiétant, à très haut risque. Est-ce que ça s’est produit par hasard ? Ou y avait-il une finalité derrière cette coïncidence ? Et dans ce cas, pourquoi ?
Yankin frappa dans ses mains sur le mode du regret.
— Et qui aurait programmé ça, il y a presque cent mille ans, Lev ? On dirait que tu donnes dans un déterminisme biblique très peu scientifique, rétorqua Gemstein en hochant la tête.
— Tu sais très bien que je ne suis pas déterministe et que la religiosité n’a jamais été mon truc – ni à l’époque, ni maintenant. Mais jette un œil là-dessus, répondit Yankin en poussant sur le bureau un tas de revues connues pour leur sérieux.
Plusieurs des articles que Mikael Gemstein parcourut en diagonale confirmaient les propos que venait de lui tenir Yankin.
— Pour moi, c’est du nouveau, Lev. Ni les auteurs genre Conrad, ni les aventuriers comme Stanley, ni les chercheurs de la lignée des Christen Smith, Goodall ou Newport n’ont jamais rien dit là-dessus à propos de cette région.
— Aucun de ces gens-là n’était des acteurs de la science moderne. Ils ne disposaient pas de nos technologies, et n’avaient pas la vision ni la connaissance actuelles de l’omnipotence des corrélations, si je puis me permettre cette formulation pompeuse.
Et Yankin montra la sortie d’un signe de tête.
— Il serait intéressant de savoir laquelle de ces créatures si différentes, le moustique et l’homme, a donné la cadence dans cette danse macabre.
Istvan Carval Xtolec, Yucatán, février 2009 : “Le génome de l’Aedes aegypti a été séquencé par un groupe de chercheurs de Princeton et publié en 2007. La cartographie génique de ce moustique était censée ouvrir de nouvelles possibilités de recherches sur les insectes, et de modifications génétiques en vue de prévenir la diffusion de nouveaux virus. Cette espèce est la deuxième dont le génome ait été séquencé, la première étant l’Anopheles gambiae. Les données publiées portaient sur des millions de paires de bases contenant des gènes codant pour des protéines. La séquence obtenue indiquait que l’espèce en question s’était distinguée des autres espèces de moustiques il y a entre 100 000 et 80 000 ans, soit à peu près à l’époque de l’apparition de l’homme moderne.”
— Je dois reconnaître… dit encore Lev, pendant que Gemstein l’aidait à franchir le sas et à entrer dans l’ascenseur… je dois reconnaître qu’une réponse à cette question donnerait une nouvelle perspective à certaines thèses, pour ce qui est de la compréhension évolutionniste de la vie et des espèces sur cette planète.
— Absolument, approuva Gemstein.
Il était l’heure de déjeuner, ils rejoignirent la cantine, se servirent l’un et l’autre une assiette de confit de canard au riesling avec garniture de risotto aux figues, acceptèrent le verre de vin blanc proposé par Condateur, et se trouvèrent une place dans un coin de la salle, où ils mangèrent en silence, l’oreille concentrée sur le choix musical du jour. Les cuisiniers avaient opté pour le classique Clair de Lune de Debussy. Un flot de douces notes traversait la cantine.
— Tu savais que Debussy, quand il a écrit ça, s’était inspiré d’un poème de Verlaine ? glissa Mikael entre deux bouchées.
— Non, répondit Yankin.
— Et que Verlaine était d’une nervosité pathologique… Il a fait deux ans de prison pour avoir tiré sur Rimbaud, ensuite, il est tombé malade, sans qu’on ait pu savoir de quoi, et ça l’a tué à petit feu. Il est mort à cinquante-deux ans.
— Tu insinues qu’il y aurait comme un bourdonnement d’Aedes aegypti derrière ces délicats accents pianistiques ?
Yankin leva son verre avec un clin d’œil.
Le rire était retrouvé.
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