Chimera
Chapitre 42
Elle s’était remise à courir, s’égratignait aux épineux et trébuchait sur des racines, mais le sentier ne devait pas être bien loin… S’efforcer de chasser ce goût de sang dans sa bouche en avalant sa salive, pourquoi n’as-tu pas pris la fuite toi aussi, Karli ?
Elle avançait dans la végétation, et ses pensées tournaient en rond comme un moulin. S’était-elle perdue, avait-elle tout faux ? Allait-elle continuer à courir ainsi jusqu’à s’écrouler à terre ?
Au moment précis où cette crainte la frappait pour de bon, elle aperçut une clairière en contrebas, sur la gauche, et comprit où elle se trouvait.
Elle avait devant elle cet endroit qu’elle aurait presque désigné comme le jardin d’Éden. L’ermite. C’était ici qu’il vivait et cultivait ses orchidées.
Elle s’arrêta, souffla.
Le parfum d’une multitude de variétés organisées en gracieuses rangées vint à sa rencontre, contrastant de manière invraisemblable avec la puanteur qui l’avait assaillie, à peine une heure auparavant. Elle dut écarquiller les yeux pour croire à cette autre réalité, dans le même monde.
Par-delà les centaines de mètres carrés cultivés par l’ermite, elle distinguait sa maison, une case en tressage, primitive, mais très fonctionnelle. Elle était venue ici plusieurs fois, admirant chaque fois l’ouvrage du vieil homme, sans avoir jamais pu lui parler.
À la station, il se trouvait bien peu de monde, voire personne qui connaisse le passé de l’ermite et le but de son entreprise.
Elle s’engagea entre les rangs de fleurs, un instant distraite de la dureté du moment par le spectacle de quelques lycénidés bleus qui voletaient d’un plant à l’autre.
L’ermite l’avait vue.
Il se tenait debout, près d’une sorte de bureau, un établi de rondins installé à l’entrée de sa case, une longue machette à la main.
Ses vêtements étaient sales, pleins de terre et de déchets végétaux. Ses yeux gris, pâlis jusqu’à l’incolore comme un sol recouvert de gelée blanche, encadrés par une chevelure et une barbe longues et blanches. L’homme devait être âgé, soixante-dix ans, sinon davantage.
Elle s’avança vers lui.
Il ne lâchait pas sa machette.
En quelques bouts de phrases décousus, mais relativement clairs, elle lui expliqua qu’elle s’était égarée, qu’une épidémie s’était déclarée plus haut, chez les Mbuti, qu’elle devait se dépêcher de retourner à la station, et qu’en aucun cas, il ne fallait s’approcher de la zone autour du village avant que les chercheurs ne l’aient explorée de fond en comble. Elle s’était efforcée de mettre dans ce discours toute l’autorité et la gravité possibles, et eut le sentiment de s’être fait comprendre.
L’ermite restait impassible.
Le visage fermé.
Puis il marcha d’un pas résolu vers le plant d’orchidée le plus proche et, d’un seul coup de machette, coupa sept ou huit de ces superbes fleurs. Il déposa le bouquet sur son établi et, tout en fixant Zoe, les cisailla brutalement en petits morceaux qu’il finit par réduire en bouillie entre ses mains.
Zoe recula.
Elle tourna les talons, et se dirigea lentement vers le vague sentier qui la mènerait à la station en un quart d’heure.
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