Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 17 sur 141

Pages du PDF

Chimera

Chapitre 13

 

 

Ils ouvrirent la cage thoracique de l’animal, son abdomen et ses mâchoires, découpèrent différentes parties du cerveau, des poumons, de la rate et des reins, les enfermèrent dans des sachets de plastique stériles, puis en firent autant des glandes de la gorge et du nez.

Au bout d’un quart d’heure à peine, les mains exercées de Karl Iver et Shomo eurent achevé leur œuvre.

Ils avaient acquis leurs diplômes et leur expérience dans deux régions du monde différentes, et quoique relativement jeunes – trente-six ans pour Karl Iver, trente-quatre pour Shomo –, pouvaient se mesurer l’un et l’autre aux sommités de leur discipline. Shomo Nuggee, sorti de Princeton son titre de docteur en poche, pouvait se flatter d’une pratique pluridisciplinaire en Floride, portant notamment sur la faune spécifique aux Everglades et leurs alentours. Karl Iver, quant à lui, avait fait ses études à l’École vétérinaire d’Oslo, qu’il avait quittée couronné de lauriers dans sa spécialité, les carnassiers de Scandinavie. Il avait ensuite travaillé pendant neuf ans à la surveillance du parc national de Femundsmarka, dont il connaissait le moindre caillou. Il avait en outre remporté deux années d’affilée le titre de champion de tir de Norvège, prestation peu ordinaire, et surtout, s’était fait connaître, redouter et haïr d’une clique d’agriculteurs ignorants qui considéraient comme leur vocation d’abattre les loups protégés par la loi norvégienne.

Toujours vêtus de leurs combinaisons, ils rejoignirent la roche plate sur laquelle les attendait le reste de leur matériel et, suivant la procédure établie, aspergèrent d’AVirabact – un puissant bactéricide utilisé dans les services hospitaliers de médecine infectieuse et les laboratoires de décontamination – les sachets contenant les organes vitaux du gorille, avant de les déposer dans des boîtes de plastique dont ils désinfectèrent à nouveau l’extérieur, pour plus de sécurité. Puis ils dirigèrent tour à tour le spray sur la cotte de protection de leur partenaire, sans omettre le moindre millimètre carré qui aurait pu se trouver en contact avec le corps de l’animal. Après quoi ils purent enfin se débarrasser de leur équipement surchauffé.

— Quelle horreur, tout ce bordel ! jeta Karl Iver en arrachant son masque à oxygène, qui atterrit sur les deux combinaisons entassées.

— On va apprécier la bière fraîche au retour.

Shomo versait déjà le contenu d’un flacon sur le tas de plastique et y mettait le feu. Les déchets se consumèrent en un clin d’œil, pratiquement sans fumée.

— Il faudrait sans doute avertir Curdin et Aina que le boulot est fait. Ils ne doivent pas être loin de l’ancien clan de Nelson.

— Exact.

Karl Iver sortit son talkie-walkie de sa poche de poitrine – un engin spécialement pratique par sa petite taille, et dont la portée dépassait sept kilomètres –, vérifia que le voyant vert était bien allumé.

— Ici zoo-team one, zoo-team two, à vous !

Crépitements de friture. Shomo dut réitérer plusieurs fois son appel avant d’obtenir une réponse.

— Ici zoo-team two, transmettez.

La voix d’Aina.

— Mission réussie. Nelson est mort.

Long silence.

— Perkele, satana ! finit par lancer furieusement Aina Leptonen.

— Tu t’attendais à quoi ? À ce qu’on revienne à la station avec lui, en le tenant par la main ? Pour que tu puisses l’épouiller comme un gentil petit singe ?

— Ta gueule, Shomo. Tu sais très bien ce que je veux dire et ce que je ressens.

— OK, du calme, il n’y a qu’à faire notre deuil et échanger des condoléances. On se retrouve à la station, terminé.

Ils remballèrent leur matériel, mais avant d’entamer les deux bonnes heures de marche que prendrait le chemin du retour, s’accordèrent un moment de contemplation. À leurs pieds s’étendait l’immensité de la forêt, et derrière eux, au nord, s’élevait la silhouette accidentée et rougeâtre des montagnes. Un extraordinaire panorama.

— C’est dingue, la quantité d’arbres pourris ou desséchés, vu d’en haut, lâcha Karl Iver, la main en visière.

Shomo acquiesça.

Pour eux qui en savaient tant sur les forêts humides bien portantes, leur fonctionnement et leur aspect, l’évidence était là.

Elle était là aussi pour les tribus locales, implantées ici depuis des siècles.

Et pour les patrouilles de gardes forestiers congolaises et ougandaises.

Mais un touriste de passage n’aurait rien vu.

— C’est ce que ça donne quand il ne pleut pas, constata Shomo avec emportement, et il frappa le sol de son bâton.

OceanofPDF.com