Chimera
Chapitre 96
Au fil des semaines, un certain nombre de changements étaient intervenus au CORAC, pour la plus grande satisfaction de son directeur.
Il se remémorait les plus importants, assis à son bureau dans des dispositions pensives mais sereines.
Il avait commencé par revoir la composition des équipes, sur la base d’estimations personnelles qu’il n’avait pas l’intention de communiquer à quiconque, pas même à Lev Yankin ni Mikael Gemstein. Ces modifications n’avaient donné lieu à aucune protestation ni manifestation de mauvaise volonté chez les intéressés.
Tom Bombadil, désormais responsable de l’entretien et de l’inventaire botanique de la plantation d’orchidées, avait été libéré de toutes les tâches qui lui incombaient auparavant.
De Payens avait restructuré les équipes de zoologie : Karl Iver Lyngvin et Curdin Freeman travaillaient à présent ensemble, tandis qu’Aina Leptonen avait obtenu l’assistance de l’ornithologue Pieter van Damm. La zone d’habitat des primates et ses alentours étant très riches en espèces d’oiseaux, ils tireraient l’un et l’autre un profit maximal de cette nouvelle association.
Le directeur avait laissé tel quel le groupe des trois entomologistes, Julia Cervalo, Alabdul Andriwatti et Zoe Wildt. Mais Julia Cervalo avait reçu pour consigne de collecter et répertorier tout spécialement différentes espèces de moustiques.
Shomo Nuggee était le seul à s’être montré peu enthousiaste quand de Payens avait scindé l’équipe qu’il formait avec Lyngvin, mais il s’était résigné : au cours des semaines, voire des mois à venir, il allait de toute façon devoir séjourner dans une zone située près du fleuve, plusieurs kilomètres en aval de la station, où vivaient fort peu des grands animaux chers à Karl Iver.
Par ailleurs, le territoire de feu Idi Amin Dada était passé sous la domination d’un successeur légèrement moins imposant, mais d’autant plus agressif et rusé, que Shomo avait baptisé Leopold.
Et du reste, il se félicitait de n’avoir pas eu à participer à la pénible mission imposée à Curdin et Lyngvin. Pendant plus d’une semaine, ceux-ci avaient dû se livrer à une chasse intense pour pouvoir abattre les descendants du dos argenté Nelson, cinq jeunes gorilles nommés Maria-Lisa, Virpi, Pirjo, Matti et Hannu.
Aucun d’eux n’avait hérité du groupe sanguin paternel, et l’on n’avait donc pas trouvé de trace du virus redouté, ni dans leurs poumons, ni dans leurs cerveaux.
À la suite de ce massacre, Aina Leptonen s’était enfermée dans son module et n’avait plus rien bu ni mangé pendant quarante-huit heures.
Mais l’atmosphère un rien pesante qui régnait à la station après la disparition de la communauté mbuti et la mort brutale d’Ambrosi Coppi s’était allégée au cours des semaines qui avaient suivi. Le patio, la nuit venue, résonnait à nouveau d’éclats de rire, de répliques bien envoyées et de discussions animées.
Troisième motif de satisfaction pour Gauthier de Payens : l’entretien qu’il avait eu avec le technicien Arndt Linden à son retour de Kigali – où son ami avait effectué un travail remarquable – confirmait le soupçon qui lui était venu à la lecture du dossier de Coppi, complété par une fiche généalogique qu’il s’était fait envoyer par le bureau d’état civil de Riva, lieu de naissance du médecin.
L’arrière-grand-père de Coppi s’appelait Moshe Dayan, un nom connu qui remontait au milieu du siècle précédent, celui d’un archéologue, homme politique, ministre et chef d’état-major israélien.
Les appels téléphoniques de Coppi ciblaient tous le même numéro, dont le détenteur était un certain Ariel Dayan, un scientifique de haut niveau exerçant à l’IMSC (Israel Military and Scientific Research Center), à Tel Aviv. Gauthier de Payens avait occasionnellement entendu parler de ce centre, qui avait pratiqué pendant des décennies la recherche sur les armes biologiques en se soustrayant totalement au contrôle international et aux regards de l’opinion publique. Ce qui n’avait pas empêché les rumeurs dans le petit cercle de scientifiques qui évoluaient dans son entourage, à l’époque où il occupait un poste important aux Nations unies.
Cette découverte ne lui avait pas fait plaisir, mais elle ne l’avait pas non plus inquiété outre mesure. S’emparant immédiatement de son propre téléphone satellitaire, il avait réussi à joindre cet Ariel Dayan, lui avait appris, d’un ton déterminé et sans réplique, que Coppi avait non seulement été démasqué, mais avait perdu la vie dans un accident qui pouvait être en lien avec sa malhonnêteté et le parjure commis en sa qualité d’homme de science. Il lui avait précisé que le virus dont Coppi avait trahi la toute récente découverte aux autorités d’une nation agressive avait été analysé et détruit, après la mise au point d’un vaccin de facture simple et efficace par le laboratoire du CORAC, pour prévenir tout risque que la maladie se déclare de nouveau.
La communication avait été très brève, et de Payens avait menti sans une once de mauvaise conscience. Ariel Dayan avait à peine ouvert la bouche.
Tout de suite après, il avait convoqué Gemstein dans son bureau pour lui exposer le contenu de cet échange.
L’ermite et ancien capitaine de Tsahal, aujourd’hui entre deux âges, avait abattu le poing sur le bureau avec un regard glacial, en prononçant ces deux seuls mots :
— Jérusalem, Gauthier !
De Payens avait acquiescé, et le commentaire s’était arrêté là. Tous deux savaient ce qui attendait le pays natal de Gemstein, suite au défi que la Knesset avait lancé à l’ensemble du monde arabe – avec l’aval des États-Unis qui s’étaient empressés de déplacer leur ambassade –, en attribuant à Jérusalem le statut de capitale, après avoir vidé les quartiers est de leur population palestinienne.
La politique n’avait pas sa place au CORAC.
Après avoir fait le tour des dernières évolutions intervenues à la station, le directeur se leva de son bureau et se dirigea vers certain placard, en sortit une bouteille et un verre à liqueur, et se versa quelques doigts de vieil armagnac. Puis il prit dans un casier un stylo et un cahier neuf à la couverture noire.
Il resta un temps à méditer avant de se lancer.
Puis écrivit six noms sur la première page blanche.
— Pardonne-moi, Claude, murmura-t-il en levant les yeux vers le mur d’en face, et il avala d’un trait son armagnac.
Après quoi il se prépara pour son aller-retour hebdomadaire à Lubumbashi.
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