Chimera
Chapitre 4
Il te reste encore quelques heures avant d’aller retrouver le Plongeur, Peter O’Bryan, comme il s’est présenté si tu te souviens bien, et tu te fais un plaisir de cette rencontre, de pouvoir échanger avec quelqu’un qui se préoccupe des mêmes questions que toi, qui pense comme toi – peut-être –, et qui s’y connaît.
La courte demi-heure de transition entre la lumière du jour et la nuit d’encre, tu la passes en bas, dans la zone du port. Abondamment enduit de lotion antimoustique, tu longes le quai d’accostage, où l’on s’affaire autour de diverses embarcations de transport, puis tu t’engages dans un bout de chemin boueux qui suit la rive. Tu chasses un essaim de petits mendiants qui te pendent aux basques, t’attrapent la chemise et la jambe de pantalon, tu veux être tranquille, tu trouves un vieux banc branlant près d’un cabanon de planches effondré, un ancien abri à bateaux, mais des bateaux de pêche, il ne reste que des épaves à demi affaissées qui pourrissent dans la vase, sur le bord de l’eau, personne ne pêche plus dans ce fleuve puant, si large, qui coule calmement vers l’océan, charriant dans ses entrailles un cocktail mortel, indifférent aux cadavres boursouflés qu’il porte sur son dos. Des bêtes, mais aussi des hommes.
Le Nigeria.
Le pays le plus peuplé d’Afrique, un quart des habitants du continent. Malgré la pauvreté et une mortalité infantile élevée, la croissance démographique y est énorme. La moitié de la population a moins de quatorze ans, on prédit qu’elle devrait doubler, voire tripler dans les dix à vingt prochaines années. Tu fermes les yeux et tentes d’imaginer l’avenir de ces gens.
Tu ne vois rien, absolument rien.
Le soleil va se coucher très bientôt dans les cimes d’arbres enveloppées d’un voile gris que tu distingues à un demi-kilomètre de là, sur l’autre rive, tu te baisses et ramasses une poignée de petits cailloux que tu jettes vers les rats qui tournicotent comme des flèches dans la boue, entre les roseaux de la berge. Puis tu te relèves et retournes d’où tu viens en prenant un autre chemin, tu obliques et t’éloignes du fleuve, remontes vers les rues secondaires qui débouchent sur l’avenue.
Dans le rougeoiement qui décroît à toute vitesse, ton regard tombe soudain sur une plante, une fleur sur le bord de la chaussée, d’une beauté inconcevable, avec ses multiples corolles violet et jaune alignées le long d’une tige robuste, des couleurs qui éblouiraient presque, tu t’es arrêté pour contempler ce miracle à la forme parfaite, une orchidée ? Un dendrobium ? Une plante invasive venue d’Asie ? Tu te penches et caresses délicatement les pétales, cette orchidée est ta plante favorite.
Puis tu te relèves brusquement.
Et tu craches.
Le mollard reste accroché à la corolle du haut avant de dégouliner lentement sur le sol.
Tu as craché !
Tu recules de quelques pas, effrayé par cette impulsion inattendue, tu te retournes, ne regardes plus la plante et continues à monter vers le cœur de la ville. Te voilà bientôt dans le grouillement de l’avenue, où tu te laisses noyer dans la marée de corps noirs, femmes et enfants, ouvriers en nage qui rentrent du travail, vendeurs de rue qui ouvrent leurs étals. Tu diriges tes pas vers l’endroit qui est, depuis quelques semaines, ton havre, ton point d’ancrage.
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