Chimera
Chapitre 121
J 27. Lev Yankin transpirait. Pendant cette entrevue, il avait dû réclamer plusieurs fois de quoi s’essuyer le visage. La corbeille, près du bureau de Gauthier, était pleine de lingettes froissées.
Ils étaient restés ensemble plus d’une heure.
Avant qu’ils ne commencent à parler et que la discussion ne s’enflamme, il avait passé beaucoup de temps à lire en diagonale les derniers rapports envoyés par les contacts que de Payens soignait au sein de l’IGLOO, mais aussi dans d’autres organes scientifiques renommés.
Lecture peu réjouissante.
Il faisait d’ailleurs dans la pièce une température normale, agréable comme toujours.
Mais Yankin transpirait.
Les mots, les phrases, les réflexions du responsable de la station lui battaient dans le crâne.
Ce que son vieil ami, son collègue chercheur et supérieur hiérarchique souhaitait entreprendre depuis des années, ce projet, tel qu’il lui était progressivement apparu au fil de leur dialogue, n’était pas seulement de nature à le déranger. Il le rendait malade.
— Depuis que tu es ici, depuis la fondation du CORAC, tu es toujours apparu comme quelqu’un de plutôt froid et mesuré, mais en même temps diplomate et encourageant par ton aisance et la manière dont tu t’intéressais à chacun de nous.
Les phalanges maigres de Lev Yankin se crispaient sur les roues du fauteuil.
— Mais après ça, Gauthier, reprit-il, je prendrai le droit de t’appeler Comrade Napoléon. Les Orwell, Huxley, Ehrlich, Schätzing, Flannery et McCarthy peuvent aller se rhabiller devant ce que tu viens de me présenter là – et que tu as échafaudé depuis longtemps, si j’ai bien compris. Bienvenue dans ton Meilleur des mondes.
— L’âge des dinosaures sur cette terre a duré plus de deux cents millions d’années, Lev. Je ne vois pas pour quelle raison nous, les primates, nous ne pourrions pas y vivre au moins aussi longtemps, répondit de Payens, qui de toute la conversation ne s’était pas départi de son calme, bien que Yankin n’ait cessé de l’interrompre.
— J’aimerais que les choses aillent dans ce sens, moi aussi, évidemment ! Tu ne comprends donc pas ce que nous sommes capables de faire ici, au CORAC, maintenant que toi, Bombadil et moi – plus les physiciens qui vont bientôt débarquer –, on va pouvoir pousser plus loin sur le biophotovoltaïque ? Imagine un peu !
Il se rapprocha du bureau et s’empara d’une nouvelle lingette.
— Ce que Mika a trouvé ici, dans cette forêt, dans ces montagnes, c’est absolument génial, Gaut, un vrai pas de géant. C’était exactement ça qu’on cherchait, ces composants, cette forme de fusion, l’électrolyse biosynchrone, juste ce qu’il nous faut pour révolutionner la production d’énergie dans le monde !
— Tout à fait exact, répondit de Payens. On a lu Einstein. Le plus grand don à faire à l’humanité, ce sera la fusion ultime, le principe quantique qui veut qu’un photon, en atteignant un semi-conducteur, libère un électron et crée quelque chose de totalement différent et nouveau. Au fond, les lois de la physique sont bonnes et généreuses. Si on y arrive, une toute petite partie de nos déserts chauds suffira à alimenter en énergie la civilisation humaine.
— Mais oui, mais oui, répétait Yankin, toujours en sueur, et qui sentait soudain se réveiller en lui un certain enthousiasme. Quand tu penses que la lumière solaire qui tombe sur la terre en l’espace d’une heure pourrait couvrir les besoins en énergie d’une année entière dans le monde ! Et c’est chez nous, ici, au CORAC, qu’on va pouvoir mettre la recherche sur les rails, Gaut, tu vois un peu les perspectives que ça ouvre ? Et on va y arriver !
— Sûrement. Mais il y a un mais.
De Payens rectifia légèrement la position de son bandeau.
— Parce qu’il ne faut pas oublier, Lev, qu’une quantité de labos dans le monde travaillent intensivement là-dessus depuis des décennies. Peut-être que nous sommes les seuls, nous – et surtout Mika, qui a bossé sans le moindre outil technologique moderne –, peut-être qu’on est les seuls, pour l’instant, à avoir trouvé la formule définitive déduite par Lia Huan Duc, à partir des échantillons de Bombadil. Mais combien de temps penses-tu que ça puisse nous prendre, à nous, au CORAC, d’ici qu’on obtienne des résultats, même en partageant ce qu’on sait avec d’autres centres de recherche ? Il va falloir attendre combien d’années avant que la photosynthèse artificielle puisse être utilisée partout dans le monde comme source d’énergie ?
Cette fois, il avait haussé le ton.
Comme Yankin ne répondait pas, il poussa devant lui un des rapports, l’index planté sur la pile de feuilles.
— Ce document-ci montre que dans dix ou quinze ans au plus tard, c’en sera fini des ressources mondiales en phosphore. Les mines de Chine, des États-Unis, et même d’Afrique de l’Ouest sont en voie de s’épuiser. Bien sûr, on trouve du phosphore mélangé à d’autres minerais dans plusieurs pays, mais l’extraire coûterait trop cher et entraînerait des dégâts environnementaux énormes. Et comme tu le sais, le phosphore n’est pas une matière renouvelable.
— Je sais tout ça, je sais, j’ai compris, bon sang, je sais lire ! gémit-il. Sans phosphore, pas d’engrais chimiques, et sans engrais chimiques, pas de cultures alimentaires. La production s’arrêtera, il y aura des famines, de la misère, les sociétés se déliteront, les pays se diviseront, ce sera la guerre, etc. Mais de là à…
Il ne termina pas sa phrase, réticent à prononcer les mots qui découlaient nécessairement des intentions formulées par Gauthier dès le début de leur tête-à-tête.
— Voilà pourquoi je répète ma question, rétorqua de Payens en fixant son collègue d’un regard dur. À ton avis, combien de temps nous faudra-t-il, avec toutes les connaissances dont nous disposons déjà et la technologie de pointe que nous avons sous la main, pour transmettre ce que nous aurons découvert et fournir de l’énergie à ces milliards d’humains sur le point de mourir de faim ?
Yankin, les yeux clos, se taisait.
— Arrête, Gaut, bordel. Il y a longtemps que je suis au courant de tout ça.
Il repoussa avec irritation la pile de rapports. Quelques-uns dégringolèrent du bureau.
— Ajoutes-y la crise chinoise et l’effondrement des places financières, poursuivit-il : la quantité de problèmes qui vont s’abattre sur notre monde dans les années qui viennent, c’est dément, je le sais bien. Mais le pire sera la fin des gisements de phosphore, forcément, reconnut-il en baissant la voix.
Ils se regardèrent un moment sans rien dire.
— Voilà le décor planté. Et maintenant, pour la dernière fois : combien – de – temps, Lev Levikov Yankin ? insista de Payens en appuyant sur chacun des trois mots.
— Au moins dix à quinze ans, murmura le virologue. On n’y arrivera pas.
— Et donc, l’autre option… ?
Le silence de Yankin se prolongea.
— Tu as averti l’AMRAC et le GURAC ? finit-il par demander.
— Les responsables sont informés et prennent leurs dispositions. Pareil pour les stations maritimes et quelques personnes-clefs. Pour ma part, j’ai présenté la chose comme un fait accompli.
Il rassembla les documents, ramassa ceux qui avaient glissé par terre et reconstitua la pile.
— Tu as gagné, Comrade Napoleon, lâcha Yankin. Tu pourras me traiter d’Adolf Eichmann à la puissance trois. Coupable de l’élimination de quelque six milliards d’humains.
— Bien, bien, conclut de Payens en portant prudemment les deux index à ses tempes. On pourrait peut-être se faire apporter un petit rafraîchissement avant de passer aux détails pratiques ? Je suis vraiment désolé de devoir t’embarquer au premier rang dans cette affaire, Lev. Mais sans ton aide, ce dont nous allons discuter ne serait pas possible. Il te faut d’autres lingettes ?
Il appuya sur l’interphone et passa commande en cuisine.
Une heure plus tard, Lev Yankin sortait du bureau du directeur. Avant de refermer la porte, de Payens lui confia :
— J’ai broyé du noir, ces temps derniers, même si je l’ai caché à tout le monde, y compris à toi, Lev.
Yankin toussota.
— J’ai remarqué de temps en temps une lueur inexplicable dans tes yeux, répondit-il. Puis il lui vint une question : Il sort d’où, au juste, ce bandeau, avec ses léopards ? Il te va aussi bien qu’à Méphisto sa paire de cornes.
— Ce ne sont pas des léopards, corrigea Gauthier en souriant, mais des jaguars, leurs cousins d’Amérique latine. C’est un cadeau d’un chercheur très doué qui travaillait pour les Nations unies, un jeune homme spécialisé comme toi en virologie. Il était d’origine maya, avec un nom curieux que j’ai retenu – Istvan Carval Xtolec.
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