Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 16 sur 108 · partie 3/3

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Œuvres (Pléiade), tome II

L’idée fixe ou Deux Hommes à la mer

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Mais non… Il s’agit de parasites ès qualités… Des parasites… au propre, si j’ose dire. Des grenouilles, des sauterelles…

— Mais ce ne sont pas des parasites…

— Des moustiques…

— Fichtre !… Anophèles !… Pharaon était paralytique général… C’est clair.

— Moïse, de son côté, faisait de son mieux. Il prodiguait les maux et les catastrophes.

— C’était un vrai homme d’État… Et il a gagné ?…

— Mais ce n’est pas cette histoire-là que je voulais vous raconter. C’était le conte arabe, que je trouve plus approprié…

— Vous en savez, des choses cocasses !…

— C’est professionnel… Dans le conte arabe, c’est d’un duel de magiciens qu’il est aussi question. C’est à qui dévorera l’autre.

— Je vois cela. C’est de la concurrence vitale. La Biologie en raccourci.

— Et la Littérature !…

— Et tout !

— Bref, l’un se fait chat pour dévorer l’autre qui s’était fait rat…

— Dératisation.

— Oui, mais le rat se fait tigre…

— Et le chat se fait lion !

— Naturellement. Mais le tigre se fait puce…

— Bravo ! Mais le lion se fait microbe… Savez-vous ce que ceci me rappelle ?

— Toute la vie, mon cher Docteur.

— Figurez-vous que je me suis laissé porter, il y a quelques années, sur une liste électorale. Les médecins sont très exposés… Bon. J’ai été candidat au Conseil Municipal, dans le XXe… Mon cher, il fallait monter en couleur à chaque instant.

— Vous aviez un magicien très actif comme concurrent ?

— Un pharmacien… formidable ! D’affiche en affiche, de réunion en réunion, la température et la couleur montaient, montaient… On jetait des flammes, on jetait du lest… Et on se flétrissait, c’était un plaisir !… Et les épithètes !…

— Et il vous a dévoré ?

— Non. Il m’a écrasé.

— Le vilain…

— Oh ! C’est un très brave homme. L’année d’après, il voulait à toute force me faire décorer…

— Que diable alliez-vous faire dans la politique ?

— Mais… Je me le demande ?

— Vous voyez bien que vous ne pouvez pas répondre de ne pas faire mon Histoire de la Thérapeutique.

— C’est tout différent.

— Auriez-vous deviné il y a trois minutes que nous allions parler Pharaon et politique intensive ?

— Le fait est que notre prévision de nous-mêmes est fort incertaine…

— C’est peut-être qu’il n’y a pas de « Nous-Mêmes » hors de… l’instant…

— O Métaphysique !…

— Voyons, Docteur, est-ce que le pharmacien n’a pas tiré de vous des expressions plus… vives que nature ? Et des programmes ou des articles que vous ne pouvez pas relire sans…

— Si vous croyez que je les relis !…

— Enfin vous avez extrait de vous ce que vous ne saviez pas contenir. Et vous ne pouvez pas renier votre… Implexe.

— Il faut croire que j’avais l’Implexe un peu chargé… Quand cela a été fini, que j’ai eu liquidé des comités, payé les frais et noblement remercié les cent treize fidèles…

— Quoi !… Pour cent treize voix…

— Contre Deux Mille Quarante-Cinq… Au premier tour.

— Vous avez traité un homme de vendu, de traître…

— Il a bien fait allusion à des goûts que je n’ai pas…

— Vous ne savez pas si après-demain…

— J’en réponds. Sur ce chapitre, je suis maître de moi…

— Comme de l’Univers… Mais pas davantage…

— Je me moque de l’Univers…

— Je vous en sais un gré… infini, Docteur…

— Pourquoi ?

— C’est que l’Univers…

— Malheur à nous… Il va se payer encore un perroquet !…

— Celui-ci est le Perroquet des perroquets… Psittacus Psittacorum.

— Et vieux, en outre ! Il a un certain âge.

— Et il est marié.

— Pas possible…

— Avec la perruche Nature… Ces oiseaux magnifiques… majuscules, éblouissent le ciel de l’esprit. Ce sont deux puissants Mots.

— Et vous les mettez sous le microscope…

— Il le faut bien. Je causais de l’Univers, il y a quelque temps, avec un savant Savant… Etoiles, atomes, espaces, ondes, transmutations, etc., etc… Vous entendez cela… Tout le matériel actuel…

— Très compliqué.

— Oui. Il y a peu de tout. Des images, des entités inimaginables ; le hasard et la nécessité qui s’accouplent plus ou moins monstrueusement ; des nombres entiers qui assassinent les décimales ; vos tables de mortalité qui prennent un intérêt astronomique…

— Il y a trop de faits, voyez-vous… On ne sait plus comment ramasser tout ce que l’on gagne à la loterie de l’expérience. Tous les résultats parlent à la fois…

— Et c’est la confusion mentale…

— Qui se confond avec la confusion de la réalité.

— En somme, je parlais de l’Univers avec mon savant ; et je lui dis tout à coup : qu’entendez-vous, au juste, par ce mot ?

— Je vous entends d’ici !

— Eh bien, il y a longuement hésité… Son visage a pris une expression… indéfinissable…

— C’était le cas…

— Son regard m’a abandonné… Supprimé, dirais-je…

— Voilà une bonne idée. C’était le traitement de choix.

— Et puis il est redescendu du monde…

— Où l’on ne trouve rien.

— Et il m’a dit : une sphère…

— Dont le centre est partout et…

— Non. Une sphère… telle… que rien n’existe hors d’elle.

— Je parie cent mille dollars que vous n’avez pas été satisfait.

— Votre fortune est faite.

— Vous voyez ?

— Quoi, Docteur ?

— Que vous avez une idée fixe, que je l’ai repérée, et que je vous prévois à tout coup, comme je veux !… Je vous manœuvre ad libitum !

— Mais pas du tout !… Ce n’est qu’une omnivalente… Que diable !

— Encore…

— Et sur ce roc artificiel, nous nous livrons au combat des magiciens !

— Je me change en psychopathe !…

— Je me change en logicien…

— Je vous enferme…

— Je vous…

— A moi, mes fidèles, mes Deux cent treize…

— Vous trichez… Vous avez dit : Cent treize, tout à l’heure…

— Malheur de malheur… C’est la lutte électorale qui recommence…

— Non ! Ah ! Non… Lutte électorale, polémiques, épithètes… Mais tout cela, mon cher Docteur, c’est le hideux Univers de l’Automatisme.

— C’est assez vrai… Je vous disais, il y a un instant, — ou plutôt, j’allais vous dire que, quand cette histoire a été finie…

— Tout payé, et les fidèles remerciés, le comité liquidé…

— Oui… J’ai eu l’impression de sortir d’un rêve, de redevenir « moi-même ».

— Le rêve donc existe ?

— Exactement comme l’Univers…

— Gare à l’automatisme !…

— Il n’y a pas moyen de s’en passer.

— D’accord… Mais je crains ses progrès…

— En quoi voyez-vous qu’il soit en progrès ?

— L’imitation est la loi du monde actuel. Ses connexions deviennent d’une richesse excessive. Tous les peuples s’imitent. Les capitales ne diffèrent les unes des autres que par les restes du passé… Et il y a d’ailleurs une puissance invincible qui agit, et agira de plus en plus dans ce même sens ?

— Et quoi ?

— La discipline mentale positive, imprimée aux esprits par l’usage ou l’abus des applications des sciences.

— Il y a toujours eu une discipline mentale appliquée à l’énorme majorité des esprits.

— Oui. Il y a eu une discipline… mystique ou métaphysique, — mais inculquée. Je crains que la nôtre, la

Îsositive, la justifiée, ne vienne à diminuer dans les têtes a quantité de… Souverain Bien…

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Oui. La quantité… ou plutôt le degré de liberté de l’esprit, — qui est le Souverain Bien.

— J’avoue que je ne vous suis plus. J’aurais cru, au contraire…

— Si… On peut se défaire d’une autorité d’origine externe, — dénouer tous les nœuds, cisailler tous les fils étrangers. La défense est possible… Mais il est presque impossible de se défaire d’habitudes d’esprit qui sont renforcées par l’expérience autant que la pensée peut l’être, et que justifie la critique aussi souvent qu’elle s’applique à les contrôler. La puissance du moderne est fondée sur « l’objectivité ». Mais à y regarder de plus près, on trouve que c’est… l’objectivité même qui est puissante, — et non l’homme même. Il devient instrument, — esclave, — de ce qu’il a trouvé ou forgé : une manière de voir.

— Une méthode… Mais si cette manière est la bonne ? Si elle est comme le seuil, la limite, où des siècles de tâtonnements ont abouti, et devaient aboutir ?

— Assurément… Mais gare à l’automatisme !

— Comment !… Vous faites la chasse aux perroquets, vous poussez à la précision et puis, vous tournez casaque !

— Non. D’ailleurs, il n’existe pas d’esprit qui soit d’accord avec soi-même. Ce ne serait plus un esprit. Mais écoutez un peu. Permettez-moi de m’égarer un peu dans la brousse de la morale.

— Allez ! Monsieur…

— Supposez que, par une autorité quelconque…

— Comme toutes les autorités.

— Un code de morale, une table des valeurs morales ait été établie ; le bien, le mal, nettement définis ; tous les actes imaginables affectés de coefficients éthiques, positifs ou négatifs…

— Ou nuls… Mais tout ceci existe…

— A peu près. Supposez maintenant que par un procédé également quelconque, suggestion toute-puissante, pédiatrie, pédagogie, aussi efficace que la nôtre l’est peu, et qui soit à la nôtre ce que nos moyens matériels sont à ceux des peuplades les plus barbares, — on soit parvenu à rendre l’acte bon tout à fait réflexe, et presque irrésistible ; l’acte mauvais, excessivement pénible, douloureux, même à imaginer…

— Et alors ?

— Alors ?… D’abord, plus de mérite, n’est-ce pas ?… Le bien ne coûterait rien. Au contraire, ie mal serait hors de prix…

— Tout marcherait des mieux.

— Mais les moralistes seraient désespérés…

— Je n’y vois pas d’inconvénient… Et pourquoi ?… Ils seraient au comble de la jouissance… Plus de péché, plus de fautes, plus de crimes…

— Mais pas du tout… Ce n’est pas le bien qu’ils aiment… C’est la peine que l’on s’inflige pour faire le bien.

— Mais ce sont des sadiques !

— Ce sont des « sportifs ». Ils goûtent l’effort pour l’effort. Vertu c’est force. Toute force contrarie quelque force. Si je fuis le mal… comme ma main fuit une chose brûlante, — si l’occasion de faire le bien agit sur moi comme agit sur les glandes salivaires…

— Les tripes…

— Horreur… Non, quelque beau fruit !… Alors, la conduite humaine…

— Le comportement.

— Ce mot m’agace… Inutile et récent.

— Phobie !… Il est excellent.

— Bref, je dis que la conduite humaine, ainsi réduite à un automatisme… vertueux, n’offre plus rien d’intéressant.

— Ceci va loin… Va jusqu’en Cour d’Assises.

— Vous ne voyez donc pas que cet automatisme éthique ruinerait tout le monde moral ?…

— C’est plutôt un demi-monde…

— Tarirait la source inconnue de cette « énergie de première qualité », qui…

— Qui quoi ?

— Qui… Enfin, qui anime les actes dont tout l’attrait est idéal… Il exterminerait aussi toute cette subtilité que développent les conflits intestins…

— Oh ! Oh !

— La casuistique de chacun, les ingénieuses inventions qui nous permettent de mentir à nous-mêmes…

— Puisque nous nous parlons, nous pouvons bien nous mentir…

— Oui… nous mentir, nous contredire, nous cacher ce que nous savons et savoir ce que nous nous cachons… En somme, — être plusieurs… Et vivre… à plusieurs dimensions…

— Avoir trois ou quatre ménages, et une douzaine de « paroles d’honneur »…

— Parfois… Mais revenons. Transportez dans l’ordre de l’intellect une semblable simplification, une organisation toute nette, une « méthode » parfaite, impérieuse et uniforme, — et alors !… Voyez déjà quel carnage de fantaisie dans notre temps…

— Vous trouvez ?… Que vous fait-il de plus ?… Allez tout à l’heure à la plage, mon bon… Des hydravions dans l’air ; le sable… noir de cuisses. Des vieillardes costumées en Pierrots, des Vénus ou des Adonis au volant…

— Pardon. Ce n’est là que de l’imitation. C’est du cocasse en série. Tous ces fantaisistes prennent le mot d’ordre.

— Un pantalon pour dame en fait paraître mille…

— Vous avez des dispositions pour la poésie, Docteur.

— Ma foi, vous vous risquez bien dans la médecine !

— Tout le monde s’y risque. C’est un phénomène spontané, — conséquence immédiate de ce fait qu’on est mortel. En somme, on s’imite sur la plage comme ailleurs. Tous ces gens-là cultivent l’eschare… automatiquement. Ils obéissent… Mais je parlais de l’intellect…

— Et vous trouviez qu’il se mécanise… Mais, mon cher, on n’a jamais élucubré de conceptions plus ahurissantes.

— Où cela ?

— Mais, partout… En Littérature, d’abord, — comme il sied… Et en Peinture, donc…

— Ils nous en offrent des horreurs… avec théories…

— Dame… La manière de s’en servir doit bien accompagner le produit.

— Excusez-moi de vous dire tout ceci. Vous êtes de la partie. Mais enfin, c’est abracadabrant… Je m’excuse…

— Faites, Docteur. Ne vous gênez pas. Il n’y a pas d’offense… J’aurais pu être choqué de l’opinion contraire. Mais observez : plus on… abracadabre, (comme vous dites), — et plus l’automatisme domine, plus il est visible, exigeant, immédiat.

— Ah, par exemple !…

— Mais oui. Comme en politique.

— Le Pharmacien ?

— Mais oui. Le Pharmacien d’en face. S’il vous hurle : Voleur ! Vous rugissez : Vendu !…

— Et en avant !… C’est le combat des magiciens… Le rat se fait tigre…

— Le chat se fait lion…

— Le tigre, puce…

— Et le lion, microbe… automatiquement…

— Graphocoque.

— Docteur, c’est toute l’histoire des temps modernes. Le poker universel, le poker des promesses, de menaces, d’injures, d’inventions et de dimensions, — le poker politique, économique, technique, littéraire, militaire… La course aux armements, aux perfectionnements, aux éblouissements…

— Mais ce fut toujours ainsi…

— Pas avec cette haute fréquence. Et c’est là le trait capital. Les « temps de réaction » sont devenus beaucoup, beaucoup plus courts… De plus en plus fort, de plus en plus grand, de plus en plus vite, de plus en plus inhumain, — ce sont des formules d’automatisme…

— Alors, nous vivons sous le régime de l’abracadabra automatique ?

— Mais oui… Si l’on fait dépendre la valeur d’une chose de l’effet de surprise qu’elle produit, vous arrivez à définir cette chose par cette seule valeur de choc… Savez-vous que ce n’est que depuis… un peu plus d’un siècle que la nouveauté d’une chose a été considérée comme une quantité positive de cette chose ?

— Parfait… Voilà qui est parfait pour la fameuse Histoire de la Thérapeutique… Vous avez insinué tout à l’heure que l’organisme lui-même appréciait le neuf, se dégoûtait en quelques années de la médication régnante, refusait de guérir si on ne l’intéressait pas par des irritations inédites.

— C’est un fait ! La Thériaque a régné et guéri pendant cinq ou six siècles. Mais, en trente ans, nous avons vu séro, auto, photo, électro, opo, thérapies, et il n’est pas de métalloïde, de métal, d’alcaloïde, de ferment, d’édifice moléculaire bizarre, de rayon, de légume, de pelure de fruit ou de germe de céréale, sans compter les moustiques, le foie de veau, le muscle palpitant de colombe, l’eau marine et les choses interstitielles, ovariennes, thyroïdiques, surrénales, — et même les invisibles et insaisissables, les vitamines, de A jusqu’à Z, qui ne soient venus étonner les cellules humaines… On n’a rien fait de plus varié, de plus extravagant en Littérature…

— Mais, mon cher, c’est bien simple. C’est la même nécessité. Le corps moderne, comme l’esprit moderne, a besoin du choc… Ils sont philoclassiques. Et je ne parle pas des événements !…

— L’âge du Swing.

— Mais il y a plus fort… Dans les sciences les plus abstraites…

— Dans les sciences ?… Peut-être…

— Vous n’avez que l’embarras du choix… Voyons ! Qu’est-ce qu’il vous faut de plus que l’atome du temps ?

— Le « chronon » ? Il n’est pas encore officiellement existant.

— On y a pensé… Et il y a bien d’autres innovations dont j’ai ouï parler… D’ailleurs, sans y comprendre goutte… Quand je vous dis que nous vivons le plus fantaisiste des siècles…

— Mais le moins individuel.

— On n’a jamais subi tant d’idées éloignées du sens commun, et d’ailleurs mieux soutenues, plus contrôlées, et plus instables, plus promptement démodées, détrônées, remplacées…

— Peut-être…

— Voyez-vous là une diminution de l’audace mentale ? Un progrès inquiétant de l’automatisme ?

— Mais donnons-nous à ce mot la même signification ? Automatisme, c’est pour moi, un développement entièrement déterminé par un événement initial quelconque. La contraction du muscle répond automatiquement à n’importe quel…

— Stimulus… Omnivalence !…

— Un ovule entre en évolution…

— Omnivalence !…

— Et l’esprit… N’en parlons pas… Nous sommes à la merci de tout ; et comme les porteurs d’une infinité de développements possibles, — plus ou moins probables… Parfois… infectieux. Le terrain est plus ou moins favorable aux ensemencements…

— Crac… Encore l’Implexe. C’est automatique…

— Je l’espère bien… Si un esprit ne repassait jamais par les mêmes points…

— Eh… Ce serait un joli cas. Voyez-vous cela… Un sujet qui ne pourrait penser deux fois la même chose… Quel régal pour les psychiatres !…

— Des troubles de la probabilité. Grand In-Octavo. Avec planches…

— C’est un beau titre. Il y a peut-être là tout un avenir pour la psychiatrie.

— Pauvre et triste parente éloignée de la Pathologie ! Elle fait de la Schizophrénie…

— Mais que voulez-vous qu’on fasse ?… Tout est difficile. Mais rien de plus embrouillé, de plus fuyant, de plus indéfinissable que… le mental.

— Savez-vous ce qui m’a frappé dans la démence, — au sens vulgaire du terme ? Observer les fous, c’est, en somme, comparer son… propre esprit, supposé normal, à d’autres esprits… C’est observer les planètes…

— Les comètes !

— En se croyant sur un poste fixe. J’ai fait cela pendant quelques mois.

— Comment cela ?

— Dans un asile. Il y a quelque trente ans…

— Ah ! diable !…

— Comme simple amateur.

— On vous le disait !

— Je suivais la clinique, les visites dans les salles.

— Et alors ?

— Alors, ce qui m’a frappé, c’est que tous les troubles qu’on voit là, collectionnés, condensés, sélectionnés, les manies, délires, phobies, etc… existent tous chez l’homme dit normal, — mais à l’état diffus, limité, bref, maniable, disséminé, larvaire, dissimulable ! Nous avons la démence infuse… la démence en suspension. Nous autres, normaux, nous sommes en équilibre mobile, mais assez stable. Mais tel événement, d’ordre cellulaire ou énergétique, peut intervenir… Tous ces petits dérangements isolés qui passaient inaperçus, inofïensifs, escamotés…

— Se coagulent… Nous floculons… mentalement…

— En gros, très gros symptômes. L’euphorique devient Président de la République. Le distrait oublie la faim et la soif. Il arrive aussi que des inversions extrêmes de caractère se déclarent… mais je suis persuadé que leur chance préexistait. Il y avait un germe…

— Il a un grain, dit-on…

— Un grain, c’est déjà gros… Mais combien de gens, qui ne sont, ni ne seront, jamais fous, sont excessivement, étrangement différents, selon qu’ils sont seuls ou qu’ils sont en compagnie.

— Je ne vous lâche plus…

— Plus cette différence est grande, plus… On dirait que la présence étrangère exerce une contrainte qui complète l’équilibre… A peine seuls…

— La souris danse sur la table… C’est la détente.

— Contrainte, détente… Simulation, échappement… Comme c’est drôle !… Voici que la simulation, la faculté de se montrer autre, nous apparaît tout à coup une propriété de l’homme sain, de l’être normal, — presque un critérium, presque une nécessité…

— Passez, muscade… Vous faites des tours de passe-passe, mon ami… A mon tour, à présent… Vous dites que tous les délires préexistent, ou existent à l’état…

— Infiniment petit, car ils décroissent, s’évanouissent au moindre signal… La souris rentre dans son trou ; le petit délire de poche s’escamote. La face grimaçante ou furieuse ou jubilante redevient… façade ; le fou plonge, et l’esprit devient le montreur d’un monsieur parfaitement réglé.

— Bon… Mais que dites-vous de ce genre particulier de délire, qui, loin de se dérober, se développe, lui,… glorieusement ?… Face à… l’Univers… Le délire qui éblouit…

— Napoléon ?… Lui, toujours lui…

— Oui. Mais aussi tous les grands individus, poètes, artistes…

— Tous ceux qui… floculent en chefs-d’œuvre ?

— Oui. Qu’en faites-vous ?

— Je n’ai rien à changer à ce que j’ai dit. Ou presque rien… Ce qui les distingue, peut-être, c’est qu’ils agissent sur la moyenne dont ils s’écartent. La moyenne tend à se déplacer vers eux… Elle en est curieuse. Mais ici, puisque vous faites intervenir les exceptions d’ordre… supérieur, je vais, moi aussi, introduire quelque autre chose.

— Vous avez de petits oiseaux dans la manche, ou un bocal de poissons rouges.

— Non. Un souvenir. Et qui vient à point.

— Voyez-vous ce petit malin de souvenir qui guettait le moment exact de faire son effet… Il ne veut pas rater son entrée.

— L’A-propos est l’intelligence de l’Implexe… Ou, si vous préférez une formule plus… aseptique : L’A-propos est le tropisme de l’Implexe.

— L’honneur est satisfait.

— Ceci revient à dire qu’il semble que ce qu’il faut, dans telle circonstance, soit attiré, appelé par la circonstance même.

— Que peut-on demander de plus ?… Ah ! Vous m’en faites voir de toutes les couleurs ?… Et après ?

— Eh bien, je crois qu’il faut envisager, à côté des développements psychiques « morbides », ou crus tels,

— des développements d’une autre espèce, peut-être encore plus rares… D’ailleurs, il n’est pas toujours facile de discriminer…

— J’adore ce mot. Il fait toujours très bien… Discriminons, discriminons…

— On pourrait appeler ceux-ci : des écarts, ou des excursions harmoniques…

— Oh ! là… là… là… là… !

— Si vous croyez qu’il est facile de décrire et de dénommer ces choses-là !…

— Discriminons : ce qui n’existe pas est toujours facile à nommer, mais très difficile à décrire. Et vous vous y prenez fort galamment.

— Docteur, Docteur… Prenez garde… Voyons, vous ne concevez donc pas qu’il y a un travail mental qui s’éloigne de l’état de liberté ou de disponibilité ordinaire de l’esprit, qui s’oppose à la fois à la divagation et à l’obsession, et qui tend à ne s’achever (quand la fatigue ne le force pas à s’interrompre) que par la possession d’une sorte d’objet… mental, dans lequel l’esprit reconnaît ce qu’il désirait ?… Et cependant, — riez si vous l’osez, — il ne connaissait pas ce qu’il reconnaît… Mais il ne pouvait s’y tromper.

— La voix du sang…

— C’est cela… Bien mieux… Vous avez beau pouffer, vous avez mis dans le mille, ou fort près… C’est bien mieux que la voix du sang… Tenez, je ne veux pas vous dire ce que c’est…

— Ce n’est pas gentil.

— Non. Concédez-vous qu’il y a un travail mental qui tend à former ou à construire… ou plutôt, à laisser se former tout un ordre, tout un système dont une partie, ou bien quelques conditions sont données ?

— Comme Cuvier ?

— Grosso modo… Ou encore, concédez-vous que les mots Ordre et Désordre correspondent à quelque chose ?

— A quelque chose de tout à fait relatif.

— Entendu. Eh bien, dans ce relatif, la plupart des gens, l’immense plupart n’opèrent que… timidement, ne perçoivent dans leur esprit, à partir de ce qui le sollicite, que des… commencements. Ils poursuivent à peine, coordonnent vaguement. La plupart des pensées de la plupart demeure à jamais à l’état naissant… Ils ne savent ou ne peuvent… apprivoiser leur Implexe.

— Croyez-vous ?

— En tout cas, je suis sûr d’une chose : rien de plus rare que la faculté de coordonner, d’harmoniser, d’orchestrer un grand nombre de parties. Ce travail-là, cette production d’ordre, demande, à mon avis, deux conditions antagonistes… Il faut maintenir, soutenir hors du… moment, hors du temps… ordinaire…

— Il y aurait donc un temps extraordinaire… C’est cela qui l’est, extraordinaire !… On vole de surprise en surprise, avec vous… On n’a pas un instant de sécurité…

— Mais oui. Pourquoi pas un temps extraordinaire ?… Vous admettez bien qu’un espace où l’on produit un champ magnétique a des propriétés qui ne sont plus d’un espace… banal ?

— Soit. Je me résigne à tout.

— Vous maintenez donc à l’état présent et indépendant ces fadeurs distincts.

— Et puis ?… Ma tête s’égare…

— Et alors, comme dans un milieu liquide calme et favorable, et saturé…

— C’est tout à fait mon cas.

— Se forme, se construit une certaine figure, — qui ne dépend plus de vous.

— Et de qui, Bon Dieu ?

— Des Dieux !… Pardieu !… Il faut, en somme, se soumettre à une certaine contrainte ; pouvoir la supporter ; durer dans une attitude forcée, pour donner aux éléments de… pensée qui sont en présence, ou en charge, la liberté d’obéir à leurs affinités, le temps de se joindre et de construire, et de s’imposer à la conscience ; ou de lui imposer je ne sais quelle certitude… Tenez, supposez que nous ayons conscience de tout le travail effectué par notre œil quand il s’accommode. Il s’agit d’arriver à la vision nette. Vous disposez de plusieurs organes variables. Une lentille déformable ; un diaphragme contractile ; des appareils de direction et de convergence. Chacun de ces organes peut prendre des configurations indépendantes. Imaginez à présent que pour composer le système de valeur unique auquel correspondra la vision nette de tel objet, vous soyez contraint à un effort très sensible, — si sensible que peu d’individus puissent le soutenir ; et si limité par le temps, ou la peine, que la vision nette prenne le caractère exceptionnel, — très précieux, — génial, que nous attribuons à la vision mentale de qualité suprême…

— Je comprends, je comprends… Je consens qu’il y a quelque apparence…

— Docteur, vous avez mérité une petite histoire.

— Ah… Enfin !…

— Je me trompe ; c’est une grande histoire, — fort courte. Je vous ai dit tout à l’heure qu’il me venait un souvenir…

— Oui…

— Je vous l’offre. Il est beau, et il a quelque rapport avec ce que nous disons.

— Et si d’ailleurs il n’en a aucun, nous y pourvoirons.

— Oyez. Il y a deux ans, Einstein est venu à Paris donner deux conférences sur ses travaux les plus récents…

— Je vous avoue que je n’ai pas saisi grand’chose de ce que j’ai lu ou entendu dire de ses théories.

— Ceci importe peu… D’ailleurs, rassurez-vous… Le plus grand nombre des auditeurs ne suivait qu’à grand’peine… Et c’étaient, tous moins un, des savants. En deux mots, il s’agit de dégager ce qui subsisterait de notre Physique si l’on voulait en recommencer les observations et en refaire les expériences et les mesures dans un laboratoire… pas trop grand, (mais plus grand qu’un atome) qui se déplacerait ad libitum dans l’Univers. On suppose que quelque chose, quelque résidu de nos lois, — lesquelles ont été découvertes et formulées dans des conditions locales, — doit se conserver, en dépit du déplacement de l’observateur, des vitesses, et même des variations de vitesse, — du laboratoire… Un immense progrès avait été fait, du jour où l’on avait transporté sur le Soleil l’observateur du système du monde. Mais la Théorie de la Relativité veut le libérer complètement de toutes les apparences dues aux déterminations locales de ses mesures et à son état de mouvement. Cette Physique des Physiques a été conçue et construite par Einstein sous forme d’une Géométrie…

— Je n’y vois plus…

— Mais si… tenez : image grossière. Imaginez une feuille plane de caoutchouc.

— Je m’y résigne…

— Tracez une figure sur cette feuille.

— Je trace. Je fais un triangle.

— Bon. Votre triangle a des propriétés…

— Des tas de propriétés…

— Maintenant ployez, tordez, tirez comme vous voudrez votre feuille élastique. Qu’est-ce qui subsiste de ces propriétés ?

— Je n’en sais fichtre rien.

— Quelque chose en subsiste… Si vous aviez bâti une géométrie du triangle plan que vous aviez tracé et si vous en faites une qui convienne à une déformation du caoutchouc, et une autre à une autre…

— Que de géométries !…

— Il n’est pas absurde de rechercher les axiomes ou les propositions…

— Qui ne se déformeront pas.

— C’est cela…

— Et c’est cela, Einstein ?

— En plus riche. Songez qu’il faut… tordre, ployer, étirer… toute la Physique, et le Temps…

— Quel gaillard !… Mais l’anecdote, car tous ces prolégomènes sont un peu trop abstraits.

— Voici… Mais observez primo : qu’il ne s’agit de rien de moins que de poursuivre et de définir l’Unité de la Nature…

— Mais qu’est-ce qui me prouve qu’il y a de l’unité dans la nature ?

— C’est précisément la question que j’ai posée à Einstein. Il m’a répondu : C’esi un acte de foi.

— Aïe !…

— Oui. Il semble qu’il espère isoler des résultats de la physique, une certaine expression qui représente ce que l’homme peut atteindre de plus… objecif… Remarquez que la connaissance se déplace du plus subjectif au moins subjectif.

— Qui me prouve que cette modification du… consentement des esprits ne changera pas de sens ?

— Ici, je n’ai rien à dire…

— A l’histoire, au fait !…

— Vous concevez que pour suivre son dessein, il a dû faire des hypothèses. C’est là que je voulais en venir, — et c’est à quoi s’adapte le mot que je vais vous répéter…

— Et qui vous a ravi.

— Rien ne pouvait m’atteindre, me toucher davantage… A la fin de sa deuxième leçon, comme il venait d’écrire la suprême formule, Einstein se tourna vers l’auditoire… Il est plein de charme. Le corps assez alourdi. Le visage pâle et plein, aux yeux orientaux, noirs et très lumineux. Il a du virtuose. L’air d’un musicien. Je ne sais quoi de musical dans l’allure et la physionomie. D’ailleurs, l’homme le plus simple… Il sourit aisément et rit très volontiers… En terminant, il a insisté sur le caractère purement spéculatif des résultats qu’il venait d’exposer. (Il s’était particulièrement occupé de décrire un milieu continu tel que l’orientation d’un n — uple P étant donnée…)

— Qu’est-ce que vous me chantez là ?…

— C’est juste… Il a dit enfin qu’il ne fallait pas, de longtemps, songer à la moindre vérification expérimentale de ses travaux. Il semblait s’excuser de ses hardiesses. Il a mis en évidence, avec une sorte de coquetterie et beaucoup d’humour, tous les points hasardeux de sa construction… Et c’est alors qu’il a conclu par ce propos qui m’a ravi, vous l’avez dit, — ravi au sens le plus fort de ce terme, au sens… aquiléen, ou aquilin !

— Bigre !…

— La distance, a-t-il dit, entre la théorie et l’expérience est telle, — qu’il faut bien trouver des points de vue d’architecture.

— Bizarre… Qu’entendait-il au juste par là ?

— Qu’il se fiait, — en toute conscience, — sachant nettement ce qu’il faisait, — et à quoi il s’exposait… à la production par son esprit…

— Dans un de ces fameux écarts de votre invention…

— A la production, — à la… libération de certaines harmonies, sympathies. A l’action ou à l’apparition de certaines préférences, à la suggestion ou perception de certaines symétries, de certaines réponses d’origine obscure, mais assez impérieuses… C’est un flair supérieur….

— Mais, alors, ce n’est qu’une espèce d’artiste…

— De première grandeur.

— Je vous avoue que je ne saisis pas très bien comment la physique s’accommode de cette… Et puis, je me demande comment la logique tolère toutes ces inspirations et hypothèses ?

— Quant à la logique, soyez tranquille… D’ailleurs, la logique peut assurer notre marche dans une certaine direction, — mais elle ne donne pas la direction.

— Quoi qu’il en soit, je vois beaucoup de mysticisme là-dedans.

— Il y a du mysticisme (pour parler comme vous) toutes les fois que nous faisons autre chose que… nous répéter !… Et encore !… Mais il s’agit ici d’un mysticisme à terme… Celui-ci est surveillé, limité ; utilisé comme tel… la nature de l’esprit fournit ce que refuse la nature des choses. Puis, la virtuosité mathématique tire, de ce que l’une et l’autre nature ont donné, toutes les conséquences les plus surprenantes, les plus déliées. Elle permet surtout des jeux étonnants d’écritures, une condensation extraordinaire de relations…

— Tout cela est très joli, dit le docteur, — mais si ce gros travail n’est pas véritable, mais si l’expérience, un beau jour, le dément ?… Ce n’est qu’une curiosité pour spécialistes.

— Si cette œuvre admirable pâlit, elle n’aura pas moins transformé radicalement toutes nos idées sur la nature physique. De plus, — la matière se perd et la forme demeure… On peut apprécier en géomètre ce qu’on délaisse en tant que physicien.

— Enfin, quoi qu’il en soit, vos physiciens ont de la chance… Nous sommes fort loin de toutes ces audaces, acrobaties et « points de vue d’architecture » dans les sciences de la vie…

— Les physiciens sont plus allants que vous…

— Oui. Mais quelle différence dans les problèmes !… Plus on va, moins on comprend quelque chose à cette sacrée vie… L’origine, les développements, les conditions… Il est étrange que de toutes choses, ce sont les choses vivantes qui déconcertent le plus l’être vivant…

— En voici une manière de corollaire à votre remarque : ce sont les propriétés physiques qui ressemblent le plus à des propriétés de la substance vivante que nous concevons le moins, il me semble ?

— Exemple ?

— Élasticité. Catalyse. Dissymétrie moléculaire…

— C’est assez juste… Ce qui est plus déconcertant encore, c’est… Comment dire ?… Le caprice, la variété, le changement brusque des moyens de la vie. Elle se joue des forces de toute échelle…

— Elle joue sur tous les tableaux. Et elle se moque de perdre ou de gagner, change d’individu, et au besoin, d’espèce, comme de chemise…

— En voilà une démente… Persécutée persécutrice… Elle est maniaque ; mégalomane ; délirante… jusqu’à inventer les insectes… Grossissez la mouche…

— Quel cauchemar !… Et l’Homme, donc !…

— Et la Femme, donc !…

— Et ces redites, cette écholalie qu’est la reproduction !… les bancs de harengs !…

— Et cent millions de spermatozoïdes pour un qui décroche la timbale !…

— Le pauvre !… Pauvre petit fléau… qui, d’un bord à l’autre du temps, transporte une essence d’ancêtres, passe le Styx… de la Vie !…

— Avec une charge de tares…

— Nous sommes tous des parvenus…

— A quoi ?

— A ce Tout-et-Rien : Vous ou Moi…

— Nous permettons à la folle de poursuivre son délire…

— C’est vraiment une folle… Elle se dévore pour se conserver…

— Elle perd sur tous les articles et se rattrape sur l’ensemble…

— Elle se mutile, se contredit, s’embrouille…

— C’est clair ! La vie est paranoïaque !… Sans le moindre doute.

— Docteur, il faut aviser au plus tôt…

— La loi de 1838 est parfaitement applicable.

— Il faut avouer que cette fichue vie ne cadre pas du tout avec tout ce que nous savons et pouvons penser… Rien de plus bête, de plus subtil, de plus étourdi, de plus obstiné… On dirait que les contradictions la surexcitent et l’enivrent. Il lui faut la mort et l’instinct de conservation ; le mimétisme et l’égotisme ; l’économie et le gaspillage coopérant…

— Croyez-vous qu’un homme du genre de votre Einstein se tirerait de cette affaire-là ?

— Veuillez prendre la peine de vous asseoir…

— Un siècle ou deux ?

— Vous êtes bien pressé.

— Tenez, voici mon bras.

— Pour quoi faire, Docteur ? Il faut vous tâter le pouls ?

— Non. Pour rien. Pour vous dire… Voici mon bras. Ma main.

— Elle est forte, carrée…

— Voici ma main. Je l’ouvre, la ferme, la tourne. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?… Un assemblage de solides. Des os, des leviers, des bielles, des surfaces articulaires… Un agencement…

— Oui. Un système de machines « simples ». Ce qu’on nomme un « mécanisme ».

— Ce mécanisme est assemblé ou clôturé par des ligaments… Jusqu’ici, tout va bien. Tout est assez clair.

— Oui… C’est-à-dire que nous pouvons construire quelque chose d’analogue…

— Bon.

— Et que nous pouvons donc, — en quelque sorte, — nous mettre à la place de l’ingénieur Nature… E. C. P. Le critiquer. Et même, faire mieux que lui, parfois.

— Oui. Mais attendez… Et les forces ! Saluez, Monsieur. Je vous présente le Muscle. Nous n’avons rien inventé de pareil, jusqu’ici…

— Je salue. Je salue tout particulièrement le muscle du moustique. Huit mille battements d’aile par minute…

— On l’entend d’ici… Et la coopération de ces muscles, les insertions géniales, le calcul des antagonismes… Et loger ces moteurs comme ils le sont…

— Oui. Le moteur souple, le moteur revêtement…

— Et même le moteur séduisant, langoureux…

— Comment ?

— Eh oui… L’iris. L’œil bleu, l’œil noir…

— Coquin de Docteur !… D’ailleurs, il y a d’autres muscles qui font le même joli métier… Hélas !…

— Et n’oublions pas que nos moteurs permettent de produire tantôt le choc, — l’effet quasi explosif ; — tantôt le déplacement quasi réversible, le mouvement presque sans vitesse ; — tantôt… un peu d’immobilité, de solidité feinte.

— Nous voilà bien embarrassés devant ce chef-d’œuvre… Mais, enfin, nous ne désespérons pas encore…

— On a essayé un peu de tout… Les sciences biologiques ne font pas trop les difficiles. A peine la physique et la chimie ont entrevu quelque chose, médecine et biologie se ruent, ivres d’espoir… Thermodynamique, piles, piézo-électricité… Mais irritabilité, contractitilé, tonus — mystère, mystère, mystère !

— Et nous en sommes encore à chercher le secret du modeste caoutchouc ?…

— Et tout ceci obéit à la cellule nerveuse… Le Neurone entre en scène.

— Oui. Et la nuit se fait sur le théâtre… Et le rideau se relève sur un décor tout différent. L’Esprit, la Volonté…

— Le Passé, l’Avenir, le Présent…

— L’Implexe…

— Et l’Omnivalence, et les Instincts, et le Langage, et la Raison…

— Et la Déraison… Et tout ceci manœuvre vos leviers. L’inconcevable est au bout du fil qui commande ces machines simples. Le clair mène à l’obscur. L’obscurité mène le clair.

— Voilà, dit le Docteur, le mécanique et le psychique en relation. On n’y comprend rien ! Enfin, cela marche… à peu près.

— Sauf erreur ou… rhumatisme.

— Résignons-nous. Au rhumatisme, — et à ignorer ce qu’il est… On le saura plus tard. Peut-être, demain ?… Moi j’ai confiance.

— Moi, lui dis-je, — je fluctue ? Quand je fais le bilan d’une certaine façon, je suis content de nous, et même de notre époque. Quand je compte autrement, je déclare la déconfiture… Si je me mets à estimer ce que nous savons, je trouve les bénéfices creux. Il y a beaucoup de papier douteux dans nos caisses ; et l’on distribue des dividendes fictifs assez aisément…

— Vous êtes sévère.

— Attendez… Mais si je considère ce que nous pouvons, — ou plutôt l’accroissement de pouvoir réel des hommes depuis trois demi-siècles, alors…

— Mais comment pouvez-vous séparer ce savoir si fallacieux et ce pouvoir substantiel, l’un de l’autre ?

— Très simplement, mon cher Docteur. Au fond, toutes nos explications se réduisent à trouver ce qu’il faudrait faire pour reproduire un effet donné. Ce faire est tout nôtre. Il est borné. Nous avons S sens et M muscles… Notre monde est cantonné dans l’ensemble combiné de nos perceptions et de nos actes. Nous avons essayé de rapporter cet ensemble à un système de mesures, c’est-à-dire de moyens de retrouver… c’est-à-dire de formules ou de recettes numériques… Une formule n’est qu’une prescription… mathématique.

— Une ordonnance ?

— Oui. Une ordonnance d’actes… D’actes de mesure.

— Fac secundum artem.

— Oui… Nous avons donc résumé en quelques formules tout ce qu’il fallait pour reproduire ou prévoir les phénomènes qui s’observaient dans l’Univers modèle 1640-1850… Mais les recherches nous ont conduit assez promptement hors du domaine primitif de nos perceptions. Nous avons trouvé des moyens nouveaux de voir et d’agir. Mais ces moyens sont indirects. Ce sont des relais. Ce sont des sens, des palpes, — mais qui transposent… Il faut interpréter ou illustrer leurs indications par des images ou des idées, — nécessairement empruntées à notre stock fondamental et invariable…

— A moins que l’espèce n’évolue…

— Ce sera long… En attendant, nous voici dans les embarras que vous savez. Nous en sommes à la faillite de l’imagerie. Comment imaginer un monde où il ne peut être question de voir, ni de toucher, où il n’y a ni figure ni catégories où même les notions de position et de mouvement sont comme incompatibles ?… Les physiciens essaient de s’en tirer par des subtilités incroyables…

— On a été bien loin… Je me suis laissé dire que le déterminisme était menacé…

— Tout est menacé. Toute idée, désormais, vit dangereusement.

— C’est de la régression.

— Non… Faites à présent le bilan-or de la Science.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je veux dire : considérez l’accroissement de pouvoir. Le reste, théories, hypothèses, analogies, mathématiques ou non, — est à la fois indispensable et provisoire. Ce qui demeure et se capitalise, ce n’est que le pouvoir d’action sur les choses, les faits nouveaux, — les recettes…

— Vous ravalez la Science à la cuisine…

— Mon cher docteur, Volta, un jour, met en contact deux métaux et un liquide acidulé. Il obtient des effets tout inédits. Il les baptise et les « explique » de son mieux. On en parle autrement aujourd’hui. On en parlera dans trente ans d’une autre façon… Mais dans trente ans ou dans trois cents ans, la recette sera bonne. La théorie aura changé cent fois, la puissance de l’homme demeurera accrue ; et il saura produire, avec deux métaux et un acide, définis par ses sens, de quoi décomposer de l’eau et exciter un électro-aimant. Quant à la cuisinière, elle sait à merveille coaguler l’albumine, et faire sous le nom de mayonnaise, des acrobaties colloïdales…

— Vous rabaissez la Science, vous avez beau dire…

— Mais pas du tout… En vérité, je m’intéresse personnellement bien plus à cette partie théorique et variable, pour instable qu’elle soit, qu’à l’accroissement des recettes et pouvoirs de l’espèce.

— Oui. Mais les malades ? Croyez-vous que l’accroissement des moyens leur soit indifférent ?

— Je refuse de vous répondre, tant que… vous n’aurez pas mis en train l’Histoire de la Thérapeutique.

— Assez !…

— Histoire Générale de la Thérapeutique… Non !… Histoire critique et comparée de…

— Assez !…

— Par le Docteur…

— Assez !…

— Médecin des Hôpitaux…

— De Paris. N’oubliez pas de Paris.

— C’est trop juste… Est-ce que l’on vous fait toujours réciter des leçons devant une pendule ?

— Une pendule ?… Vous voulez dire un compteur ?

— Oui, une sorte de taximètre.

— C’est à l’internat. Et à l’externat.

— Alors, on compte la quantité de souvenirs par unité de temps ?

— De souvenirs… exacts et congrus.

— Rien que mémoire ?… Et le jugement ? La faculté d’observation ?

— A ce stade des études, on n’en a pas besoin.

— C’est juste.

— D’ailleurs… ces qualités, quoique non officiellement évoquées devant le jury, ne trouvent pas moins, tout autour de lui, un vaste champ d’application.

— En somme, c’est comme à Longchamp. Tuyaux, entraîneurs, doping…

— Mais naturellement !… Et les résultats, en moyenne, ne sont pas du tout mauvais.

— Je l’espère bien ! Mais vous comprenez que l’observateur superficiel soit un peu surpris…

— La surprise, mon cher, revient toujours à opposer ce qui n’est pas à ce qui est.

— Eh bien, mais… Nous voici presque surpris par la nuit, nous autres…

— Le fait est exact. Voyez-moi ce ciel… C’est admirable. Pas un nuage.

— Le soleil bas a l’air placé sur une colonne de feu, et le reste de la mer est perle…

— Il va falloir songer à s’en aller. Si l’on est pris ici par la nuit, on peut se casser une jambe dans ces rochers.

— J’ai les yeux tout éblouis par ce feu, et hantés d’un bleu-vert superbe.

— C’est une bonne réponse rétinienne.

— C’est un peu comme… une idée fixe.

— Vous voyez bien !…

— Je vois vert, en attendant.

— Fermez-les.

— Plus je les ferme, plus je vois… Vert, cramoisi ; bleu tendre, rose…

— Toute la lyre…

— Mon implexe rétinien… Il dit tout ce qu’il sait avant de revenir à l’état libre…

— Entre nous, mon ami, vous faites un peu comme lui…

— Mon bon docteur, je vous ai dit bien des bêtises…

— Bah…

— C’est que j’en ai le plus grand besoin.

— Consultation ?

— Non. Cure.

— A mes dépens ?

— Que voulez-vous !

— Oh ! Je vois bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Mais je ne vous demande rien. En dépit des théories en vogue, je persiste à croire qu’il est des glomérules de rancœur, des pelotons de soucis, dont il vaut mieux ne pas solliciter le fil.

— Oui… Inquiéta non movere.

— Tout dépend du sujet. Et vous êtes un de ces sujets que l’on ne sait par quel bout prendre… Vous êtes plein de défenses… virtuelles. Je parie qu’au moindre contact :…

— Avant tout contact, à la seule feinte de contact, je hurle… J’entre en transe.

— C’est bien cela. C’est commode ! Ah… Le physique et le moral, chez vous, se tiennent… On peut le dire. Il n’y a qu’à vous voir.

— Et qu’est-ce que l’on voit ?

— Un visage nerveux, ravagé… instant, dirais-je, où il y a du jeune et du vieux étrangement composés… On y lit tous les temps du verbe Être simultanément… excités. Vous avez le faciès très accidenté ; et l’œil, tantôt plus présent, tantôt plus absent qu’il ne faut… Savez-vous à quoi vous me faites songer ?… Excusez-moi de la comparaison, elle s’impose à mon esprit. D’ailleurs vous ne m’avez pas ménagé…

— Ne vous gênez pas… Mais ne me dites pas de ces choses qui se ruminent ensuite, qui reviennent dans la tête, travaillent… Je n’ai pas besoin de pensers… urticants, — je vous le jure.

— Avez-vous lu Notre-Dame de Paris ?

— De Hugo ?… Il y a… cent ans.

— Moi aussi. J’ai gardé un souvenir… Vous rappelez-vous l’étrange exercice de vol à la tire auquel se livrent les truands et filous dans la Cour des Miracles ?

— Je ne vois pas le rapport…

— Ces messieurs, s’entraînent à subtiliser la bourse d’un mannequin pendu, et tout cousu de sonnettes et de grelots. C’est très difficile. Au moindre mouvement, le pendu réagit ; en avant la musique ! Le coup est manqué.

— Mais la même histoire est dans Dickens, dans Olivier Twist… Dickens l’aura volée à Hugo…

— Sans faire le moindre bruit.

— A moins que l’un et l’autre…

— Ces choses-là arrivent.

— Mais qu’est-ce que je viens faire là-dedans ? Je n’ai dévalisé personne : et si quelques-uns m’ont exploré les poches, je n’ai pas fait le moindre bruit.

— Cependant, (et c’est pourquoi je vous ai rappelé cette histoire) — je vous vois tout garni de clochettes… nerveuses. Un souffle, un rien, vous fait sonner toute une musique de réactions et d’idées.

— Hélas…

— Attendez ! Et vous réagissez contre ces réactions par une méthode tout à fait singulière…

— Achève, et prends ma vie après…

— Vous réagissez, vous vous défendez par un recours aux abstractions, vous abusez de précisions et de définitions. L’attention intellectuelle vous sert d’isoloir…

— L’île du Robinson…

— L’île du Robinson. Je l’ai bien compris… Vous comprenez, mon ami, que quand vous me tenez des propos qui ne tendent à rien de moins qu’à ruiner la notion d’idée fixe, par exemple, — et en général, à déprécier par des considérations visiblement intéressées, personnelles, d’origine nettement affective, le monument déjà très respectable de nos connaissances en matière mentale, — je me dis, dans mon petit coin de cerveau, que vous travaillez pro domo. Il y a des théories qui ont l’air abstraites et qui vous projettent tout vif un monsieur sur l’écran.

— Vous êtes extra-lucide, Docteur.

— Oh, ce n’est pas malin… En matière psychique, règle absolue : il ne faut pas être malin.

— Pas possible…

— C’est évident. Il ne faut pas entrer dans les systèmes des malades…

— On n’en sortirait plus.

— La malice de ces b… là est…

— Insensée.

— Inconcevable. Ne me soufflez pas de sottises. Il ne faut pas les suivre dans leurs processus labyrinthiques… Donc, quant à vous, il me suffit de vous voir parler, d’entendre votre timbre et vos attaques de voix. La façon de parler en dit plus que ce que l’on dit… Le fond n’a aucune importance… essentielle.

— C’est curieux. C’est une théorie de la poésie, — et même…

— Et même quoi ?

— J’ai été plus loin, un jour. Mais je n’ose même pas vous répéter… tant pis.

— Avouez.

— J’ai dit un jour devant des philosophes : La philosophie est me affaire de forme.

— C’était une méchanceté… Prenez garde à votre réponse.

— Mais pas du tout… Cela m’est venu à l’esprit comme une évidence.

— Et ils ont réagi ? Protesté ?

— Mais pas du tout. Ils y ont réfléchi, ou paru y réfléchir.

— A leur place… Mais je reviens à ce que je vous disais. Le fond de ce que l’on dit est, neuf fois sur dix, ce que j’appelle de l’invention automatique banale.

— On crée ; mais ce que l’on crée a précisément la même propension à périr qu’il eut de propension à naître.

— Soit. Mais cette invention presque continue, devient de moins en moins automatique à mesure que les circonstances exigent plus d’adaptation spéciale. Un tireur, qui se borne à décharger son arme devant soi, ne fait que de l’émission automatique. Mais s’il doit atteindre un but déterminé, et si le but se déplace, ou se renouvelle…

— C’est pourquoi je suis venu dans ces rochers.

— Comment cela ?

— Pour faire des exercices d’adaptation spéciale à chaque pas.

— A quoi bon ?

— Pour rompre un cycle. Pour me contraindre à inventer à chaque instant un acte… original, — assez difficile, — toujours imprévu.

— Ce n’est pas mal raisonné.

— N’est-ce pas ? J’ai remarqué que la marche sur un sol égal ne fait qu’exciter… ce qui m’excite. On marche comme si le corps n’existait pas. On dévore l’espace, on s’arrête. On est entièrement possédé, rythmé par la pensée, qui entraîne, fouette, paralyse… C’est le vaisseau désemparé, à la merci…

— La boussole affolée, et pas de gouvernail… Est-ce que vous dormez ?

— Pas depuis vingt jours.

— Sapristi. Il faut absolument prendre quelque chose.

— Docteur, filons… On n’y voit presque plus. Il y a un quart d’heure que les phares balayent le secteur.

— En route !

— Vous êtes bien aimable de m’avoir supporté si longtemps. Cet après-midi me paraissait… difficile… à vivre. Grâce à vous…

— Voulez-vous que nous dînions ensemble ?

— Mon Dieu…

— On ira au cinéma…

— Vous le détestez…

— Oui. Mais on fume.

— Mais je ne veux pas…

— Tenez… Attrapez le panier, je prends l’attirail de peinture… Voyez-vous, je suis un être moral. Je ne vous lâche pas, avec toutes vos complications. Et puis, j’ai le mal de l’activité… Allons, montez par ici…

— Merci, mais vraiment…

— Je vous dis que je ne vous lâche pas… Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie.

1931.

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