Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 16 sur 108 · partie 2/3

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Œuvres (Pléiade), tome II

L’idée fixe ou Deux Hommes à la mer

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Merci !

— Oui. Cela peut donner un petit effet très heureux, très neuf, que la conscience apprécie, accueille, recueille, note… Et dans un milieu approprié, cette petite notation…

— On dira : C’est du Shakespeare !

— Au moins !…

— Docteur, je vois que la poésie… Décidément…

— Pourquoi ne voulez-vous pas consentir à ce qui est ?

— Parce que ce serait cesser de consentir à être.

— Je n’ai rien dit que de raisonnable. Et rien que vous ne sachiez aussi bien que moi… Que dis-je !… Cent fois mieux !… Tout à l’heure, vous m’avez dit vous-même que l’absurde était votre champ d’opérations…

— Oui, mais…

— Ai-je rien dit de plus dur ?

— Vous ne tenez pas compte du travail. Il me semble que l’esprit tend à passer du désordre à l’ordre… Ou, si vous le préférez, d’un certain désordre-pour-soi, à un certain ordre-pour-soi… Il travaille, en quelque sorte, en sens contraire de la transformation qui s’opère par les machines, lesquelles changent une énergie plus ordonnée en énergie moins ordonnée…

— Hum…

— Ce n’est qu’une image grossière… Je reviens à l’esprit… Pour qu’il opère lui aussi, sa transformation caractéristique, il faut bien lui fournir… du désordre !…

— C’est immense, ce que vous dites.

— Dame…

— Ce sont des énormités.

— Et il prend son désordre où il le trouve. En lui, autour de lui, partout… Il lui faut une différence Ordre-Désordre, pour fonctionner, comme il faut une différence thermique à une machine, à un phénomène quelconque !… Mais je vous répète que la comparaison est…

— Fausse.

— Non !… Oui… Soit !…

— Et alors ?… Voici, en tout cas, la Poésie justifiée… En un tour de main, ou tourne-main. Il faut parler à la mode. Les journaux maintenant disent : tourne-main.

— Avez-vous réfléchi quelquefois sur les rêves, Docteur ?

— En voilà, des phénomènes à la mode !… Nous aurons bientôt une chaire d’Oneiromancie à la Faculté. Ce n’est pas moi qui la briguerai… Ah non, non…

— Et pourquoi ?

— Mon cher, j’en ai tellement assez de ces histoires, de toutes ces cochonneries… On m’a assez abreuvé de narcoses incestueuses !… Savez-vous où j’en viens, où j’en suis ?… A ce point de saturation, que…

— Achevez, Seigneur…

— Je finis par croire que le rêve… N’existe pas !…

— Ciel !… Que devient alors le songe d’Athalie ?

— Je ne crains pas de m’avancer jusqu’à… être sur le point de penser que le rêve… est un rêve.

— Cependant, vous rêvez quelquefois ?

— Parbleu !… Mais je ne fais la constatation… légale, qu’au réveil. Qui me prouve que ce n’est pas une fabrication du réveil, une fausse mémoire, — une explication première et délirante de l’état de passage du zéro de conscience au régime de veille ?

— Dans ce cas, il ne faudrait jamais dire : J’ai rêvé, mais : Je rêve. Ce verbe n’aurait de sens qu’au présent… Cependant, on s’éveille parfois, en pleine aventure ou angoisse, le cœur battant… Quoi de plus éloquent en faveur du rêve, — sans parler d’autres…

— Tout ceci ne prouve rien. Le cœur battant nous fait, peut-être, inventer de pseudo-raisons instantanées de tachycardie…

— Que la raison ne connaît pas.

— Suivant l’usage… Mais, cette invention n’est peut-être qu’une manière d’exprimer ce fait que le cœur vous bat, dans le langage encore désordonné d’un organisme en train de changer d’état.

— Eh bien, moi, je crois à l’existence des rêves. Des rêves du type classique.

— C’est drôle. Jadis les philosophes disputaient de l’existence de la réalité au bénéfice du rêve, — nous faisons tout le contraire.

— Vous, du moins. — Moi, je tiens aux rêves ; et j’ai un motif capital pour y tenir. C’est que j’y ai naguère beaucoup pensé. Je me suis bâti une…

— Et vous ne voulez pas que ce soit en pure perte… C’est humain.

— Oui, j’ai réfléchi longtemps sur ces bizarres compositions. C’est là que je vois toute la puissance de la profondeur… viscérale se jouer de la surface intellectuelle ; ces excitations profondes prendre pour exutoires, pour relais jusqu’à la conscience, pour expressions de fortune, tout ce qu’elles trouvent, toujours, et à chaque instant… Tenez, nous parlions d’idées tristes, eh bien, une idée triste est, à mon avis, une combinaison du genre rêve… La tristesse a besoin de quelque image qui la présente et qui « l’explique »… L’idée la plus sinistre se ferait regarder froidement et nous laisserait libres et insensibles, si, d’autre part, — tout à fait : autre part, — il ne s’y attachait des valeurs… viscérales… irrationnelles… Le cœur, les glandes, les entrailles, — que sais-je — tout peut servir de… résonateur à telle image, — et parfois, ces effets se produisent presque plus promptement que ne se produit la conscience nette de cette image. On dirait même qu’ils doivent, pour agir le plus énergiquement, précéder la vue nette et limitée de l’objet, et attaquer toujours avant elle je ne sais quel point stratégique… Écoutez ceci : j’ai observé un petit enfant, un « infans » (il ne savait pas encore parler) s’évanouir à la vue d’un peu de sang qui coulait d’une coupure insignifiante que je m’étais faite. Comment expliquer cet effet ?

— On n’explique rien. A-t-on jamais expliqué la simple contagion du rire, du bâillement ou de la nausée ?

— C’est de la radio. L’image transmise d’un acte s’en va reconstituer cet acte dans un poste approprié. La rétine sert d’antenne, et je ne sais quoi transforme l’image en réflexe.

— Heu… Il est certain que nous sommes tissus de relations tout à fait bizarres, dont beaucoup sont individuelles…

— C’est là toute notre personnalité…

— Les unes congénitales ; d’autres acquises, — variables, d’ailleurs, avec l’âge, l’état intime du corps, etc… Mon ami, nous pataugeons…

— Le fait est que notre connaissance de nous-mêmes est misérable. Nous pouvons quelque peu nous prévoir…

— Vaguement. C’est de la météorologie !

— Nous savons assez mal de quoi nous sommes capables. Voyez combien de criminels ne peuvent croire à ce qu’ils ont fait, et à quoi, jusqu’à Faction même, ils n’avaient jamais pensé…

— Croyez-vous ?

— Je le crois. Leur crime n’a été, pour certains, qu’une manière de soulagement brusque, après lequel, toutes puissances de l’oubli se mettant aussitôt à agir, l’homme se trouve libéré…

— Innocent et plus pur !…

— Mais, plus pur, peut-être…

— Et s’il était venu vous consulter, vous lui auriez conseillé l’assassinat ?

— Il ne s’agit pas de cela. Je ne vous fais pas une théorie de la criminalité. Je m’efforce de me représenter un acte…

— Gare à la contagion, à la radio !…

— Un acte issu de notre imprévu personnel… Un acte dans lequel… on ne se reconnaît pas…

— Et dont on voudrait bien décliner la responsabilité.

— Cela dépend…

— Mais je conviens qu’il y a plus d’une personne en nous. Il y en a une, par exemple, qui n’apparaît que dans des intervalles d’un dixième de seconde, ou d’un vingtième. Et une autre qui ne peut produire ses effets que moyennant un temps un peu plus long.

— Nous aurions donc plusieurs… présences. Et la présence d’esprit ne serait que la promptitude avec laquelle intervient le contrôle de tous ces éveils de détails : les arrêts, les réserves, rétentions ou renforcements… Je crois que la présence d’esprit consiste… à émettre une solution qui suppose la réflexion au bout d’un temps beaucoup plus court que celui d’une réflexion.

— Alors, c’est une sorte de miracle ?

— En apparence… En réalité, nous ignorons dans quelle mesure la conscience est indispensable à telle ou telle opération. Elle doit l’être, certes, à partir d’une certaine… complexité… Elle a, d’ailleurs, ses limites… et de plusieurs espèces… Tenez, je fais un trille avec ces deux doigts. Doucement, d’abord. J’ai conscience de deux actes, quoique en vérité j’ignore comment je les prescris, et comment j’excite respectivement et alternativement chaque doigt. Mais si je presse le mouvement, tout se passe comme si je pressais le bouton d’une sonnerie à trembleur. Un seul acte, de mon côté ; une grêle d’effets… dans le monde des effets ?… Remarquez ici, (l’idée m’en vient), que nos sensations de vue et d’ouïe, correspondent extérieurement à des fréquences.

— Je ne me porte pas garant de tout ceci, dit le Docteur ; vous allez comme le vent, et ce sont des sujets…

— Oh, je ne fais que les effleurer, bien sûr… S’il s’agissait d’écrire…

— Vous seriez plus prudent… Vous trouveriez autre chose ?

— Je chercherais…

— Ah ah !… Il y a donc bien quelque chose en vous,

— quelque région, — quelque… nuage, (ma foi, je ne sais comment dire ?) — qui contient, ou enveloppe, désigne, et pourtant réserve, ce que vous pourriez trouver — en fait d’expression exacte de votre pensée, — si vous aviez le désir, du temps…

— Du papier.

— Du papier…

— Et l’excitation nécessaire…

— Naturellement… Et alors ? Vous voici devant le papier…

— Et alors, il s’agit de procéder, à partir de ce que je sais pouvoir trouver, exprimer, — préciser, — vers cette expression exacte… ou intense — (ce n’est pas du tout la même chose)… C’est résoudre une nébuleuse !…

— Une nébuleuse ?…

— Oui. Un amas confus sur les confins du moment… Peut-être se changera-t-il en système d’idées nettes ? Peut-être demeurera-t-il à l’état de nue et d’impression informe, de pressentiment intellectuel inorganisé… Mais je puis nommer ce nuage, cette vague luminosité. Il me suffit d’un mot ou deux. Par exemple, il pourra me suffire, demain ou dans six mois, d’entenare votre nom, Docteur, pour me rappeler ce bel endroit où nous sommes, et l’enveloppe externe de nos débats, le son de votre voix… Et les choses que nous disons, — les ombres d’idées qui passent en moi à la faveur de nos propos, me reviendront, et je pourrai m’appliquer à les repenser, à les forcer de se dessiner, d’évoluer, de se résoudre, en formules précises…

— Et moi, je me trouverai avoir baptisé une nébuleuse !… J’avoue que je ne m’attendais pas à cet honneur… Le docteur ORION ! Saluez !…

— Je salue.

— Je vous salue aussi… Maître, vous me comblez !… Vous allez voir quel bel article !… Quel début dans la Littérature Psychopathologique !… Pensez donc !… L’Omnivalence, — La Nébuleuse Mentale, — Le Nettoyage par le Crime… Et ce n’est pas fini !…

— Jamais fini. En attendant, vous brouillez tout ce que j’ai la bêtise de vous raconter, et vous êtes bien capable d’en fabriquer ce que vous appelez froidement une observation…

— Et comment voulez-vous appeler cela ?

— Je n’ose vous le dire… Ce genre littéraire (quoique spécial) est parfois délicieux à déguster… Je vais être joli dans l’« Encéphale » !… Je vois cela. Edmond T… 50 ans. Pas d’antécédents connus. Instruction : moyenne. Age mental ? Combien me donnez-vous ?

— Onze ans, trois mois.

— Merci… C’est bien l’âge que je me sens… Et après, que mettrez-vous ?

— Multipare.

— Comment, Multipare ?…

— N’avez-vous pas accouché plusieurs fois ?

— Moi ?

— De livres ?

— Oui. Des enfants morts…

— Morts de quoi ?

— D’être nés… Mais que disions-nous ?… Où en étions-nous ?

— Partout et nulle part… Permettez-moi de constater qu’on se perd à chaque instant en votre aimable compagnie.

— Pardon, nous sommes ici indivisibles. Dites que nous faisons indivisément de la confusion…

— Parfait… La Confusion mentale seul ou à deux… Encore un fameux morceau !… Ceci vous tire l’œil… Je tiens mon article.

— Eh bien, n’oubliez pas d’insister sur ceci : que la confusion mentale, — qui est plus ou moins pathologique dans le seul, — est normale quand on est plusieurs… L’incohérence, les quiproquos, le coq-à-l’âne, etc., sont de règle, et même de rigueur, dans les conversations, débats, discussions, et autres « échanges de vues », consultations, controverses…, duos d’amour, etc., etc… Mais, docteur, on n’avancerait pas si on comprenait… J’irai plus loin : on ne se comprendrait pas soi-même si on comprenait les autres… Et on cesse de comprendre les autres si on se comprend tout à fait soi-même… C’est évident… Tenez, nous nous rencontrons sur ce bloc par le plus grand des hasards ; nous causons… Et en quelques minutes…

— La divagation pure se déclare !

— C’est là ce qu’on appelle causer, mon cher Docteur…

— C’est de la détente… Il fait bon et superbe, ici. Nos propos font des ronds à la surface de nos ennuis.

— Le mal de l’activité s’y apaise.

— Oui. Si l’on se taisait un peu ?

— Une minute de silence ?… Gare !… Si l’on se taisait, ce qui parle à présent dans l’air, parlerait dans… l’homme… Dirait, peut-être, d’autres choses…

— Et vous n’y tenez pas ?

— Peut-être pas.

— Vous ne pouvez pas LE faire taire ?

— Non.

— Tenez-vous véritablement… à LE faire taire ?

— N…ON.

— Aïe, — Aïe, — Aïe ! Mauvais, mauvais…

— Omnivalence.

— Il fait rudement beau. Voyez-moi cette grosse fumée là-bas, qui s’est couchée sur l’horizon, et qui demeure en panne dans l’air absolument calme, comme un lange noirâtre. Et ce bateau. Il est là depuis ce matin. Il a mis sur lui tout ce qu’il avait.

— C’est une tartane. Ils doivent porter des briques, sans doute.

— Enfin, c’est un bateau !

— Non, ce n’est pas une tartane. Pardon. C’est une vieille goélette !… Un Italien, je pense ?… Il y a peut-être soixante ans que ce bois navigue. Ils ont des voiles reprisées cent mille fois… Des formes charmantes. Et ça tient bien la mer.

— Et dire que Paris existe !…

— Et pourquoi pas ?

— Dire qu’il y a quelque part… mon téléphone !… Et le vacarme, et les voitures, et la pluie, et la hâte, et les gens, et les journaux !… Et tout le tonnerre de Dieu de tout ce qu’il y a à faire, et à penser…

— Que voulez-vous, docteur, on n’est pas des Grecs de la bonne époque…

— Ils avaient une chance, ceux-là… Il me semble qu’ils avaient trouvé le moyen de faire sans rien faire, et de produire le plus beau travail du monde en fumant leur pipe sur le sable.

— Ils étaient assez subtils pour cela. Toutefois, ils ne fumaient pas, je crois.

— C’est juste. C’est une lacune… Je ne peux pas les concevoir sans pipe, tous ces philosophes.

— La pipe de Platon, — mais ç’eût été une pipe de Tanagra ou de Myrina. Une merveille de pipe… Voyez-vous ces pipes délicieuses dans les musées ?

— Pauvres de nous !… C’est curieux… Ne trouvez-vous pas que d’ici, notre vie habituelle est inconcevable ?… Je recule devant un cauchemar quand je pense à ce que je fais tous les jours…

— Et cependant vous n’en avez jamais assez…

— Mais d’ici, je vois en perspective… Je me vois… Un petit bonhomme qui court, va, vient, griffonne, mastique, se déshabille, dort, se rhabille, court… Et ainsi de suite ; — avec un agenda…

— Et quelques incidents…

— Et quelques incidents.

— Tout le monde en est là… Mais tout ceci n’est-il pas ordonné, prévu, organisé par notre être même ? Est-ce que le cœur ne passe pas son temps à battre notre temps…

— Avec quelques incidents.

— Et toute notre durée n’est-elle pas comme rythmée, ou construite, par les temps propres des fonctions monotones qui entretiennent la vie, — comme on expédie les affaires courantes ?…

— Mais alors, — comment se fait-il que nous ayons l’idée d’autre chose que de ces affaires courantes ?…

— Docteur, c’est morbide…

— Allons, ne faites pas du verbalisme médical.

— Excusez-moi. Rien ne déteint comme ce délicieux et fécond dialecte. On le raille, on le singe, parfois… Mais, croyez-moi, — même chez Molière ou chez Rabelais, — se devine la secrète et envieuse admiration de l’homme de lettres pour un langage où la libre invention des mots est admise, où la fantaisie totale est, en quelque sorte, basale et constitutionnelle.

— Blagueur… Vous feriez mieux de répondre à ma question.

— J’y cours. Je voulais dire simplement… Mais je vous l’ai déjà dit. Je vous ai dit que l’animal me semblait ne pouvoir absolument rien faire que d’utile. C’est-à-dire : sous pression extérieure ou organique immédiate. La vache voit les étoiles, et n’en tire ni une astronomie comme la Chaldée, ni une morale comme Kant, ni une métaphysique comme tout le monde… Elle les égale à zéro. Elle les amortit. C’est très remarquable, au fond… Percevoir ce qui ne sert à rien !

— Vous avez la bosse de l’étonnement, mon cher.

— Oui… Je dois avoir une boîte de résistances quelque part dans le cerveau… La vache, donc, n’absorbe que les perceptions auxquelles correspond une réponse uniforme, un acte déterminé qui fasse partie du cycle de quelque fonction de son organisme. Tout le reste est nul. Si un objet nouveau l’effare, elle file, et elle n’aura jamais la tentation de revenir vers lui, avec précaution et… concupiscence intellectuelle, pour l’identifier et le classer dans son système du monde… Elle ne définit cet objet que par la fuite : chose devant être fuie.

— Mais il me semble que c’est là précisément notre définition de la douleur…

— Et de la mort… Et c’est pourquoi nous ne savons où les caser dans notre système du monde.

— Dame… C’est assez compliqué. Les gens ne veulent pas mourir. C’est une idée rudement fixe… Et d’autre part…

— D’autre part, il y a un syllogisme contre eux. Socrate…

— S’il n’y avait qu’un syllogisme !… Mais comme il est intéressant de constater que l’intellect : ne sait pas penser à la mort ! Elle est pour lui un accident, même un scandale.

— C’est qu’il ne sait pas davantage concevoir la vie, dont la mort est une des propriétés caractéristiques. La vie egt, en somme, quelque fourmillement bizarre entièrement confiné dans une pellicule de douze à quinze mille mètres d’épaisseur…

— Ectoderme…

— Naturellement… Tout ce qui est amusant est superficiel. Et accidentel. La vie a quelque chose d’un accident… qui s’est fait des lois.

— Oui… Et dans cette couche mince, vie et mort… Entrées et sorties. La loi fondamentale est statistique. Point de vie sans morts : c’est l’équilibre statistique…

— Et c’est là que vous intervenez, mon cher Docteur.

— J’essaye.

— L’intelligence ne comprend rien à la vie, et donc à la mort. La sensibilité de chacun veut, d’autre part, tirer son épingle individuelle du jeu. Résultat : l’individu lutte contre la loi ; l’intellect lutte pour la vie contre la vie ; et vous autres, médecins, vous êtes les champions, les stratèges de la lutte de la vie individuelle contre la loi de la vie… moyenne…

— Pendant ce temps, la vache a filé.

— Quelle vache ?

— Celle qui se fiche des cieux… Du moins, vous le dites. Et vous n’en savez pas plus que moi… Eh bien, et les singes ?… Voilà au moins des curieux.

— Les singes ?… Sans doute, leur cycle… est un peu plus étendu… Il englobe…

— Allons, allons… Vous ne savez pas le moins du monde ce que vous allez me raconter. Vous êtes pris en : flagrant délit d’insuffisance pithiatique…

— Pas du tout. Je… crée. Je tire de moi ce que je ne savais pas contenir.

— Vous tirez de vous ce qui n’y est pas. C’est là créer ?

— Ex nihilo.

— C’est merveilleux. C’est toujours la Nébuleuse en

évolution…

— Mais oui, Docteur.

— C’est l’ignorance Créatrice. C’est la Création par le Vide…

— Ma foi, avant le Verbe, on est avant le Commencement. Avant… PAvant !

— Le fait est qu’en toute matière, les commencements sont durs…

— Oui. Heureusement, l’homme n’est pas d’un seul morceau. Une partie de lui devance l’autre. L’eau lui vient à la bouche avant qu’il ait touché au plat. Il en est ainsi un peu des idées.

— Précisons. Vous disiez cependant que vous ne saviez pas du tout ce que vous alliez vous extraire de la tête et me servir ?

— Exactement ? — Non. Je le sens. Je le pressens…

— Sous quelle forme ? — A quel état ?

— A l’état de promesse, ou d’espoir ?

— Eh oui… Comme dans le voisinage… Comme…

— Comme au-dessous ? — Sub ?

— Non. Pas Sub… A côté. Dans la pénombre de mon esprit… du moment.

— Pénombre ? Esprit ? Moment ?… Tout ceci n’est pas trop clair…

— Mais c’est par définition, que tout ceci n’est pas clair. Je ne puis dire que je pressens, sans dire que ce que je pressens n’est pas clair…

— Mais vous pouvez dire clairement ce que vous sentez comme pressentiment.

— Alors, je suis obligé d’user de comparaisons.

— Parbleu !

— Eh bien, — je vous disais que je pressentais ma pensée, — ou plutôt, ma parole prochaine, dans la pénombre de mon esprit du moment, — comme un objet que l’on appréhenderait et palperait au travers d’un voile…

— Une jolie femme ?

— Taisez-vous, explorateur !… Amateur patenté de douces rénitences !…

— Sans illusions, hélas… Les voiles ont du bon.

— Franchement, mon cher Docteur, je ne sais pas comment les médecins, et singulièrement les gynécologues….

— Gynécologistes…

— Gynécologistes, peuvent encore songer à…

— C’est une question… d’horaire.

— C’est merveilleux. Alors, ils ont un cycle professionnel, et un cycle…

— FonéHonnel.

— Il faut avouer que les mains sont des appareils extraordinaires… Le matin, professionnelles…

— Et sur rendez-vous…

— Et le soir, fonctionnelles… C’est merveilleux. C’est la pince universelle !

— Tiens, — et l’esprit ?

— Commence et finit… au bout des doigts.

— Oui, mais en attendant, vous fuyez mes questions. Vous intercalez des propos équivoques… Et moi qui vous écoute…

— Vous êtes bon.

— C’est une partie importante de mon métier. Ingrate, d’ailleurs… Moi qui vous écoute, j’attends toujours ce que vous allez tirer de vous, et je ne vois rien venir !

— Il faut m’exciter un peu…

— Alors vous me prenez pour un provoquant ? Je suis là pour vous faciliter l’expulsion ?…

— Oh, Docteur !… Et pourquoi pas ?… Un homme n’est rien tant que rien ne tire de lui des effets ou des productions qui le surprennent… en bien, ou en mal. Un homme, à l’état non sollicité est à l’état néant… Tenez, un monsieur qui passe me fait souvent songer à toute la jouissance, à toute la souffrance qu’il transporte avec soi, à l’état virtuel…

— La souffrance, surtout.

— Et exigible au moindre incident… Nous portons invisiblement une sorte de dette inscrite dans notre chair…

— Et les idées possibles, donc !…

— Et les souvenirs !… Tenez, Docteur, ceci, jadis, m’a tellement fait songer que j’avais forgé un mot, un nom, pour cette capacité de sensations et de productions…

— Ah ! Ah ! Monsieur fabrique aussi sa petite terminologie…

— Oui.

— J’ai eu l’honneur, tout à l’heure, d’assister à la parturition d’Omnivalence et de Nébuleuse ; nous allons faire connaissance de toute la petite famille.

— Non, non, non… Je fabrique ma petite terminologie, suivant les besoins ; — mais je la garde en général pour mon usage personnel et privé… Ce sont mes outils intimes. Je me fais mes ustensiles, et les fais pour moi seul : aussi individuels et adaptés que possible à ma manière de concevoir, et de combiner.

— Vous n’êtes pas dénué d’orgueil…

— En quoi ? Est-ce que Robinson vous semble plus orgueilleux que quiconque ? Je me considère comme un Robinson intellectuel.

— Si ce n’est pas là de l’orgueil !… C’est du séparatisme aigu.

— Mais pas du tout !… C’est du séparatisme de fait. Je suis séparé des autres par ce qu’ils entendent et que je n’entends pas…

— Et par ce que vous entendez et qu’ils n’entendent pas ?

— Voilà. Mais c’est être comme tout le monde… Mais peut-être je le sens plus fort… et plus naïvement.

— Bien, Monsieur Robinson… Et comme nous sommes ici sur une sorte d’île, je vous suis une sorte de Vendredi. Bien. Et alors, le mot, le nom ?…

— J’appelle tout ce virtuel dont nous parlions, l’IMPLEXE.

— C’est un beau nom, ma foi ! Très suggestif. Je ne sais pas trop ce qu’il suggère ; mais il suggère énormément ! Tout est là. Il faut creuser l’lmplexe. Mais, dites-moi un peu : Est-ce que votre Implexe ne se réduit pas à ce que le vulgaire, le commun des mortels, le gros public, les philosophes, les psychologues, les psychopathes, — la foule enfin, — les Non-Robinsons, appellent tout bonnement et simplement l’Inconscient ou le Subconscient ?

— Voulez-vous que je vous jette à la mer ?… Savez-vous que je hais ces gros mots… Et d’ailleurs, ce n’est pas du tout la même chose. Ils entendent pas eux je ne sais quels ressorts cachés, — et parfois, de petits personnages plus malins que nous, très grands artistes, très forts en devinettes, qui lisent l’avenir, voient à travers les murs, travaillent à merveille dans nos caves… Je ne veux à présent faire leur procès… Non, l’lmplexe n’est pas activité. Tout le contraire.

II est capacité. Notre capacité de sentir, de réagir, de faire, de comprendre, — individuelle, variable, plus ou moins perçue par nous, — et toujours imparfaitement, et sous des formes indirectes, (comme la sensation de fatigue), — et souvent trompeuses. Il faut y ajouter notre capacité de résistance… Et parmi ces variations possibles du possible, il en est qui sont diurnes, d’autres annuelles…

— Mensuelles pour les dames.

— Je crois bien… Tenez. Exemple simple. Prenez un verbe quelconque… Marcher.

— Je marche…

— Mettez-le à tous les temps et à tous les modes.

— Je marche. Tu marches… J’ai peur que ce ne soit un « test »…

— Non… Allez… Mais à la première personne.

— Je marche. Je marchais. Je marchai. J’ai marché. Je marcherai…

— Voyez-vous ?

— Non… Je ne marche pas.

— Comment ! Vous ne voyez pas la variation d’Implexe ?… Je marche. Je marcherai. Vous ne sentez pas le changement d’état ?…

— Réaction négative.

— Et encore, le verbe officiellement conjugué est loin d’être complet.

— Vous trouvez que le compte n’y est pas ?

— Voyons… L’opinion publique discerne trois états du temps : Passé, Présent, Futur.

— Jusqu’ici, rien de nouveau.

— Vous pouvez piquer ce… trident n’importe où dans la chronologie. Le point choisi pour présent possède toujours un passé et un futur relatifs. Ce qui fait une infinité de…

— Merci. Et puis ?

— On pourrait raffiner… J’abrège. Le verbe ne nous offre qu’un nombre fort petit d’expressions. II n’a que cinq ou six couleurs, et qui ne se mélangent pas, pour une infinité de nuances ; et c’est pourquoi on y ajoute des locutions qui nous font un peu plus riches… Ainsi, piquez la pointe du Présent sur l’instant actuel…

— Je pique. Mais je veux être pendu si…

— Mais c’est enfantin, docteur… Vous piquez, et vous engendrez ainsi…

— Je ne me sens rien engendrer du tout…

— Vous engendrez le Présent du Présent, que vous exprimez ainsi : Je suis en train de…

— De quoi ?… C’est du Molière…

— Et vous engendrez du même coup…

— De trident… Quel trident !…

— Vous engendrez le Futur du Présent : Je suis sur le point de…

— D’éclatei !

— Et ainsi de suite… Le Présent du Présent du Présent, Le Présent du Futur du Passé du Passé… Et cœtera… On pourrait raffiner… Un mathématicien pourrait…

— Nom de nom de nom de…

— Vous voyez ! Vous y venez. Vous exponentiez déjà tout seul…

— Je m’en moque !…

— En résumé, j’entends par l’lmplexe, ce en quoi et par quoi nous sommes éventuels… Nous, en gros ; et Nous, en détail…

— Attendez que je retire le trident pour vous suivre… Vous m’essoufflez…

— Ainsi, — songez à un muscle…

— Un muscle ! Je respire. Ici je suis un peu plus chez moi… Voyons ce muscle.

— Ce muscle ne sait faire que se raccourcir et se rallonger.

— Je ne vois pas ce qu’il pourrait souhaiter de plus.

— Son implexe est très limité.

— Le fait est que son horizon n’est pas immense.

— Quoi qu’il lui arrive, il ne sait dire que : Court, Long ; Long, Court.

— La force n’a jamais besoin de raffiner.

— On a beau le piquer, l’électriser, l’irriter de toute manière… N’est-ce pas ?

— Oui. Il se renferme dans son petit cycle à lui.

— Et la rétine… Elle n’a pour implexe qu’un certain groupe fermé de lueurs et couleurs… Tout ce qui lui advient n’en tire que lumière. On lui ferait aisément une jolie devise en latin…

— Attendez… Et la mémoire ? Voilà un fameux implexe, il me semble ?

— C’est le morceau de choix… Mais, hélas…

— Eh bien ?

— Celle-là n’est pas commode… Dire que nous ne savons rien de rien sur cette illustre et inconcevable propriété…

— Rien… C’est beaucoup dire. On voit que vous ne lisez pas beaucoup… Il y a des bibliothèques sur la question.

— C’est bien ce que je veux dire en disant que nous ne savons rien. D’ailleurs, il est illusoire, peut-être, d’y penser… La définir au moyen de la notion du passé, c’est-à-dire par elle-même, est chose vaine…

— Mais quel besoin de la définir ? Chacun sait ce qu’elle est…

— Oui… Quand on en parle… accessoirement. Quand on emprunte ce mot sans s’y arrêter… On passe un fossé sur une planche, et cela va. Mais il ne faudrait pas s’amuser à stationner ni se mettre à danser sur elle. Quand on veut s’arrêter un peu sur la mémoire, la considérer au foyer… de la conscience, à la « tache jaune », — au point d’intensité et de durée où les idées et les questions trouvent, — ou demandent, — ou reçoivent, — le maximum de présence, et le maximum d’action sur…

— Sur quoi, s’il vous plaît ?

— Sur l’implexe intellectuel, Monsieur…

— Bravo !

— C’est-à-dire sur le plus grand nombre de connexions, d’associations possibles…

— C’est là que rien de bon ne se produit quand nous y plaçons et que nous y entretenons le problème de la mémoire ?…

— Parfaitement. C’est là, docteur, — c’est au point où, normalement, nous comprenons le mieux, que nous constatons que nous n’y comprenons rien.

— Très étonnant. Vous parlez de ces choses, — de ce foyer, de ce point le plus sensible de durée et d’intensité, comme si vous y êtiez… Vous êtes un imaginatif, mon cher…

— Je n’y puis rien, mon bon Docteur. Je vous parle en toute naïveté. Je vous répète que ma vie mentale est celle d’un Robinson.

— Et si je vous disais que c’est là une forme à peine aberrante de schizophrénie ?

— Eh bien, j’amènerais Schizophrénie en personne à la « fovea centralis » de mon esprit, et je verrais ce qu’il faut en penser… D’ailleurs, je ne m’en défends pas. Je suis un insulaire psychique ! Je vous l’ai dit et redit. Je fais le Robinson. Je fabrique mon arc et mes flèches, et je descends mes oiseaux, — quand il y en a.

— Et il y en a assez souvent, je crois ?

— Le ciel de l’esprit est surtout plein de perroquets. Il faut d’abord tuer ceux-là… Et puis, apprivoiser les autres.

— Ah… vous tuez les perroquets ?… Mais vous êtes en chasse toute la journée, alors ?

— Assez souvent, Docteur… Vous m’en rabattez énormément.

— Moi ?… Ah çà, qu’est-ce que vous entendez par perroquets ?

— Mon Dieu… Trois mots sur six. Environ. Tous les mots qui ne supportent pas le regard… central, sans dommage.

— C’est-à-dire ?

— Voyons… Supposez que vous placiez sous votre microscope une préparation, un petit objet… peu importe.

— Bien.

— Vous mettez au point. Vous voyez… ce que vous voyez. Peu importe.

— Bien.

— Vous passez à un grossissement plus fort, et puis à un autre…

— Oui.

— Et vous constatez que vous obtenez une image de moins en moins nette. Et plus vous faites ce qu’il faut pour mettre au point, plus vague elle se fait… Voilà. La nébuleuse… s’obnubile !

— Et je vois un perroquet dans mon microscope ?

— Eh oui…

— Et c’est ainsi que vous traitez les malheureux mots ?

— C’est l’art de traiter les mots comme ils le méritent. C’est-à-dire de reconnaître leur valeur d’emploi dans un travail serré de l’esprit. Beaucoup sont contre-indiqués. Nous les avons appris ; nous les répétons, nous croyons qu’ils ont un sens… utilisable ; mais ce sont des créations statistiques ; et par conséquent, des éléments qui ne peuvent entrer sans contrôle dans une construction ou opération exacte de l’esprit, qu’ils ne la rendent vaine ou illusoire.

— Vous employez pourtant le mot Esprit ?

— C’est un énorme perroquet. Mais observez, — primo : que je parle avec vous…

— Je vous prie de me croire vraiment touché.

— Il n’y a pas de quoi. Il faut bien distinguer l’usage courant de l’usage délicat où la rigueur…

— Est de rigueur. Et ensuite ?

— Secundo : Les termes de l’espèce dont il s’agit…

— Les mots pour l’usage externe !…

— C’est cela… Sont affectés pour moi d’un petit signe ou indice qui les note de provisoires.

— Quel type !… Mon ami, je vous trouve les cordes bien tendues. Vous devriez vous distraire un peu de toutes ces précisions… Est-ce que vous ne vous sentez pas une certaine fatigue ? Je parle sérieusement…

— Je suis un peu… fatigué.

— Est-ce que vous dormez ?

— Cinq heures en moyenne.

— Ce n’est pas énorme.

— Mais profondément. Je pense qu’il y a une compensation. Un sommeil court et profond doit valoir au moins autant qu’un sommeil long et plus superficiel.

— C’est possible. Est-ce que vous mangez ?

— Oui… Quand la cuisine me plaît.

— Et… le reste ?

— Vous êtes bien curieux.

— Le reste est silence ?

— Je vous répète que vous êtes trop curieux.

— Laissons l’art d’accommoder le reste, puisque vous ne voulez pas en entendre parler… Mais écoutez-moi. Je vous trouve, — je vous le répète, — les cordes trop tendues. Il faut détendre cet arc de Robinson, et ménager les perroquets… La précision est une belle chose, mais elle implique des corps solides. Des règles rigides de métal, des engrenages bien découpés, des contacts et des coïncidences exactes, — voilà des moyens de précision. Mais, croyez-moi, il ne faut pas en demander autant à un citoyen de chair et d’os. Notre matériel de neurones, d’artérioles, etc… se fatigue à essayer d’imiter les choses qui durent par elles-mêmes, et les liaisons des corps indéformables.

— Vous êtes un bon ami, Docteur… Mais je vis de ceci. C’est d’autre chose que je meurs…

— Vous n’avez pas l’air excessivement mort. Vous gambadez dans les rochers comme une chèvre ; vous ferraillez pour et contre les idées, comme un beau diable, et exterminez le cacatoès… Tout cela n’est pas inquiétant. Mais vous exagérez. Croyez-moi… Détendez, détendez…

— J’ai besoin de brûler quelque chose…

— Voyons… Est-ce que vous n’avez pas quelques embêtements… que vous combattez et suralimentez à la fois… in intimo corde ?

— Tout le monde en a…

— Allons, vous êtes rongé, mon ami…

— Il y a du vrai.

— Vous êtes… mordu. C’est évident.

— Mais l’acuité et l’agilité de l’esprit, ce sont mes remèdes.

— Je ne connais pas exactement le mal ; mais j’ai peur qu’ils ne soient pires que lui.

— Je ne crois pas. Chaque organisme a ses méthodes de défense.

— Quel chicaneur… Il y en a qui prennent du bromure. D’autres vont à l’alcool. D’autres fréquentent l’opium et son auguste famille. Et d’autres font la noce. Je ne parle que pour mémoire de ceux qui envisagent le pistolet, la rivière, le cordon de sonnette, et autres sédatifs héroïques… Mais je n’ai jamais vu jusqu’ici un anxieux prendre pour moyen thérapeutique, cette espèce d’analyse quasi géométrique, perpétuelle et généralisée… D’ailleurs, la Logique n’est pas médicalement très bien notée… Il y a beaucoup d’esprits trop conséquents parmi les anxieux et les para…

— Mais sapriêti, je ne suis pas un anxieux !…

— Ta ta ta…

— Mais pas du tout… Je suis anxieux… peut-être… Mais pas un « anxieux »…

— Distinguo… J’aurais parié que vous couperiez en quatre…

— Oui, je distingue… C’est le propre de… moi !

— Vous tirez encore sur un perroquet.

— Je distingue. Je dis qu’il existe une anxiété « en soi », qui est illimitée, et qui n’a point de cause dans les événements et circonstances extérieures. On l’observe nettement chez des gens qui ont, comme on dit, tout ce qu’il faut pour être heureux.

— C’est assez juste. Je le regrette ; mais c’est assez juste.

— Mais ce n’est point mon cas. Je suis anxieux… dans la mesure où un homme auquel on serre la gorge est… asthmatique. Lâchez-le : il est guéri.

— C’est parfait… Mais attendez… Il y a des gens auxquels on n’est pas obligé de serrer bien fort la gorge. A peine l’on fait mine d’y mettre la main, ils se sentent étouffer. Ce sont des exagérants. Leur système va plus vite que les violons. Vous m’avez tout l’air…

— Que le Ciel vous entende… Je voudrais bien m’exagérer…

— Et ensuite : je ne suis pas bien sûr que — de votre anxiété…

— Relative !…

— Relative, soit…

— Relative, naturelle, explicable !…

— Soit, soit… Je ne suis pas sûr que de votre anxiété relative, naturelle, explicable, et cætera, et cætera — à l’anxiété…

— Essentielle.

— Soit. Essentielle, — il n’y ait pas… un glissement possible… C’est contre quoi je veux vous mettre en garde.

— Tout est possible, Docteur. Il y a sans doute en moi de quoi faire un anxieux essentiel…

— Bon… Nous en revoici à l’Implexe…

— Et en vous-même, il y a de quoi… Quand on songe à la quantité probable d’éléments d’idées et d’éléments d’actes qui sont « en nous » ; (à l’état latent, — c’est-à-dire… inconcevable), — et dont les combinaisons successives, le passage incessant à l’actuel, — nous constituent ! Parmi elles, il en est sans doute de plus fréquentes, de plus aisément renouvelables, — qui nous accoutument à elles, nous font notre « personnalité », et nous la définissent, et nous y font croire, et nous la font concevoir comme une entité… isolable, et même indestructible, invariante, éternelle, indépendante au suprême degré… Mais ces liens profonds, cette reconnaissance de « nous-mêmes », me semblent se réduire ou se résoudre en sensations organiques, en appétences, ou répugnances, dont on pourrait, pour chacun de nous, former une table qui le caractériserait…

— Il y a des albums pour jeunes filles où l’on trouve des questionnaires… Quelle est votre couleur préférée ? — Votre parfum ?…

— C’est cela… Mais ces liaisons se transforment… Avez-vous remarqué combien les goûts changent avec l’âge ?

— Les enfants n’aiment les huîtres ni les truffes.

— Et cependant quoi de plus personnel que nos goûts ?

— Nos dégoûts !

— Encore plus… A chaque instant, je coïncide avec ce que je tends à percevoir. Chacun, à telle heure de sa vie, est, en somme, un système… virtuel d’attractions et de répulsions, et aussi de… pressentiments de puissance et de résistance. Mais cette distribution est variable avec le temps…

— C’est-à-dire, avec n’importe quoi ?

— Et cependant, — elle est… ce qu’il y a de plus… nous-mêmes !…

— Est-ce que vous aimez les tripes ?

— Ah !… Pouah !… Quelle horreur !…

— Bien. Et le café ?

— J’en vis.

— Bien… Et cependant vous concevez que… dans… trois ans, (mettons), vous vous preniez insensiblement de tendresse pour les tripes et d’aversion pour le café ?

— Ce n’est malheureusement pas impossible…

— Et alors, votre personnalité ?

— Se réduira (sur ce point) à un souvenir… d’ancien amour pour le café et d’ancienne haine des tripes.

— Vous voyez qu’il vous restera quelque chose.

— Peuh… Un souvenir isolé, et que rien ne renforce plus, est à la merci…

— Mais supposez qu’au lieu de tripes et de café, je vous aie parlé d’autre chose… Que, par exemple, je vous aie demandé si un… goût plus vif, plus violent, — qui puisse occuper l’esprit, non seulement à l’heure des repas, mais jour et nuit, pendant des mois, — peut-être, des années, — un goût… passionné, un goût…

— Amer…

— Amer, et… tout-puissant enfin, vous paraissait aussi être sujet à cette oblitération, à ce pâlissement progressif…

— Ceci me semble impossible ; et toutefois, il n’y a point de doute.

— Ah !… Ah !…

— Et ici, Docteur, je vous pose une question ? A quoi, vous, médecin, attribuez-vous la différence des goûts ? Pourquoi je n’aime pas la tripe ; et comment pourrais-je changer d’avis ?

— On n’en sait rien… C’est ce qui me permet de vous répondre ! C’est une affaire de métabolisme !… Vous comprenez ? Biochimie. Sécrétions internes. Action de déséquilibres chimiques sur la cellule nerveuse… Ajoutons quelques réflexes, et associations d’idées…

— Et servez chaud.

— Voilà.

— Et nous nous réfugions, comme il sied, dans le maquis de la petitesse. Tout commence à s’expliquer vers le millionième de millimètre… Il y a de la place dans ce pays-là. Il paraît que si l’on supprime les vides inter et intra atomiques, toute la substance d’un homme tient dans une boîte d’allumettes.

— Enfin, je vous ai résumé…

— L’état de la science… Elle tient sur ce point dans une boîte d’allumettes.

— Que voulez-vous, pauvre ami, nous pataugeons !… C’est terriblement difficile. Après tout, il n’y a pas de raison pour qu’un être vivant puisse parvenir à se représenter la vie… Tout à l’heure, en jouissant de ce beau regard que l’on a ici, en y mêlant l’ennui du souci proche et lointain de cette sacrée existence que nous menons à Paris, de tout ce carnaval de choses, d’êtres et d’idées, tout cela en perspective… Vous avez parlé des Grecs…

— Oui. C’est une expression commode. C’est de la mythologie… C’est évoquer par un seul mot un modèle de vie… physiquement douce, ou magnifiquement instinctive, et un idéal combiné de liberté et de rigueur pour l’esprit. Mais, nous y mettons beaucoup du nôtre…

— Eh bien, j’ai ressenti une sensation désagréable… Tout ce que j’ai pu apprendre, m’a paru… presque misérable. Même le vocabulaire de la science m’a semblé tout à coup bizarre, comique, daté, suranné…

— Et moi, je suis frappé d’une chose… Pour ne parler que des sciences de la vie… On avait de grands espoirs, il y a quarante ou cinquante ans… On avait entre 1850 et 80, acquis l’évolution, les microbes, les synthèses organiques, l’histologie… Tout semblait converger vers une idée assez nette… On espérait parfois obtenir un peu plus qu’une idée. Plus d’un s’attendait à voir une gelée vivante se séparer un jour de quelque mélange de liquides rigoureusement morts…

— Mais tout ceci tient encore… Et même on entrevoit que des effets de rayonnement, qui étaient alors absolument inconnus…

— Oui. Mais je parle des espoirs. On se croyait à cent mètres du but, et il apparaît à présent à… cent kilomètres… Je ne parle, bien entendu, que de ceux qui le voient à distance finie.

— L’espoir, dit le Docteur, est fait pour varier.

— L’espoir…

— Feu !… dit le Docteur. Descendez-moi ça.

— L’espoir, lui dis-je, l’espoir…

— Il est vrai nous soulage…

— Oui. Mais voilà encore un illustre inconnu. Voilà qui est encore moins connu que l’idée fixe. Dans tous vos livres de psychologie ou de psychopathie, il ne me semble pas qu’il en soit question… D’ailleurs, j’ai si peu de lecture de cette espèce que je dois me tromper…

— Je ne saurais vous répondre. Ce n’est pas ma partie. Mais je serais bien étonné que… Il est fort possible qu’ils en parlent, mais sous un nom savant qu’ils lui auront donné…

— J’ai bien peur…

— Vous désespérez de l’espoir ?

— Je crains. Je crains, — parce que j’ai remarqué, (ou cru remarquer), que les faits les plus simples, les plus fréquents, les plus anciennement observés et dénommés, sont aussi les plus négligés par les auteurs. Ne croyez-vous pas que la préoccupation pathologique, qui domine presque nécessairement les recherches, ne soit une cause…

— De déformation ?

— Je n’osais le dire… Et de lacunes… Et même de travail inutile… mal orienté…

— Mais, mon cher, c’eêt possible. Mais remarquez qu’il n’y aurait guère de recherches sans cette préoccupation. Et puis, que de clartés donne la pathologie !… La vie, encore possible dans une condition plus ou moins altérée, diminuée, précaire ; la lutte ; les suppléances, les réactions… tout cela est aussi suggestif que — mettons — les déplacements de l’équilibre dans un système physicochimique… Et je ne parle pas des vérifications de diagnostic, les nécropsies…

— Oui. Oportet hœreses esse. Il faut qu’il y ait des anormaux, et des malades. Mais je vous avoue ne pouvoir me défaire de l’impression que je vous disais.

— Allez-y.

— J’ose avoir l’impression que la physiologie ne tient pas la place qu’elle devrait tenir.

— Comment ? Mais l’on fait des travaux magnifiques…

— Dans les études…

— Je concède que l’on n’en fait peut-être pas assez… Mais où prendre le temps ? Nous vivons dans une époque dure. Il faut acquérir au plus tôt les connaissances utilisables, convertibles en deniers…

— Je ne parle pas seulement des praticiens. Et d’ailleurs, je parle en profane… D’où vient mon impression ?… C’est que je n’ai trouvé nulle part, — je veux dire dans aucun livre qui me soit tombé sous les yeux, — trace d’une… tendance, d’une intention de se faire de l’être vivant une représentation d’ensemble… En somme, une idée du fonctionnement d’ensemble… Je trouve de grandes fonctions merveilleusement décrites, mais point de tentatives de synthèse… C’est un peu comme si les physiciens s’en étaient tenus à étudier séparément optique, mécanique, chaleur, chimie… Ils ont cherché des relations. Croyez-vous qu’un organisme soit moins… unifié qu’un univers ?

— Mon cher, vous demandez la lune…

— Je sais ! C’est ma fonction… Je vais un peu loin. J’ai idée, peut-être fausse, que la physiologie du XVIIIe siècle était moins… particulariste que la nôtre…

— Mais ils faisaient de la métaphysique…

— Plutôt de la « Méchanique »… Barthez…

— Métaphysique, métaphysique…

— Attendez. Je demande la parole pour un fait personnel. Ce fait illustrera ma modeste thèse beaucoup mieux que tous les arguments. J’ai demandé dix fois, vingt fois,… à dix, vingt médecins, — des neurologistes, s’il vous plaît, — s’il existait une table systématique des réflexes connus.

— Je n’en connais pas.

— Ah !

— Mais on trouve tout cela dans les traités de physiologie et de pathologie, dans les mémoires… etc… Voyez Babinski, Foix, Froment…

— Trouvez-vous « scientifique », cette lacune ?… Je vous pose la question en toute ingénuité, — ce qui veut dire, que pensant… ingénument, — à un être vivant fonctionnant ; — observant que ce fonctionnement se décompose en modifications, dont les plus apparentes sont du type réflexe, je me suis dit bien des fois que si je faisais mon étude, ma spécialité, de l’étude des vivants, je voudrais posséder cette table, la méditer, essayer de suivre sur mes sujets les effets de combinaisons, de conflits, etc… de ces actes élémentaires si remarquables… C’est une mécanique toute particulière où les questions de temps jouent un rôle essentiel… Où voyez-vous de la métaphysique là-dedans ?

— Dans vos yeux, Monsieur l’Amateur de Réflexes !… Vous lancez des éclairs de sainte fureur… Vous réagissez violemment à l’idée de l’absence de la Table… dont je ne vois pas que l’extrême urgence s’impose.

— Attendez. Maintenant je vous prends à partie. En personne. Autre idée.

— Gare dessous !…

— La Thérapeutique passe pour changeante.

— Je l’ai entendu dire.

— Ce qui guérit en 1880 nuit en 1890.

— Oui. Il y a une période de dix ans, environ. Question de mode, je le veux bien. Question de progrès, surtout.

— Mais s’il y avait aussi autre chose ?

— Et quoi donc ?

— Un changement intime…

— De quoi ?

— De l’homme ? — Un changement des… goûts de nos cellules, et donc de leurs réaôions ?

— Mon bon Robinson, vous ne vous refusez rien.

— C’est l’immense et inexpugnable privilège de l’ignorance… Je me permets tous les essais.

— Et je vous sers de cobaye.

— Ma foi, chacun son tour… Eh bien, Docteur, savez-vous ce qu’il faut que vous fassiez ?… Je vous garantis la gloire.

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de la gloire ?

— De l’euphorie !

— On voit que vous ne savez pas ce que c’est. Moi, j’ai soigné quelques glorieux… Il faut toujours les « remonter » !…

— Ecoutez, écoutez… Existe-t-il une Histoire de la Thérapeutique ?

— Vous réclamez encore un livre ?… Je ne crois pas.

— Faites-la.

— Moi ?… Ah non ! par exemple !

— Vous pourriez la borner au XIXe et à ce que nous avons vécu du XXe siècle…

— Mais vous n’avez aucune idée du travail que…

— Je vous jure qu’il en sortira quelque chose…

— Non, Monsieur, non et non. Pourquoi voulez-vous que je fasse ce à quoi je n’ai jamais songé ? Je suis médecin. Médecine générale. J’exerce, et voilà tout !… Pas de théorie. Pas d’écritures. J’ai bien assez de mes malades.

— Et le mal de l’activité ? Et l’article de l’« Encéphale » ?

— C’est moins vaste. D’ailleurs, je vous le redis : je n’ai jamais songé à faire des livres…

— Moi non plus… Et pourtant…

— Ce n’est pas mon affaire, pas dans ma ligne…

— C’est dans votre implexe, Docteur… Prétendez-vous vous prévoir jusqu’à l’an prochain ? Ce que je vous dis là va travailler en vous…

— Dans le Sub… ? Je suis bien tranquille.

— Moi aussi. Je sais trop que nous ignorons le sort des choses que nous entendons ? Il n’est pas impossible… Il est probable que tout nous modifie et qu’il n’est pas d’incident même inaperçu qui ne puisse germer, et produire un beau jour dans notre cervelle un effet qui nous surprenne et dont nous ne puissions concevoir ni identifier l’origine.

— C’est l’ex-théorie de l’imprégnation. Une blanche épouse un nègre ; l’enterre ; se remarie à un blanc, qui la rend mère d’une ribambelle de négrillons… Stupeur !…

— Voilà une excellente image du « spontané »… Donc, prenez garde… Vous allez couver sans le savoir…

— Oh ! Oh !… C’est un peu fort !… Voilà que vous essayez de me suggestionner…

— A moi la pose !… C’est le combat de l’amateur contre le professionnel. C’est une vieille histoire… C’est le grand combat des magiciens…

— Quel combat ? Qu’est-ce encore que cette histoire de magiciens ?

— Il ne vous souvient pas ?… Ce conte arabe…

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

— C’est un conte fort beau… Mais j’y songe… Il me semble bien qu’il y a un analogue dans la Bible. C’est peut-être une variante ou une dégénérescence du thème ?

— La Bible… Ma foi, je n’y suis pas… D’ailleurs, entre nous, je ne l’ai peut-être jamais lue…

— C’est assez curieux. L’ensemble est bizarre… Mais il y a de beaux endroits.

— Et alors ?

— Il y avait un Pharaon. Il avait un collège de magiciens attachés à sa personne.

— Pauvre homme…

— Survient Moïse.

— Je l’admets. Si rien ne survenait, il n’y aurait pas d’histoire.

— Très juste. On pourrait en faire une théorie du roman…

— Parfaitement inutile. Voyons Moïse.

— Moïse survenu émerveille le Roi par divers prodiges… Il change l’eau en sang, tue les poissons à distance…

— Ce n’est pas mal… C’est la guerre de demain !

— Les sorciers sont piqués au jeu…

— Ils sont jaloux, parbleu !… C’est régulier. Ce sont les officiels, en somme ?

— C’est cela…

— L’histoire doit être vraie.

— Alors le Pharaon ouvre un concours…

— Il a osé ?… Contre ces gros messieurs ?

— Il paraît… C’était un concours de parasites.

— C’est bien ce que je pensais. C’était à qui vivrait aux dépens du brave Pharaon.

Continuer : partie 3 sur 3