Œuvres (Pléiade), tome II
Lust, la demoiselle de cristal
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
LE DISCIPLE
Maître, tout ce que vous me dites me transporte dans une sphère de vérités si difficiles, si sévères, que je n’ose plus vous parler de votre œuvre et de vous… Ce que j’en pensais était donc bien loin de ce qu’il faudrait en penser… J’étais plein de questions. J’espérais obtenir de vous des réponses, qui, tombées de votre bouche, devaient décider de ma carrière et m’assurer dans mes travaux… Mais j’ai peur que vous ne puissiez rien me dire qui ne passe infiniment ce que je puisse m’appliquer. Je vois bien que votre œuvre même n’est pas pour vous ce qu’elle est pour nous. Pour vous, d’après vos paroles, créer, ce ne serait que jouer, en grand joueur blasé sur ses talents, sa partie de chaque soir à la même heure, à la même table !… Pour nous, ce que vous faites nous apparaît le fruit d’une entreprise toujours téméraire et toujours heureuse, qui s’attaque à ce qui est en l’âme d’infus et d’insaisissable, et que nous sentons du plus haut prix, mais qui se dérobe indéfiniment à tout autre qu’à vous, comme se dérobe au nageur désespéré la bouée qui est le salut, mais que repousse le geste même dont il s’épuise à la saisir… Mais vous ! On dirait que jamais la parole ne manque à vos pensées, et que, toujours pure, toujours armée de ce qu’il faut de rigueur, soutenue de ce qu’il faut d’harmonie pour exciter et contraindre les esprits à la jouissance des forces et des clartés qu’ils possédaient sans le savoir, cette héroïque parole ne s’en prenne jamais qu’à l’inexprimable et le réduise toujours à ses desseins…
FAUST
Comme vous parlez bien ! Mais, si je vous entends, vous attendiez des conseils, mon jeune ami ?… Mais le meilleur des conseils ne vaut pas la moindre imprudence, et n’a jamais épargné une erreur à quelqu’un qu’il ne l’ait jeté dans une autre. Je vous jure qu’il faut se tromper, et que rien d’excellent ne peut dériver de l’expérience d’autrui… Tous les politiques ont lu l’histoire ; mais on dirait qu’ils ne l’ont lue que pour y puiser l’art de reconstituer les catastrophes.
LE DISCIPLE
Vous ne me direz donc rien que je puisse emporter avec moi, et qui me soit un peu plus qu’un souvenir extraordinaire ? J’espérais de vous, Maître, comme une morsure du serpent de la sagesse dans la chair de mon esprit, une piqûre d’un poison de transformation profonde et merveilleuse… Dites-moi seulement un mot, une petite sentence que je puisse me dire et redire en mémoire de vous…
FAUST
« Prenez garde à L’Amour. »
LE DISCIPLE
Vous condamnez l’amour ?
FAUST
Je n’ai pas dit cela. Cela n’a point de sens.
LE DISCIPLE
Quel est le sens, alors ?
FAUST
Celui qui vous apparaîtra quelque jour. Ce n’est pas ici un conseil. C’est un petit présent de quatre mots que je vous fais.
LE DISCIPLE
Oserai-je vous demander la faveur de les écrire de votre main sur mon livre ?
FAUST
Je n’écris plus jamais. Je dicte. Rien que savoir signer mon nom de ma main m’a coûté assez cher, dans le temps jadis, au temps de ma vieillesse… Attendez. (Il appelle :) Lust ! Venez avec votre écritoire ! Adieu, Monsieur. Portez-vous bien, et bon retour chez vous.
(Il sort par le jardin. Le Disciple s’incline profondément.)
SCÈNE DEUXIÈME
LE DISCIPLE seul (se livre à toute me mimique de cessation
de contrainte, tire la langue. Grimaces, haussement
d’épaules, etc.,.).
En voilà un vieux farceur ! Il m’a refusé même une signature… Je n’ai rien su lui répondre… Il vous met si mal à l’aise avec sa simplicité. Ce doit être une comédie, le dernier cri du grand genre… Il s’est moqué de moi avec son tour du monde et son dernier conseil. Ah ! il ne s’est pas cassé la tête ! (Imitant Faust.) « Prenez garde à l’Amour… » Je traduis : Cave Amorem. C’est moins nul en latin… Ou plutôt : Cave Amores ? Non… Cave venerem, c’est mieux. Mais Cave Amorem fait penser à Cave d’amour. Ce serait un joli nom pour un cabaret sombre, à femmes… Prenez garde à l’Amour !… Ce Faust est un sacré farceur. Il est malin. Il en impose. Mais cet air dégoûté. Monsieur ne touche même pas une plume… Moi, à sa place, j’aurais d’autres façons. C’est pas naturel, d’être si naturel, tout en étant surnaturel… Non. Ma foi, j’aime les grands hommes qui ont l’air grand homme et Olympien, avec un énorme front et le doigt dessus… et l’œil… l’œil, tout est là ! Enfin tout ce qu’il faut pour ressembler à ce qu’on veut paraître… Mais je m’embête ici. Que diable fait donc ce fichu secrétaire ?
SCÈNE TROISIÈME
LE DISCIPLE, MÉPHISTOPHÊLÈS
(apparu derrière lui).
MÉPHISTOPHÊLÈS
Monsieur m’a demandé ?
LE DISCIPLE (sursaut).
Heuh ! Vous êtes le secrétaire du Maître ?
MÉPHISTOPHÊLÈS
S’il vous convient, Monsieur.
LE DISCIPLE
C’était pour écrire sur ce livre quelques mots qu’il a bien voulu improviser pour moi. Pour moi, hein ?… Il m’a dit qu’il n’écrivait jamais, et que vous…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Oui. La plume lui pèse. Moi, j’imite à ravir son ancienne écriture. En vérité, on n’y voit que du feu. La mienne seulement est un peu plus nerveuse. Vous vous intéressez aux autographes ? Entre nous, vous pourrez revendre fort bien ce que je vais écrire. On se dispute NOS manuscrits.
LE DISCIPLE
Croyez-vous ? Ah fichtre ! Ma foi, j’aurais gardé jusqu’à la mort une ligne qu’il eût, lui-même, de sa main, mise sur ce bouquin… Mais, excusez-moi, si c’est vous…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Parbleu ! si ce n’est que de ma griffe, et fort cher, vous vendez vivement. C’est humain. En vérité, je ne sais quel conseil vous donner… Peut-être, feriez-vous bien de ne pas garder… jusqu’à la mort le moindre mot de mon écriture ? Entre nous, si l’on savait qui… Vous verriez ce qu’elle vaudrait dans les ventes… Je n’en sais qu’une autre qui la battrait aux enchères… C’est l’original d’un petit poème, très vieux, très sec, gravé, il y a très, très longtemps sur pierre polie…
LE DISCIPLE
Quel poème ?
MÉPHISTOPHÊLÈS
Cela s’appelle le Décalogue, autographe unique de l’Auteur.
LE DISCIPLE
Ah çà, Monsieur le Secrétaire, j’en ai assez !… C’est une maison de farceurs que celle-ci… Est-ce que tout le monde ici va se ficher de moi ?… Dites donc, vous et votre patron, vous vous moquez du monde ! Au diable, ces gens-là !
MÉPHISTOPHÊLÈS
Voilà qui est bien dit ! Mais, Monsieur, je vous jure, sur votre salut éternel, qu’il n’est rien de plus vrai ni de plus sérieux que ce que vous avez entendu de la bouche du Maître ou de la mienne. Mais permettez-moi… Vous apportiez ici un esprit qui n’était disposé à entendre que ce qu’il s’était soi-même promis qu’il entendrait… C’est là l’inconvénient de ne chercher (comme dit l’autre) que ce qu’on a déjà trouvé. Mais (c’est encore un autre qui l’a dit) l’homme est absurde par ce qu’il cherche et grand par ce qu’il trouve, et il n’est rien de précieux qu’il n’ait trouvé, qu’il ne l’ait trouvé en s’y heurtant… Ainsi… vous vous heurtez à moi ! Mais que faut-il enfin que j’inscrive sur votre livre ?
LE DISCIPLE
Rien que ces quatre mots : Prenez garde à l’Amour… Ce n’est pas très profond, n’est-ce pas ? Ni très neuf… Je crois qu’il m’a pris pour un niais.
MÉPHISTOPHÊLÈS
Pensez-vous qu’il travaille sur mesure ? Voyez-vous, le docteur pense toujours un peu à côté des personnes auxquelles il parle. Il en sait tant qu’il ne peut plus s’adresser à quelqu’un en particulier. Il parle pour l’humanité, vous comprenez ? Peut-être… Pour un peu plus loin. Mais il faut que je vous écrive ces quatre mots. Si vous voulez, je puis y mettre un rien de profondeur… C’est ma spécialité… Je suis assez connu comme Déprofondiste. Venez, venez ! Je n’ai pas ma plume ici… Allons ensemble… « Prenez garde à l’Amour. » Vous trouvez cela trop simple ? Je parie que vous êtes tout neuf en cette matière. Ne rougissez pas. Il ne faut jamais rougir qu’après… Allons ! Nous parlerons un peu de tout cela, et de bien d’autres choses, d’une quantité d’autres choses. (Il lui prend le bras avec force.)
LE DISCIPLE
Hé ! Pas si fort ! Vous m’emportez, sapristi !
MÉPHISTOPHÊLÈS
En rrroute !
(Exeunt.)
SCÈNE QUATRIÈME
LUST (paraissant à me fenêtre basse qu’elle ouvre vivement.)
Pardon, Maître… J’arrive… Il n’est pas là ! Maître ! (Elle disparaît et reparaît sortant de la maison.) Il m’a semblé pourtant qu’il m’appelât ? Est-ce bien lui ? Ou bien… l’Autre… ou bien… moi ? Je me suis sentie un peu étourdie. Un temps s’est passé, sans doute ? Pas même une minute, je crois… Et il n’y a plus personne. Mais je ne sais s’il n’y a vraiment plus personne ? Tout s’est fait étrange dans ma tête depuis que je suis entrée chez ce grand seigneur de l’esprit. J’ai souvent l’impression qu’il y a quelqu’un dans l’air, dans les rideaux, dans les arbres, qui ne me laisse jamais seule… Et il me semble aussi qu’il n’y a plus personne en moi. Je ne peux plus penser à rien. Il y a tant de pensée ici ? Je sens trop, peut-être, que tout ce que je pourrais penser serait si peu de chose… Mon âme doit le sentir si bien qu’elle ne tente même plus de parler avec elle-même… Après tout, c’est peut-être un vide, que l’âme ? C’est peut-être seulement ce qui demande sans cesse ce qui n’est pas ? Mais où donc est-il ? (Elle appelle de tous côtés.) Maître… Maître…
SCÈNE CINQUIÈME
LUST, FAUST (il arrive du jardin, tenant une rose).
FAUST
J’arrive, Mademoiselle… Tenez, une rose pour vous… Mais prenez vite de quoi écrire… Je vais dicter ici… Les idées viennent en foule.
LUST
Merci, mon Maître ! Elle est d’une fraîcheur profonde. On voudrait passer sa vie à puiser, les yeux fermés, dans cette fleur, tout ce qu’elle offre de suave et d’enivrant au visage… Oh ! que c’est puissant et doux !
FAUST
Oui. Mais les idées n’attendent pas. Êtes-vous prête ? Posez là cette fleur.
LUST
J’ai là tout ce qu’il faut, papier, crayons… (Elle met la rose à son corsage.)
FAUST (il s’assied).
Allons. Je vais dicter sans ordre. Les idées ne coûtent rien… C’est la forme. Mais il faut les saisir…
LUST
J’y suis, Maître.
FAUST
Bien. Bien… Mais moi, je n’y suis plus. (Un temps.) Il fait divin, ce soir… (Lust écrit.)
LUST (relisant).
« Divin, ce soir… »
FAUST
Mais non… Je ne dicte pas… J’existe. Il fait divin, ce soir. Trop bon, trop doux, trop beau, même… La Terre est tendre…
LUST
Dois-je rester ? Vous voulez être seul ?
FAUST
Non… C’est trop pour un seul. Asseyez-vous par là… Vous devez demeurer. Vous devez jouir avec moi, comme moi, de l’odeur fraîche de la terre arrosée et des émanations si précieuses que la fin de ce jour inspire à toutes mes fleurs. Pour moi, les parfums sont promesses. Promesses pures, rien de plus. Car rien ne passe en délice la promesse… Surtout, rien de plus…
LUST
Vous ne voulez vraiment pas travailler ?
FAUST
Nous travaillerons plus tard. Il y a de la sagesse à commencer par la récompense. Ce moment est d’un si grand prix… Il me possède comme ces accords de sons qui vont plus loin que la limite du désir de l’ouïe, et qui font tout l’être se fondre, se rendre à je ne sais quelle naissance de confusion bienheureuse de ses forces et de ses faiblesses. Toutes choses qui nous entourent chantent. Le plus beau de ce jour chante avant de mourir.
LUST (con amore).
Mais c’est vous qui chantez, mon Maître… Vous paraissez un dieu, ce soir… Vous faites plus que vivre… Vous semblez être vous-même un de ces moments merveilleusement pleins de toutes les puissances qui s’opposent à la mort. Votre visage, à cette heure, est le plus beau de vos visages. Il propose à la riche lumière du couchant ce qu’elle peut éclairer de plus spirituel et de plus noble. Non, je ne vous avais jamais vu, puisque jamais je ne vous avais vu cette douceur superbe, et ce regard plus grand que ce qu’on voit… Est-ce que… vous n’allez pas mourir ? Vos yeux semblent contempler l’univers au moyen de ce petit jardin qu’ils considèrent, et qui leur est comme le petit caillou qu’un savant ramasse, et qui, dans le creux de sa main, lui parle d’une époque du monde.
FAUST
L’univers ne m’importe pas, et je ne pense à rien.
LUST
Qu’en savez-vous ?
FAUST
Je vous dis que je ne pense à rien… Mais ici, doit se décider quelque chose, et je le sais précisément par ceci, que je ne pense à rien.
LUST
Mais quoi ?
FAUST
Quelque chose. Et peut-être… autre chose. Mais mon corps ne sait pas encore, et mon esprit ne me dit rien. Seule, chante cette heure, la profusion du soir.
LUST
C’est étrange… Moi non plus, je ne pense à rien.
FAUST
Il fait trop bon, ce soir. Il n’y a plus à penser. Quel âge avez-vous ?
LUST
Je pourrais être mariée depuis cinq ans.
FAUST
Je pourrais être mort depuis longtemps, fort longtemps… J’ai été jeune, Lust.
LUST
Mais jamais vous ne fûtes si beau, j’en suis sûre…
FAUST
J’ai été jeune, Lust. J’ai été vieux. Et puis, j’ai été jeune encore. J’ai couru plus d’un monde… Mais j’ai pesé mes désirs et mes expériences dans la solitude.
LUST
Dans le désert ?
FAUST
Pourquoi ? La solitude est un produit qu’on fait partout.
LUST
Et… maintenant ?
FAUST
J’ai tout pesé. Le poids total est nul. J’ai fait le bien. J’ai fait le mal. J’ai vu le bien sortir du mal ; le mal, du bien.
LUST
Alors, le tour entier ?
FAUST
Oui.
LUST
Et… maintenant ?
FAUST
Et maintenant, voici que je suis ce que je suis, et que je ne crois pas être autre chose. Il fallut tant d’espoirs et de désespoirs, de triomphes et de désastres pour en venir là… Mais j’y suis… Avec un peu plus d’esprit, j’y serais venu par l’esprit tout seul…
LUST
Maître, je n’entends pas tout ce que vous dites. Vous parlez ; vous ne me parlez pas. Mais je n’ai pas besoin de comprendre. Je ne puis pas, ce soir, suivre une idée. Mais c’est votre voix qui se fait suivre, comme une musique. Elle me porte… tout auprès des larmes… Oh, dites encore tout ce que vous voudrez… Cela fait mal, presque… J’ai envie de me trouver mal d’être trop bien. Je suis trop heureuse, et pourtant j’étouffe… Je ne me trouve ni paroles ni rien qui puisse me décharger le cœur de cette abondance… de moi. Oh ! Et puis ces terribles oiseaux si haut dans le ciel, dont les cris trop aigus traversent mon bonheur…
FAUST (à soi-même).
Serais-je au comble de mon art ? Je vis. Et je ne fais que vivre. Voilà une œuvre… Enfin ce que je fus a fini par construire ce que je suis. Je n’ai plus aucune autre importance. Me voici le présent même. Ma personne épouse exactement ma présence, en échange parfait avec quoi qu’il arrive. Point de reste. Il n’y a plus de profondeur. L’infini est défini. Ce qui n’existe pas n’existe plus. Si la connaissance est ce qu’il faut produire par l’esprit pour que SOIT ce qui EST, te voici, FAUST, connaissance pleine et pure, plénitude, accomplissement. Je suis celui que je suis. Je suis au comble de mon art, à la période classique de l’art de vivre. Voilà mon œuvre : vivre. N’est-ce pas tout ? Mais il faut le savoir… Il ne s’agit pas de se trouver sur ce haut plateau d’existence, sans le savoir. Que d’aventures, de raisons, de songes, et de fautes pour gagner la liberté d’être ce que l’on est, rien que ce que l’on est ! Qu’est-ce que la perfection, sinon la suppression de tout ce qui nous manque ? Ce qui manque est toujours de trop… Mais, à présent, le moindre regard, la moindre sensation, les moindres actes et fonctions de la vie me deviennent de la même dignité que les desseins et les voix intérieures de ma pensée… C’est un état suprême, où tout se résume en vivre, et qui refuse d’un sourire qui me vient, toutes les questions et toutes les réponses… VIVRE… Je ressens, je respire mon chef-d’œuvre. Je nais de chaque instant pour chaque instant. VIVRE !… JE RESPIRE. N’est-ce pas tout ? JE RESPIRE… J’ouvre profondément chaque fois, toujours pour la première fois, ces ailes intérieures qui battent le temps vrai. Elles portent celui qui est, de celui qui fut à celui qui va être… JE SUIS, n’est-ce pas extraordinaire ? Se soutenir au-dessus de la mort comme une pierre se soutiendrait dans l’espace ? Cela est incroyable… JE RESPIRE, et rien de plus. Le parfum impérieux de mes fleurs veut que je respire et l’odeur de la terre fraîche vient en moi surgir, toujours plus désirée, toujours plus désirable, sur les puissances de mon souffle. JE RESPIRE ; et rien de plus, car il n’y a rien de plus. JE RESPIRE et JE VOIS. Ce lieu est doux à voir… Mais qu’importe ce lieu ? Qu’importe ce qu’on voit ? VOIR suffit, et savoir que l’on voit… C’est là toute une science. Je vois ce pin. Qu’importe ce pin lui-même ? Ce pourrait être un chêne, là. Je le verrais. Et ce toit de brillante ardoise serait aussi bien un miroir d’eau calme. Je le verrais. Et quant à la figure de ces collines éloignées qui ferment accidentellement le pays, je me sens dans les mains le pouvoir d’en redessiner à mon gré la longue ligne molle… VOIR, c’est donc aussi bien voir autre chose ; c’est voir ce qui est possible, que de voir ce qui est… Qu’est-ce donc que les visions exceptionnelles que les ascètes sollicitent, auprès de ce prodige qui est de voir quoi que ce soit ? L’âme est une pauvresse. Si je ferme les yeux, et si je me concentre, me voici entre l’esprit et l’âme… Quelle misère ! Où sont les formes précises, les nuances, la perspective que le moindre mouvement transforme ? De quel prix de fatigue dois-je payer à présent, sous mes paupières, la durée, la netteté et l’éclat des objets que j’essaie de me former ? Et quelle foi intense, quelles macérations obstinées, quelle oraison excessive pourrait se créer un soleil comme celui-ci qui luit et verse si généreusement son sang de pourpre, pour tout le monde ?
LUST (à part et s’approchant de lui par-derrière avec précaution, et comme invinciblement mue).
Je ne puis demeurer si loin. Ce serait comme demeurer loin de moi-même… Que dirait-il, si je lui baisais la main ? Que ferait-il ?
FAUST
JE RESPIRE et JE VOIS… Mais ce qu’il y a peut-être de plus présent dans la présence, c’est ceci : JE TOUCHE… (Il frappe le bras du banc sur lequel il est assis.) Et d’un seul coup, je trouve et je crée le réel… Ma main se sent touchée aussi bien qu’elle touche. Réel veut dire cela. Et rien de plus.
LUST (derrière lui, à demi-voix).
Il parle, et je me parle ; et nos paroles ne s’échangent point. Et cependant, il ne se peut qu’il n’y ait entre ce qu’il ressent et ce que je sens moi-même une ressemblance… vivante. L’heure est trop mûre, trop chargée des fruits mûrs d’un jour de pleine splendeur pour qu’il se puisse que deux êtres, même si différents, ne soient pas mêmement à bout de leur résistance à la force des choses… Mêmement comblés qu’ils sont, mêmement trop riches qu’ils sont, et comme chargés d’une puissance de bonheur presque insupportable, et qui ne trouve pas son effusion, son terme naturel, son acte, sa fin… une sorte de mort…
FAUST
Oui. Quoi de plus réel ? Je touche ? Je suis touché. Un vieil auteur disait : Toucher, être touché n’appartient qu’aux seuls corps… (Un silence, Lust lui a mis doucement la main sur l’épaule.) On me touche… Qui ?… C’est toi, Lust ?… Je te croyais partie…
LUST
C’est moi… Pourquoi me dire Tu ?
FAUST
Parce que vous m’avez touché… Pourquoi m’as-tu touché ?
LUST
Je craignais que vous ne vous endormiez en rêvant… Ce n’est pas prudent, savez-vous…
FAUST
Je n’ai rien à redouter d’un soleil de plus qui se couche… Laissez la main.
LUST
Non. Pourquoi la laisserais-je ?
FAUST
Parce qu’il n’y a plus de raison… Retirez-la.
LUST
Non.
FAUST
Pourquoi ?
LUST
Puisqu’elle est venue toute seule… En vérité, je ne sais pas pourquoi elle est venue, pourquoi elle demeurerait là, sur votre épaule, et pourquoi se retirerait ? Pourquoi ? C’est vite dit. Est-ce que vous savez vous-même, tout savant que vous êtes, pourquoi vous m’avez dit TU, tout à l’heure ? Cela se fait tout seul, comme tout ce qui est très important. (Elle retire sa main.)
FAUST
Cela est donc né de vous et de moi, et non de vous ou de moi. Votre main et ce mot, cela forme quelque chose, une sorte d’être. Nous n’en savons pas plus que ceux qui font un enfant n’en savent sur celui qu’ils font. L’intimité parfois naît d’un rien, d’une distraction, d’une erreur partagée… Et parfois ce rien se résout en rien ; parfois, il entraîne le tout… Retirez votre main, Mademoiselle.
LUST
Mais je l’ai retirée, Maître.
FAUST
Je croyais la sentir me peser encore très légèrement sur l’épaule… Mais, donnez-la-moi, maintenant… J’en ai besoin. Une sorte de langueur trop agréable me défend de me lever. (Elle lui donne la main ; il fait un mouvement comme pour attirer Lust sur lui ; mais aussitôt il lâche et repousse la main qu’il tenait.) Non… Ce n’est pas la peine… Merci. Ne m’aidez pas. Si vous me la donniez…
LUST
Eh bien ?
FAUST (il se lève).
Le tout viendrait.
LUST (baisse la tête et d’une voix qui tremble).
Vous rentrez ?
FAUST
Pas encore. J’ai envie de travailler encore un peu ici. Nous avons bien une petite heure de jour. On dirait qu’il nous quitte à regret. Mais le travail n’avance guère. Voulez-vous prendre le cahier ? Vous avez de l’ennui ? Vous avez l’air de quelqu’une qui ne soit pas loin de pleurer.
LUST
Oh non !… C’est un air de visage que j’ai de temps en temps, Maître. Je ne sais ce qui fait cela de ma figure. Je dois être bien laide… Mais une femme ne s’y tromperait pas. Elle verrait tout de suite que je ne pense à rien qui demande qu’on pleure. Les hommes ne savent pas lire sur nous ces petites choses qui seraient parfois pour eux de la plus grande importance.
FAUST
Dites plutôt : de l’importance qu’ils attachent aux femmes.
LUST
Je dis plutôt de l’importance qu’ils attachent à telle femme. Celle-là est heureuse.
FAUST
Vous aussi, je vois, vous croyez au bonheur, ce mot pour femmes, et le placez surtout dans la sensation d’être le seul souci, le souverain et l’éternel souci d’un autre… Qui sait ?… Soit. Mais puisque vous n’avez nulle envie ni raison de pleurer, j’en suis bien aise, et je vous prie de vous installer pour la dictée… Où vous voudrez. Bon… Voulez-vous me relire la dernière phrase ?
LUST
La dernière de l’autre fois ?
FAUST
Non, la dernière de la fois d’avant, qui, ensuite, viendra après.
LUST
Ah ! Très bien ! Voici : (Elle lit.) « Je m’assurai enfin, par une exacte revue de mes notes et de mes pensées, que l’erreur unanime des philosophes, tant anciens que modernes, était enfin mise au jour et facilement démontrable. »
FAUST
Parfait. Je poursuis. (Il dicte.) « Et c’est ainsi… C’est ainsi que… Non. Pas de que… c’est ainsi, au cours des années 45 et 46, pendant un séjour à Basilée (B-A-S-I-L-É-E) comme j’habitais familièrement… »
LUST
Familialement ?
FAUST
Famili…è…re…ment « chez une veuve triste… »
LUST
Pauvre femme ! Une veuve triste !
FAUST
Pardon… Je me trompe ; mettez : « chez une veuve jeune… »
LUST
Oh ! Triste était mieux…
FAUST
« Jeune, triste… »
LUST
Ah ! Tout alors !
FAUST
« Jeune, triste et ardente… et ardente… » Mais écrivez donc.
LUST
Oui. Oui… Voilà… C’est écrit. C’était écrit !
FAUST
« dont la jeunesse, la tristesse et l’ardeur, et l’ardeur… me faisaient la maison… la maison… très… »
LUST
Très quoi ?
FAUST
« très agréable… très aimable… Mettons : très agréable… »
LUST
« Mettons », non, c’est vous qui mettez. Moi, j’écris…
FAUST
« très agréable, que j’eus l’honneur de concevoir… »
LUST
Vous ?
FAUST
Mais vous m’interrompez tout le temps ! Ecrivez donc ! « que j’eus l’honneur de concevoir le principe de ce Traité de la Subtilité, dont l’illustre Cardan… (C-A-R-D-A-N) »
LUST
Je sais…
FAUST
« dont l’illustre Cardan m’avait, quelques années avant, volé le titre… »
LUST
Volé avant ?
FAUST
Mais oui… Dans le monde de l’esprit, ces choses-là arrivent. Ce qui n’empêche pas que l’on vole aussi après. L’esprit vole où il peut.
LUST
Mais la veuve ?
FAUST
Attendez que je tisonne un peu mes souvenirs… Voilà. Je poursuis. (Il dicte.) « Un soir d’hiver, comme devant le grand feu… le grand feu… je méditais en regardant la flamme… la flamme… et en caressant distraitement… »
LUST
Distraitement ?
FAUST
« Distraitement… »
LUST
Vous ne pouvez donc pas réfléchir sans cela ? Je vous ai conseillé un chat.
FAUST
Allez, allez. (Il dicte.) « … en caressant distraitement la personne que j’ai dite, et qui s’était assoupie… »
LUST
Accroupie ?
FAUST
Assoupie… « Assou…pi..e sur mes genoux… »
LUST
Comme vos phrases sont longues… Cette veuve n’en finira donc jamais…
FAUST
C’est insupportable… Vous me coupez à chaque instant, Mademoiselle. Le fil se rompt. Je suis obligé de vous demander de relire toute cette phrase. Elle doit être longue, devant être complexe.
LUST
Ah ! Je le vois bien qu’elle est complexe ! (Elle lit.) « Un soir d’hiver, comme devant le grand feu, je méditais en regardant la flamme, et en caressant distraitement la personne que j’ai dite, et qui s’était assoupie sur mes genoux… »
FAUST (dictant).
« L’idée me vint… qu’il y avait… entre toutes ces choses présentes…, ce feu…, ce froid…, cette couleur du jour…, cette… tendre… forme d’équilibre dans… dans l’abandon… le plus… aimable…, les sentiments… vagues qui vivaient doucement dans l’ombre… de mon esprit…, et… d’autre part… d’autre part… mon abstraite pensée… une relation profonde… et certaine… qui s’étendait aussi à mon passé… et sans doute… à ce qui pouvait ad…ve…nir… advenir… »
LUST
Et qui advint, n’est-ce pas ? Dites-le tout de suite…
FAUST (dictant).
« une relation, un accord, que personne jusque-là n’avait su… su saisir et dont j’aperçus, dans l’instant même, la racine, la formule et la portée… »
LUST
C’est fini ?… On n’y voit plus… Je n’y vois plus, moi…
FAUST
Quelques mots encore, et c’est fini. (Il dicte.) « Si grande alors fut ma joie…, si certaine ma victoire… si heureuse la conclusion inattendue d’une longue et difficile partie…, jouée… contre… l’infirmité de la pensée…, gagnée… avec le gracieux concours du hasard, que… que… »
LUST (anxieusement).
Que quoi ?
FAUST (vivement et se levant).
« Que, baisant à pleine bouche la personne que j’ai dite, je dus prendre avant toute chose, et sans autres formes ni paroles, je ne sais quelle revanche furieuse dans l’amour, contre tant de bonheur spirituel brusquement accordé, après tant de… »
LUST (fondant en larmes).
Ah non… Non, je n’en puis plus… Je ne peux plus écrire… Trop fatiguée… trop trop… fa…ti…guée. Et vous allez si vite !
FAUST
Oh… Lust, TU n’es pas bien ?
LUST
Pas bien… Pas bien du tout… Cette phrase était si longue… Si complexe… Et puis… cette veuve… Elle était charmante… N’est-ce pas ?
FAUST
Sans doute… Mais… Elle n’a jamais existé.
LUST
La veuve ? C’est vrai ?
FAUST
Jamais. C’est de la littérature… de l’art… pur. Vous sentez tout l’intérêt qu’il y a à introduire dans le récit aride d’une découverte métaphysique, un petit peu de vérité… seconde, un rien de vie, de chair… vive ?…
LUST
Ah oui… Si elle n’a pas existé, c’est bien plus joli… C’est de la création.
FAUST
Justement. J’ai mis la veuve pour l’effet. Comme un peintre qui met une rose sur sa toile, parce qu’il a besoin d’un rose. C’est pour l’effet… Et pour les historiens. Je vous ai dit et redit que ces Mémoires ne sont pas des souvenirs, et que je tiens ce que j’imagine pour aussi digne d’être MOI que ce qui fut, et dont je doute… D’ailleurs, les souvenirs tels quels n’ont jamais aucun intérêt… Mais les Mémoires !… Allons, petite Lust, je vous ai bien fatiguée ?
LUST
Mais non, Maître…
FAUST
Mais si, mais si… Allons, reposons-nous… Viens faire un tour dans le jardin que la nuit déjà brouille, et dont les ténèbres et les arbres nous attirent là-bas à leur douceur confuse…
LUST
Avec joie… Mais j’ai une soif !… Permettez-moi de cueillir d’abord cette belle pêche… (Elle cueille le fruit, y mord, le tend mordu à Faust.) Oh ! qu’elle est bonne, et puis… elle est à vous… Et puis, encore à moi…
(Faust la prend, y mord, la rend et regarde Lust. Elle lui prend le bras, ils
sortent par la gauche.)
SCÈNE SIXIÈME
MÉPHISTOPHÊLÈS (en vert serpent.
Il tombe de l’arbre).
Frouitt… frou…itt ! Encore une affaire de Frruitt… C’est une reprise… Et jamais personne n’a idée de m’offrir à moi la moindre pomme, pêche ou poire ! Je suis un vieil ami des Arbres, mais j’ai beau rôder parmi eux, je n’ai pas encore trouvé l’arbre de la Reconnaissance. L’ingratitude envers le Diable est de rigueur. Bah ! Tous les fruits sont fruits amers, et qui croit mordre douce pulpe est soi-même mordu au cœur. Tout est poison dans la nature : il n’est zéphir, parfum, ruisseau où je ne flotte ou ne murmure. Amour serait sans moi lueur brève, acte bête. J’y mets tout ce qu’il faut d’ombre et de profondeur, perspective d’enfer, crainte, haine, remords, pour en faire, y mêlant des rêves et des doutes, une merveilleuse variété. Que serait-il, Amour, sans le Serpent qui parle ? Une monotone et périodique combinaison des sexes selon l’histoire naturelle… Fi ! Quelle sainte et sotte simplicité ! Mais, mon FAUST, je n’ai pas soufflé mot, cette fois-ci. Le reptile discret a laissé le jardin, les arômes, le soir, et le seul voisinage d’une chair et d’une autre agir, selon l’éternelle formule. Que dictera cette tendre dictée ? Je me sens friand de la suite. Le plus sûr moyen de la connaître, c’est encore de la ménager soi-même. La poulette est bien prise. Mais le galant n’est plus très vif. Passe encore de dicter… Passe encore de mentir, car cette veuve ardente a fort ardemment existé. Je crois même, car j’en suis sûr, et bien placé pour l’être, qu’elle a depuis terriblement changé de feux… Ha ha ! Jeune, chaude et triste… Quelle certitude !… Ha ha ! Érôs énergumène… Prenez garde à l’Amour… Amour, amour… Hi hi hi ! Convulsion grossière… ha ha ha !…
RIDEAU
ACTE TROISIÈME
La bibliothèque du Docteur Faust aux murs couverts de livres.
SCÈNE PREMIÈRE
LE DISCIPLE, BÉLIAL, ASTAROTH, GOUNGOUNE
(Au lever du rideau, les Trois Diables, masques d’animaux hideux, sont
bizarrement placés dans le décor. Goungoune incube-succube, paré, fardé, perruque dorée, lèvres énormes couleur de feu, est dressé sur
un escabeau, feuilletant un livre. Le Disciple dort, la tête dans un in-folio ouvert sur une table à droite. La scène n’est éclairée que par une flamme livide à brusques éclats verts et pourpres.)
BÉLIAL
As-tu fini de grincer, as-tu fini ?
ASTAROTH
Je m’ennuie, je m’ennuie… Oh ! que je m’ennuie !… Krèk, krèk. (Il trépigne.)
BÉLIAL
Crin, crin, sale requin… Grince, grince de tes dents vertes tout agacées… On dirait que tu broies éternellement du sable de sablier…
ASTAROTH
Je ronge, je rogne, je lime, j’effrite… Tout m’ennuie, l’ennui me ronge… Krèk, krèk…
BÉLIAL
Oh ! ce crin, crin… Qu’est-ce que tu ronges ?
ASTAROTH
Tout… Les cœurs, les corps, les gloires, les races, les roches, — le Temps lui-même… Je mets en poudre… Krèk, krèk…
BÉLIAL
Chacun son goût… Tu ronges, moi, je souille !…
ASTAROTH
Pouah ! Et qu’est-ce que tu souilles ?
BÉLIAL
Tout. Je rends toutes choses ordures. Tu grignotes, mais je dégrade. J’infecte les pensées. Je salis les regards. J’envenime les mots. Je fais la vérité, ou hideuse ou obscène, et qui cherche le vrai, me trouve. Je suis le vrai du vrai…
ASTAROTH
Il trouve un sale Diable au fond de sa recherche…
BÉLIAL
Ignoble RONGE-TOUT, je choisis, Moi !… Ce qu’il y a de plus pur, c’est là ce qui m’attire… L’innocence est mon lot ; l’immaculé m’enivre… Oh que le lys me plaît, que l’hermine m’est chère ! Toute candeur expose un espoir d’immondice…
ASTAROTH
O Poète, tu baves…
GOUNGOUNE
Assez… gueules infâmes… Vous m’empêchez d’entendre ce que je lis…
ASTAROTH
Qu’est-ce que tu fais, là-haut, double catin ?
GOUNGOUNE
Je cherche des sujets de rêves… Il y a parfois des idées bonnes dans les livres.
BÉLIAL
Vieux Double-Six, tu as donc besoin de leçons ?
ASTAROTH
Laisse-le donc ou laisse-la donc. On ne sait jamais à quel genre l’on parle, avec cette gouape à deux fins.
GOUNGOUNE
Rat, Bouche de rat, ronge ta langue !… Je suis, toutes les nuits, la plus belle affaire du monde, garce idéale ou bélier monstrueux.
BÉLIAL
Bah !… Nous aussi, nous travaillons dans le nocturne !…
ASTAROTH
Moi, je hante…
BÉLIAL
Moi, je tente…
GOUNGOUNE
Moi, je hante et je tente et j’enchante… J’attise, je souffle, j’embrase et j’enlace… Oui, monstres, quand je me forme et me condense en pleine et fraîche fille nue, et me glisse le long d’un jeune homme qui dort, je lui ménage un songe si ardent, un accès si aigu qu’il poursuivra toute sa vie, de femme en femme, sans les joindre, l’être illusoire et le délice trop réel que j’ai distillés de son sang et dégagés de sa candeur…
BÉLIAL
Eh bien, descends de ton perchoir, pâle succube !… Tu as là un dormeur tout chaud… Viens chatouiller ce tas ronflant de vie humaine…
GOUNGOUNE
Qu’est-ce qu’il fait là ?
ASTAROTH
Il dort… Quelle merveille !… Dormir… Qu’est-ce que c’est ? Ce doit être une récompense suprême… Dormir, dormir, quel rêve !
GOUNGOUNE
Il est assez beau garçon. Tout jeune… Quel bon sommeil !… Comme il se fie à la nature, et comme l’innocence, l’oubli, l’abandon primitif, la confiance dans la durée, sont à l’aise sur ce visage…
ASTAROTH
Comme si nous n’existions pas…
BÉLIAL
Allons, épouse-moi ça !… Brise-le-moi de leur plaisir mortel !…
GOUNGOUNE
Quel dommage !
ASTAROTH
Halte-là !… N’y touche pas !… C’est le Grand Bouc qui l’a aplati sur ce gros livre, avec un ordre magique de dormir jusqu’au moment qu’il le réveillera…
BÉLIAL
Alors, la paix ! Si le Grand Bouc a son idée…
ASTAROTH
Méphistophélès sait ce qu’il fait. Tu ne veux pas qu’il t’explique ses affaires…
BÉLIAL
Nous ne sommes que ses bêtes… Toi qui es si malin à force de ronger de tout, tu comprends peut-être ce qu’on fait ici…
ASTAROTH
On fait ce qu’on est. Chacun son truc. Je ronge, tu souilles, il ou elle fornique… Nous tentons, vous hantez ; on grouille…
BÉLIAL
Et puis… On est mieux ici qu’en bas, au fond… Au fond au fond de… l’Abîme…
TOUS
(Avec horreur.) L’Abîme !… (Un temps.) L’Abîme… L’A-bî-me… (Ils tremblent.)
GOUNGOUNE
Et puis, ici, on voit des gens vivants… On s’intéresse. Ces êtres-là ont l’amour. Amour, sommeil, merveilles !… Ils ont tout, ces porcs de vivants…
BÉLIAL
Ils ont la mort aussi…
GOUNGOUNE
Mais ils ont l’amour.
ASTAROTH
L’amour, cette saleté ! Moi je le ronge de dégoûts, de dangers et de doutes… Krèk, krèk, je rogne le charme, je mine le désir…
BÉLIAL
Mais moi, je l’infecte et je l’exaspère. Tu le rends triste et je le rends fou… Je l’empoisonne. Il se déchire, il se dévore, il tue…
GOUNGOUNE
Mais vous ne savez rien, vous autres !… Rien de rien… Vous en savez moins encore sur l’Amour que ces vivants idiots qui le vivent… Moi, je sais…
ASTAROTH
Qu’est-ce donc que tu sais, double Cocotte ?
GOUNGOUNE
Ce qu’on sait quand on triche. Je lis dans les deux jeux. Succube, Incube, je sais tout de l’amour. Écoute ma chanson : Je fais l’homme ou la femme, j’agis ou je subis ; je donne ou je reçois, et deviens à mon gré le dessus, le dessous du jeu de s’entr’aimer… Je trahis tour à tour la maîtresse et l’amant. Je connais de leurs sens toute la différence, et nul autre que moi ne lit dans les deux cœurs du monstre à double tête, formé d’amants unis qui tendrement s’ignorent… J’use, sous le sommeil, d’une toute-puissance. Par l’abandon de l’être au bonheur de dormir, la raison, les vertus se sont évanouies et la chair livre l’âme à mes forces charmantes. J’y glisse une langueur qui gagne et qui se change en angoisse délicieuse. L’être halette, il soupire, et ses lèvres qui se tendent balbutient… Alors, je lui murmure au profond de l’esprit quelques formules de perdition, divers germes de mort… Car tout amour contient du malheur qui mûrit, et les nœuds les plus doux se font nœuds de serpents… Chaque sexe craint l’autre, et lui attribue un mystère… Ha ! Ha… Ha ! (Elle rit.) Un mystère !
BÉLIAL
Ces espèces d’incarnés se régalent d’énigmes…
ASTAROTH
S’ils se doutaient que les esprits ne savent rien…
BÉLIAL
Nous ne sommes que des bêtes… Nous sommes tous des innocents…
ASTAROTH
Des purs… Il n’y a de purs que l’ange et que la bête… Tous ces humains sont des métis…
BÉLIAL
Des mêlés… Ils ont de la chair et des idées… La panse qui pense…
GOUNGOUNE
S’il n’y avait que la panse…
ASTAROTH
Il y a aussi la réjouissance, les bas morceaux… Je hais !… Krèk, krèk…
BÉLIAL
Grince, grince !… Moi aussi, je hais !… Je salis, je pourris, je fais tourner le lait, le sang, la bile…
GOUNGOUNE
Et moi, je hais, je hais dessus, je hais dessous !… Je fais les mains tremblantes, les jambes molles, les cœurs serrés, brisés…
ENSEMBLE
Je hais !… Haïr, c’est vivre, nous !
(Ici, le Disciple soupire et remue.)
BÉLIAL
Hop ! Cette fange bouge… Un bonhomme se forme…
GOUNGOUNE
Ma présence déjà vaguement l’inquiète… Regarde : je l’influence. (Elle s’approche, en ondulant, de lui, et lui souffle dans les cheveux ; il s’agite et balbutie.) Tu vois ? Il respire tout autrement, son visage se colore. Tout en lui s’oriente vers le fantôme qui se forme de ses forces. Ses mains cherchent et son âme croit saisir. Faut-il l’amuser plus avant ? Il se charge d’amour peu à peu… Mais je ne suis ici que pour la demoiselle… Je lui ai faufilé de bien jolis rêves, cette nuit, à cette tendre vierge…
BÉLIAL
Vierge ?
GOUNGOUNE
Vierge ? Oui. Vierge au regard des tiers… Mais la tête est putain.
ASTAROTH
Assez parlé, Goungoune… Je m’ennuie, je m’ennuie… Krèk, krèk, je rogne tes ragots… Fais-nous frémir, gémir, geindre et se tordre ce pantin.
BÉLIAL
Pas de ça, hein !… Gare si tu l’éveilles !… Le Grand Bouc le tient là, tout chaud, pour quelque office.
ASTAROTH
Alors, tant pis… Le Grand Bouc a son idée sur cette maison. (Très bas.) Tu sais qu’il a eu jadis des ennuis avec l’Homme d’ici. Il l’a manqué, sais-tu ?
BÉLIAL
(Bas.) Penses-tu qu’il ait trouvé plus malin que lui ?
ASTAROTH
Chut… (Très bas.) Pourquoi pas ? (Un silence.)
GOUNGOUNE
Et il n’aime pas manquer les gros coups, le Bouc. Quand on s’est réservé tout l’honneur de l’Abîme, et qu’on se fait baiser la fesse par tout ce qui fut de plus éminent et excellent sur la terre… ! Mais l’Homme d’ici est comme un peu autre chose qu’un homme, sais-tu ?
ASTAROTH et BÉLIAL
Chut, chut… Silence… Ça sent le Bouc…
GOUNGOUNE
Tant pis… Dommage… Voyez comme il dort bien, l’enfant !… Comme il est frais !… Il me fait hésiter entre mes deux espèces… Tenez, tenez, à peine, je le frôle… Rien ne se passe encore, et la simplicité du plein sommeil qui l’enveloppe demeure intacte !… Innocent, mon chéri, je vais charmer ton beau dormir… Je vois ton amoureux destin qui vient chargé de vie, au fil du riche fleuve de ton sang… Innocent, mon petit, déjà tu n’es plus tout à fait le même… Tu n’es plus ce néant animal qui respire sans être… Tu te sens devenir… Tu deviens un besoin de bonheur… Vois, comme je suis belle… Fraîche est toute ma chair. Douce est toute ma peau… Touche-moi… Touche-la… Est-ce que tu comprends, petite bête ?… Là… Et là… et ici…
(Eille l’environne de gestes caressants. Il se dresseà demi, les yeux fermés, les mains égarées dans l’espace et balbutie.)
LE DISCIPLE
Oh ! oui… Très drôle… Quoi ? Quoi ? Tata… Du bonbon, ton bonbon ! Oh… Très bon… Oh la la…
(On entend un très fort claquement de fouet.)
LES DÉMONS
Le Bouc !
SCÈNE DEUXIÈME
LES MÊMES, MÉPHISTOPHÊLÈS
(un fouet à la main).
(Il apparaît. Les Démons se rétractent vers les murs et se prosternent.)
MÉPHISTOPHÊLÈS
Brutes, que faites-vous de mes commandements ? (Au Disciple.) Larve, rentre au néant, retombe dans l’absence. (Geste. Le Disciple s’aplatit sur le gros livre.) Tirstes brutes incorporelles, vermine de la fange du feu éternel, vous, mes sombres suppôts, valets ignobles du bourreau que je suis.
LES DÉMONS (ensemble).
Satan, ayez pitié de nous ;
Prince du Mal, écoutez-nous ;
Cœur de l’Abîme, épargnez-nous !
MÉPHISTOPHÊLÈS
O vulgaire de la géhenne, excréments des ténèbres, avez-vous oublié qu’il n’y a point dans l’enfer place pour des rebelles ?
LES DÉMONS
Satan, Satan, ayez pitié de nous !
MÉPHISTOPHÊLÈS
Abominables chiens, vous tremblez à présent…
LES DÉMONS (psalmodiant tour à tour).
Cœur de l’Abîme !
Arche de Haine !
Puits du Mensonge !
Ombre du Vrai !
MÉPHISTOPHÊLÈS (claquement de fouet).
Silence ! Assez de cette infâme parodie !… Lâches, je serais Ange encore si j’avais pu m’aplatir comme vous !… Ah ! quel châtiment que vous avoir pour ministres de mes œuvres, ignobles monstres !… Vous êtes laids !… Quel dégoût ! Je suis excédé de cette monotone besogne de damnation qui m’accouple, moi, pour l’éternité, à vos museaux hideux, blasphèmes figurés, instruments d’épouvante par qui s’exerce toute la bassesse de la Très Haute Justice. O misère !… Je fais toujours la même chose… Heureux l’Homme vivant, il va du Bien au Mal, du Mal au Bien, il se meut entre la lumière et les ténèbres ; il adore, il renie ; il parcourt toutes les valeurs que la chair et l’esprit, les instincts, la raison, les doutes, les hasards introduisent dans son absurde destinée. Il peut gagner ou perdre… Mais MOI !… Être le Diable est pauvre !… (Les Démons rient.) Vous riez, sale meute, féaux abjects. Riez, riez !… (Il les fouaille de son fouet à neuf queues.) Riez, riez, roulez ce rire noir, chargé d’un bruit de chaînes… Que ne puis-je vous détruire, et moi-même !… (A Astaroth.) Qu’est-ce que tu marmonnes, gueule d’ombre puante ?
ASTAROTH
Monseigneur, nous vous baisons, selon le rite, et l’une et l’autre fesse, et vous offrons respectueusement l’hommage de nos pires exhalaisons. Recevez notre encens. Humblement assemblés à vos ordres, notre stupidité attend de Votre Insigne Malveillance ce qu’Elle condescendra à nous prescrire en vue de l’accomplissement de nos malices, vilenies, dommages et perturbations intestines généralement quelconques dans ce logis… Krèk, krèk…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Assez… Assez grincé, mal graissé. Tu crisses vraiment trop… Tu rognerais le Diable… Vas-tu réduire en poudre la substance de l’Éternité ?
BÉLIAL
Bravo !… Bien dit.
MÉPHISTOPHÊLÈS
Silence, porc !… Je ne souffre d’être loué que par des hommes, — et les plus hauts d’entre eux, seuls, savent parler de moi… Donc, silence ! Écoutez et tremblez !… Ici vit et se moque de l’Enfer un certain Faust… Celui-ci me regarde : il est trop fort pour vous, racaille… Occupez-vous de la maison. Que l’inquiétude y trouve sa demeure. Qu’il y ait de l’angoisse dans l’air, dans l’ombre ; du gémissement dans les meubles, du frisson dans les tentures ; que la lumière palpite étrangement dans les lampes, et qu’une présence inexplicable et effrayante se fasse sentir en toutes choses du logis. Quant à toi, Goungoune, le garçon qui est là et la fille qui vient, je te les livre. Je veux les voir, demain, dès le jour, subornés. Il me les faut, l’un et l’autre, engagés dans les voies de leur chair, toute gonflée des plus âcres poisons de la luxure. Travaille-leur la fibre. Ensemence d’amour leur faiblesse nocturne. Organise leurs songes. Gonfle d’espoir confus leurs cœurs trop pleins de forces et fais qu’ils se réveillent dans cet état d’imminence du désir et de surabondance de tendresse qui fasse le moindre incident les précipiter l’un sur l’autre. Tu sais imiter le hasard. Tu te prendras tout à l’heure à ce gamin, dont il faut à présent que je manœuvre un peu la cervelle niaise. Quant à la fille, soigne-la… Il y a un certain mystère dans cette dinde. Je vais lui dire un mot…
(Il fait un signe ; les Démons se replacent, laissant libre le milieu de la scène.)
SCÈNE TROISIÈME
LES MÊMES, LUST (portant une lampe).
(Les Démons sont imperceptibles aux humains, parlent, rient sans être entendus d’eux.)
LUST
Un livre… Un livre pour ne pas penser… Un livre, entre mon âme et moi… Mais quel livre, mon cœur, quel livre, cette nuit, pourrait donc me séduire à quelque autre vie que la mienne ? Quel conte, quel roman, quand je ne fais qu’inventer autant de bonheur, autant de malheur que je puis, et trop vivre de tout mon être ces transports, ces élans… ces chutes et rechutes de mon âme ?… Ah, si je savais ce qu’elle veut !…
(Ici, Méphistophélès, invisible, se place derrière elle. ET ILS DISENT ENSEMBLE, à demi-voix, les répliques désignées par le mot : ENSEMBLE.)
ENSEMBLE
Tu le sais bien ce que tu veux. Tu le sais trop ce que tu veux. Tu n’oses pas te dire ce que tu oses te sentir tout près de faire…
LUST
O quelle voix me parle qui est la mienne et qui me tourmente comme une autre… Je me retourne dans le lit de mes pensées… Un livre, un livre, pour ne pas m’entendre !… Mais il me semble que je ne lirai jamais plus… O mon cœur, que me font tous ces livres qui ne sont qu’esprit mort et choses qui peuvent se dire ?…
ENSEMBLE
Écoute, petite Moi… Écoute… Je suis la plus sincère de tes voix ! Écoute bien : je suis ta vérité, ta voie et ta vie… Écoute, écoute, voici le bon conseil…
LUST
O quelle voix me parle qui eêt la mienne et qui me trouble ?…
ENSEMBLE
Écoute, écoute, voici le seul conseil : AIME-TOI !…
LUST
O mon cœur qui sais tout ! Il bondit brusquement. Il s’arrête tout à coup, avant toute pensée… Il est là, comme un poing serré qui tiendrait tout ce qui importe…
ENSEMBLE
AIME-TOI… AIME-TOI… AIME TOUS TES DÉSIRS !
(Ici, Méphistophélès se faisant visible passe devant Lust et la salue.)
MÉPHISTOPHÊLÈS
Vous cherchiez un livre, ma chère Demoiselle, qui n’avez aucune envie de lire… (Elle l’aperçoit, tressaille et recule.) Vous avez bien raison. Tant d’autres choses peuvent se rêver. Tout ce qu’on peut écrire est niaiserie. Ce qui n’est pas ineffable n’a aucune importance… (Elle recule.) Vous avez toujours peur de moi ?… Je puis faire peur, sans doute… Je vous l’ai même un peu montré… Mais je puis aussi vous rendre service. (Elle lui tourne le dos.) Tenez, vous ne savez pas ce que vous souhaitez… Moi j’y vois clair dans les ténèbres, comme les chats. Je débrouille… Je simplifie… Les gens ont peur de leurs idées… Ils ont peur d’aimer ce qu’ils aiment… Qu’allez-vous donc chercher un livre, et dans un livre, toutes les sottises d’autrui ?… Lisez et relisez ce roman favori qui ne cesse, dans votre tête, de s’écrire, et de s’illustrer, de se refaire et parfaire, aussi vivant que vous-même… sinon davantage. Quant à la poésie, voilà dont vous n’avez aucun besoin… Toute votre personne est un poème. Dans vos yeux, sur votre visage, brille le feu lyrique, et l’ardente surabondance d’un sentiment souverain inspire à tout votre être la présence de l’extrême beauté. Vous êtes belle, belle !… (Elle se cache le visage.) Allez, ne voilez pas ce que le Diable admire… Acceptez les compliments d’un connaisseur tout désintéressé. Moi, je ne goûte que les Anges… Ils me troublent. (Les Démons s’esclaffent.)
LUST
Le Monstre !… Toujours là…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Voyez, très pure enfant, comme je suis discret. Je vous dis que vous êtes au plus beau de vous-même, et je n’ai pas cherché, voulu chercher, ce qui vous embellit si pleinement. Vous savez bien pourtant que je lis à l’ombre de l’âme comme on lit une écriture à la lumière, et je sais que les vérités font peur d’abord à qui les forme en soi et qu’elles germent loin du jour… Mais ne tremblez donc pas… Qu’avez-vous ?
LUST (a aperçu le Disciple endormi, tressaille,
saisie d’effroi, et s’écrie :)
Oh !… Un mort…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Mort de sommeil. Il respire assez bien. Que ferais-je d’un mort ? Un défunt est pour moi une affaire finie… Non, ce n’est là qu’un aimable jeune homme, ici venu, comme vient un insecte à la flamme, venu puiser la lumière Faustienne à la source… Je crains que le Docteur ne l’ait à peu près éconduit, et par pure ou impure bienveillance, je l’ai retenu sous ce toit. Je voudrais l’introduire à la saine doctrine. Voyez déjà le fruit de mon enseignement : j’endors, comme un vrai Maître…
LUST
Le malheureux… Pourquoi est-il resté ?… Si jeune !… Il est perdu… S’il savait, quel vampire…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Le mot est faible.
LUST
Je vous hais, je vous hais !
MÉPHISTOPHÊLÈS
Me haïr… c’est m’aimer !