Œuvres (Pléiade), tome II
Lust, la demoiselle de cristal
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
LUST
Dire que devant moi, vous l’Enfer… l’Esprit même du MAL…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Il fallait bien quelqu’un pour cet office… Je suis une créature, comme vous.
LUST
Mon Dieu, mon Dieu !…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Pas de gros mots !… N’est-il pas écrit que vous serez induits en tentation ? Fais-je pas mon office ? Fallait-il que le Créateur s’en chargeât ? Et l’ordre n’exige-t-il pas quelques ministres assez noirs pour lui fournir la quantité d’horreur, de cruauté et de perfidie dont il a besoin pour éprouver, choisir, punir ?… Tant pis pour qui succombe !… Que serait le mérite sans moi ? Je suis tout le péril qu’il faut pour faire un Juste.
ASTAROTH
Comme c’est intéressant !
BÉLIAL
Tu ne t’ennuies plus, hein ? Il parle comme un Ange.
LUST
Seigneur, Seigneur !…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Il ne s’agit pas de dire : Seigneur, Seigneur… Petite Lust, vous vous intéressez donc bien à ce garçon ?
LUST
Je ne le connais point. C’est vous que je connais. Je tremble pour un être.
MÉPHISTOPHÊLÈS
Vous tremblez pour un inconnu ?… Ha, ha… Connaissez-le du moins. Donnez-moi votre lampe. Regardez : je l’éclaire. Il est bien, n’est-ce pas ? Il vaut qu’on s’en occupe et qu’on le dispute au Démon.
GOUNGOUNE
Quel maquereau !…
BÉLIAL
Ah ! qu’il est malin, le Malin !
GOUNGOUNE
La garce. Elle y met les yeux. Voyez-moi cette innocence.
ASTAROTH
Et l’âme s’apprivoise… Hi hi…
LUST
Le pauvre enfant !… Si jeune !… Là, sans défense… Il faut l’avertir… (Elle crie.) Monsieur, Monsieur, éveillez-vous ! Monsieur !…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Inutile. Il dort à ma façon. Le tonnerre, à présent, lui serait à peine un murmure sans cause… Mais, dès demain matin, vous le retrouverez bien éveillé. Vous verrez comme il est gentil, et frais, et tendre. Voyez-moi ce front pur… On voudrait dormir comme lui… Avec lui… tout près de lui… trop près de lui…
LES DÉMONS
Dormir, dormir… Nous ne dormons jamais… Ah ! Dormir !… Quel rêve !…
LUST
Que faire ? Épargnez ce petit !
MÉPHISTOPHÊLÈS
Moi ? Je n’ai pas le choix. Ne me prêtez pas les variations et caprices de la Toute-Puissance. Je suis plus absolu. Je suis le Mal tout pur, et j’ignore tous ces compromis, ces rachats, ces miséricordes, ces rémissions et ces grâces, qui, par LA-HAUT…
LUST
Oh, je sais trop !… Vous êtes l’implacable !… Je cours chercher le Maître… Lui seul pourrait agir…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Ouais… Le Maître… ha, ha… Il s’étonnera peut-être de l’intérêt que vous portez à ce bachelier de passage, qui s’est implanté chez lui sans qu’il le sût. Faust n’est pas grand amateur de jeunesse ; et puis, je me demande s’il goûtera beaucoup le généreux émoi de sa Demoiselle de Cristal pour le bel oiseau que voici… Il est vraiment assez joli garçon, le petit. (Il l’éclaire. Jeu de lampe.)
LUST
O monstre, monstre…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Le métier avant tout, comme disait un pape.
BÉLIAL
Je le connais ce pape : il est dans la fosse BAAL.
MÉPHISTOPHÊLÈS
Mais… Vous êtes donc bien sûre de la perdition de cet amour d’enfant ? Dites, Lust, le croyez-vous sans force contre moi ? Peut-être songez-vous, sans vous en douter, qu’il pourrait être sans force contre vous ? Hein ? Contre vos yeux… hein ?
ASTAROTH
Ho, le fameux serpent !… (Les Démons rient bruyamment.)
LUST
Il ne me connaît point. Il ne me verra point.
MÉPHISTOPHÊLÈS
Bah… Je puis bien vous présenter à lui dans quelque rêve… Et il vous reconnaîtrait au réveil. Hein ? Il en serait bouleversé. Vous concevez ?… Mais, quoi que je puisse faire, je ne puis pas entreprendre sur sa liberté… SUR SA LI-BER-TÉ !… Il est libre ! Je vous dis qu’il est libre, LIBRE ! Et moi, je suis dans les fers, je ne puis qu’essayer, éprouver… tenter, comme vous dites… Mais, jusqu’au point final, le choix vous appartient. Le TRÈS-HAUT a abandonné au TRÈS-BAS un droit de chasse dans l’évasive et flottante forêt du Libre-Arbitre. C’est une futaie enchantée et enchevêtrée, qui est en vous. J’y dispose mes pièges, j’y multiplie mes embûches, j’exploite les hasards… Et puis, j’ai le sommeil. Là, je travaille à l’aise. Point de pensée et pas de retenue. A la faveur de la toute faiblesse, je conspire avec les esprits de la chair. Je peins sur ténèbres les plus vives couleurs de la vie… Mais l’âme à son réveil… Èlle peut m’échapper. C’est une lutte, Lust…
LUST
Quelle lutte… inégale !
MÉPHISTOPHÊLÈS
Sans doute. Belle comme vous êtes, Lust, vous êtes dans mon jeu. Ce sont les biens charmants que vous offrez aux yeux qui peuvent, jeune fleur, incliner un mortel au mal que je dois faire. Voyez comme je parle clair, moi que l’on dit Trompeur. Dites, soyez vous-même aussi franche que moi. (Il la regarde fixement.) Dites ? Vous aimez Faust ?
LUST
Aimer ? Ce mot pour vous n’a qu’un sens… que j’ignore.
GOUNGOUNE
Ho ! ho !
MÉPHISTOPHÊLÈS
Ho ! ho !
LUST
Suis-je, ou ne suis-je pas transparente pour vous ?
MÉPHISTOPHÊLÈS
Le Diable sera franc. Votre cœur m’embarrasse. Il m’intrigue parfois, comme parfois me déconcertent l’extrême intelligence et la lucidité excessive de Faust.
LUST
Mon cœur vous soit obscur !… Il me l’est à moi-même. Tout démon que vous êtes, vous n’y pouvez rien comprendre. Après tout, vous n’êtes que le Diable. Un déchu, un vaincu… Un plus faible, en somme ! Un raté, un déchet, jeté dans les égouts de la création… Allez, méchant, vous ne pouvez rien sur mon cœur, vous n’y comprenez rien, rien, rien !… Il n’y a point de musique en vous… O mon cœur, tu te moques du mal… et même du bien… Mais vous !… Tu n’es qu’esprit !… Mais les Anges eux-mêmes, les Archanges fidèles, tous ces fils de lumière et ces puissances de ferveur ne peuvent pas comprendre… Ils sont purs, ils sont durs, ils sont forts. Mais la tendresse !… Que voulez-vous que des êtres éternels puissent sentir le prix d’un regard, d’un instant, tout le don de faiblesse… le don d’un bien qu’il faut saisir entre le naître et le mourir. Ils ne sont que lumière et tu n’es que ténèbres… Mais moi, mais nous, nous portons nos clartés et nous portons nos ombres… Je vous le dis, Enfer, l’Éternité m’est peu…
MÉPHISTOPHÊLÈS
Ta, ta, ta, vous vous trouverez bien sotte, à la fin, c’est-à-dire au grand commencement… Les esprits ne sont pas si bêtes que vous croyez, ni les Anges si insensibles… Que pensez-vous tirer de notre Faust ? Il est plus froid que moi… S’il eût un rien de cœur, ma belle, il se serait ou sauvé ou perdu. Mais, enfin, l’aimez-vous ?
LUST
Le sais-je ?… Son absence m’est présence, et sa présence me saisit toujours comme une chose impossible. S’il est là, près de moi, ce n’est presque plus lui, puisque le voir, c’est ne plus y penser. Je suis comme moins avec lui…
GOUNGOUNE
Petite putain, je la connais ta façon de penser à lui en son absence.
MÉPHISTOPHÊLÈS
Dites !… La pêche partagée était délicieuse, n’est-ce pas ?
LUST
Pourquoi me demandez-vous cela ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Elle était de mon verger…
LUST (bas).
Elle était presque trop bonne. (On frappe.)
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je voulais vous le faire dire. Ou bien vous auriez menti… (On frappe.)
SCÈNE QUATRIÈME
LES MÊMES, LE SERVITEUR (il porte un flambeau.)
LE SERVITEUR
Je vous demande pardon, Mademoiselle. Pardon, Monsieur. C’est pour mon service.
LUST
Qu’est-ce qu’il y a ?
LE SERVITEUR
Il y a… Qu’est-ce qu’il y a ?… Oui, qu’est-ce qu’il y a ?… C’est que je m’embrouille… Il y a que je m’embrouille… Ma tête s’embrouille… Voyons, voyons !… (Les Démons se moquent de lui, grimacent et gambadent.) J’ai l’impression depuis ces jours-ci que la maison est pleine d’araignées… J’ai les idées pleines de fils… Je ne puis pas penser à rien sans penser à tout, ni à quelque chose sans penser à rien… C’est curieux. (Il aperçoit le Disciple.) Tiens, encore quelqu’un… Voyons, voyons, ça m’embrouille. Je m’embrouille… C’est que je viens de faire la chambre rouge pour Monsieur, j’ai préparé un bon feu.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Inutile.
LE SERVITEUR
Et voici un autre Monsieur ? Où le mettre ? C’est qu’il dort déjà…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Avec moi. La nuit, tout seul, j’ai peur.
(Les Démons rient aux éclats.)
LE SERVITEUR
De quoi, Monsieur ? Moi, je n’ai peur que de ma tête… Voyons, voyons… On n’a jamais à craindre que sa tête. Enfin, si Monsieur veut prendre ce Monsieur avec soi, tout s’arrange. Je respire. Car depuis toujours ces jours-ci, rien ne s’arrange plus ici… Je veux en parler respectueusement à Monsieur le Professeur, mais je n’ose pas… Il vous regarde avec ses riches yeux qui rendent pauvre et bête… Je deviens une bestiole, un caniche quand il me regarde.
LUST
Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ?
LE SERVITEUR
Mademoiselle, je suis très observateur, et puis, je fais mes petites réflexions. On a beau être un employé, on a son jugement et même ses persuasions. Oui… attendez… Je m’embrouille ; je m’embrouillle… (Les Démons rient très bruyamment.) Oh ! quel vent… voyons, voyons… Ah ! Voici les faits. Tous les matins, tous les matins, depuis toujours ces jours-ci, j’observe un cas extraordinaire. Figurez-vous, je suis là, à l’office, à faire chauffer mon lait… Hein ? Bon. Eh bien, qu’est-ce qui arrive ? A l’instant même… Hein ? A l’instant même que le lait va bouillir, je suis victime d’une petite distraction de rien du tout, et pfouff ! mon lait, pfouff ! dans le feu… ça, tous les jours… Je sais, je suis sûr que cela va arriver… Je ne le quitte pas des yeux, je le guette, je lui parle… Je lui dis : Attends, attends… Hein ? Bon ! Ah bah !… Il s’en moque. Au moment juste, il monte ; je vas le tirer… Hein ? Crac ! Une idée passe par là… Je ne sais pas comme elle trouve la place de passer entre mes yeux qui guettent et moi tout prêt à tirer la casserole ?… Bref, crac, l’idée !… Et pfouff !… Mon lait bouillant fiche son camp comme s’il avait le diable à ses trousses.
BÉLIAL
Le Diable, Présent !
(Tous les Démons se tordent et crient : PFOUFF !)
MÉPHISTOPHÉLÈS
Évidemment. C’est l’âme du lait.
LE SERVITEUR
Monsieur croit ?… C’est sûrement cela. C’est l’âme du lait. Je me permets de m’approprier cette opinion. Je n’ai pas fini mes classes, moi. Mais je suis très observateur, et je vois bien que Monsieur est très au courant de tout ce qui se passe de travers. Oui, Monsieur, il y a certainement dans toutes les affaires, un rien de temps, un tout petit temps, un rien de rien de temps de démon, juste ce qu’il faut pour lâcher une sottise que l’on gardait bien sagement en soi, bien à part, bien surveillée jusque-là… Oh, on était bien sûr qu’on ne la ferait pas, bien sûr… On avait l’œil dessus, parbleu !… Et puis, pfouff. Cela bout, bondit, déborde, et tout le lait de l’innocence s’ensauve dans les charbons… (Les Démons rient.) Mais quel vent ce soir ! Entendez-moi ce vent du diable… Oui, c’est pourtant comme cela que des braves gens se trouvent des fois changés en criminels, sans savoir comment ni pourquoi. Il leur arrive dans la tête un rien de rien de temps de démon, et crac !… La sottise est faite, avant qu’on l’ait faite… Et qui l’a faite ? Personne. Et pourtant les voilà frits… Ils se réveillent en plein malheur…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Parfois heureux.
LE SERVITEUR
Toujours penauds, Monsieur… Mais n’est-ce pas ainsi que nous sommes tous, plus ou moins… mis au monde ? Un rien de temps de démon…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Et nous voilà conçus…
GOUNGOUNE
Convulsion grossière ! Pfouff !… (Tous les Démons, en chœur : PFOUFF.)
LE SERVITEUR
Si Mademoiselle veut bien venir ? Je crois que Monsieur le Professeur lui a donné ses ordres pour la table. Demain, c’est le jour de marché et la cuisinière part dès le petit matin.
LUST
Je viens.
(Elle sort vivement, suivie par le Serviteur, qui lui ouvre la porte du fond et s’efface. Au moment qu’il va passer à son tour, BÉLIAL bondit après lui, souffle sa lampe. Ténèbres.)
LE SERVITEUR
Voyons !… Voyons !
LES DÉMONS
A nous !… A nous !… Tohu-bohu !…
MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix tonnante).
Hella ! hella ! Discorde !… Hella ! Désordre !… Ou-toum botoum !…
LES DÉMONS
A nous ! A nous !… Tohu-bohu !…
(Grand vacarme, rires, cris, gémissements dans le noir.)
SCÈNE CINQUIÈME
MÉPHISTOPHÉLÈS, LE DISCIPLE
(toujours endormi, le front sur un gros livre).
MÉPHISTOPHÉLÈS (assis à la turque sur la table).
La Lust cherchait un livre. Un livre pour ne pas penser… Penser, c’est ce qu’ils font quand ils ne font rien… C’est une fille étrange. Penser à qui ? A quoi ? A Faust ? A Faust, pour le plaisir ? A Faust, dans l’abandon, et puis dans la convulsion de l’amour ? Non, Non. Elle est une fille trop étrange… (Il se lève très agité.) Je ne vois pas ce qu’elle veut de Faust. Entre homme et femme, il n’y a pas trois possibilités. Elle ne sait pas elle-même. Aussitôt je le saurais. Mais elle ne sait pas : donc, elle m’est obscure. Je suis l’être sans chair, qui ne dort, ni ne pense. Dès que ces pauvres fous s’éloignent de l’instinct :, je m’égare dans le caprice, Pinutilité ou la profondeur de ces irritations de leurs têtes, qu’ils nomment des « idées »… Je me perds dans ce Faust, qui me semble parfois me comprendre tout autrement qu’il le faudrait, comme s’il y avait un autre monde que l’autre monde !… C’est ici qu’il s’enferme et s’amuse avec ce qu’il y a dans la cervelle, et qu’il brasse et rumine ce mélange de ce qu’il sait avec ce qu’il ignore, qu’ils appellent Pensée… Elle cherchait un livre. Un livre pour ne pas penser… Il s’agit bien de penser… Elle ne sait ce qu’elle veut, et le veut de toutes ses forces. Ce qu’elle veut la consume… Serait-ce quelque feu que je ne connais point ? Je m’y perds… Je me perds dans l’esprit de Faust, dans Pâme de Lust… Perdition du Diable… Je ne sais pas penser et je n’ai pas d’âme : c’est pourquoi… moi, je ne connais que mon devoir… A l’autre, maintenant… Au plus simple… (Il fait des gestes magiques sur le dormeur.) Hopp !… Herrès… Hopp ! Reviens… Renais… Revis… Reprends des mains, des yeux, des lèvres… Je brise la sphère d’ombre du sommeil… Forces, rassemblez-vous… Étincelle du Vrai, rallume ce nigaud !… Herrès… Hopp !…
LE DISCIPLE (s’étire et bâille, ouvre de grands yeux.
Le lustre de cuivre s’allume).
Aâ… Aâ… (Il bâille.) Que de bouquins… Je n’ai jamais tant lu… u… Ouf… (Il aperçoit Méphistophélès.) Tiens, vous êtes encore là ?… Je vous quitte, et par le fait même que je vous quitte, je vous retrouve… C’est drôle… C’est que je dormais, sans doute, et que je rêvais de vous.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Non… Vous lisiez. Seulement, vous lisiez de trop près, le nez dans cette prose épaisse.
LE DISCIPLE
Le nez ?… Ma foi, la lecture, après tout, ce n’est qu’un va-et-vient du nez, qui chemine de gauche à droite et vole de droite à gauche… L’auteur mène ce nez, qui ne suit pas toujours… Mais, lecture ou non, c’était palpitant. Je sors d’un poème, mon cher, et non d’une pâteuse prose.
MÉPHISTOPHÉLÈS
La prose n’est jamais qu’un pis-aller, mon cher… Et alors ?
LE DISCIPLE
Alors ?… Mais comment traduire un poème ? Comment dire ?… Il n’y a pas de nom pour cette douceur… Mais si neuve douceur qu’elle frôlait quelquefois l’angoisse ; mais délicieuse angoisse… J’effleurais par instants un bonheur inouï avec la sensation aiguë de m’élancer vers quelque extrême de moi-même, vers je ne sais quelle mort incomparable qui se faisait exiger de plus en plus furieusement… Une mort par effusion… Non. C’est indescriptible. Je dis des choses absurdes…
MÉPHISTOPHÉLÈS
L’absurde a ses raisons, Monsieur, que la raison soupçonne.
LE DISCIPLE
Et puis je m’égarais aussi dans un vertigineux désordre d’approches tièdes ou fraîches, où les mains que je croyais avoir trouvaient, tâtaient, perdaient des fragments adorables, comme d’une statue vivante et fuyante, d’une Vénus fondante…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Bigre !… Prenez garde à l’amour… Ce n’étaient point, j’espère, les quartiers d’une Jézabel… Votre poème ne fut qu’une improvisation des jeunes forces de votre âge. Tous ces membres charmants, ces lambeaux précieux s’expliquent assez bien. Tout ce songe est plein de promesses.
LE DISCIPLE (déclamant).
Et les fruits passeront la promesse des fleurs…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je l’espère bien. Ce sont là des avis de la bonne nature. Elle en sait plus que Faust, mon jeune ami. Et moi, qu’est-ce que je faisais dans ce carnage tendre ?
LE DISCIPLE
Vous ?… C’est toute une histoire… Mais… Je viens de la perdre. Ici, se rompt le fil, et ma mémoire expire. Il me souvient seulement que vous avez traversé la merveille au moment le plus pathétique, et le réveil survint.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Moi ? Rompre un charme ?… Non.
LE DISCIPLE
Quand je dis vous, c’était vous et point vous. C’était un géant sec, d’une maigreur incroyable, bien plus maigre que vous, et noir, noir comme un charbon brillant. Et pourtant, je savais que c’était vous.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le rêve est une mascarade. Il se peut que ce fût là un costume de rigueur pour circuler dans le carnaval de vos nocturnes libertés.
LE DISCIPLE
Mais je rêve peut-être encore… Qu’est-ce que je fais ici ? Et quelle heure est-il ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il est l’heure qu’il faut qu’il soit… L’Heure qu’il faut qui soit pour que les choses qui doivent être ensemble soient ensemble, et pour que les choses qui furent ne s’amusent point avec celles qui pourront être… Pourquoi je vous ai retenu sous ce toit ? J’ai mes raisons de penser que le Docteur a quelque regret de l’accueil assez tempéré qu’il a fait à un jeune enthousiaste venu de fort loin l’adorer. Il ne serait pas fâché d’agrémenter un peu l’impression expéditive qu’il a pu vous donner de lui. Il a parfois des reprises de grand homme… Et puis, j’ai pensé (à tort ou à raison) qu’il vous intéresserait, peut-être, bien disposé que vous me semblez être à sourire aux grâces de la vie, de faire la connaissance d’une jeune personne qui s’ennuie, qui, sans doute, a ses songes comme vous avez les vôtres, qui est ravissante, et qui est enfin la secrétaire du Docteur.
LE DISCIPLE
La secrétaire du Docteur ?… Comment ? Ce n’est pas vous… Vous êtes, peut-être, le père de cette Demoiselle, et vous songez à la caser ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Moi ? Je n’ai pas d’enfants, hélas…
LE DISCIPLE
Mais enfin, vous jouez ici un certain rôle… A qui ai-je l’honneur de parler ?
Méphistophélès Au géant maigre et noir.
LE DISCIPLE
Allons ! (Il hausse les épaules.)
MÉPHISTOPHÉLÈS
Qui je suis ?… Vous ne le croiriez pas, si je vous le disais… Alors, ce n’est pas la peine. Et puis, c’est toujours tromper le monde que de se définir.
LE DISCIPLE
Sacrebleu, mais vous faites quelque chose, dans la vie…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Dans la vie ?… (Sourdement.) Krèk, krèk… Hum… j’y fais… un peu de tout, puisque je fais ce que l’on veut. Vous entendez ? CE QUE l’on veut… Et je fais même que l’on veuille ! Je suis Professeur d’Existence. J’instruis à aimer ce que l’on aime, à fuir ce que l’on n’aime pas. J’aide à vivre ceux qui aiment à vivre, à en finir ceux qui en ont assez. Je donne satisfaction. JE PROCURE… Voyez en moi le plus discret de ces officieux, bons à tout faire, que l’on prend, que l’on laisse, et que l’on compte bien, succès ou non, payer finalement d’ingratitude, sans le moindre remords… Au contraire !… Ils sont toujours dans l’ombre ou la coulisse des ennuis que l’on peut avoir, à portée du besoin, du désir ou du désespoir.
LE DISCIPLE
A peu près comme l’arme du meurtre ou suicide sous la main de l’homme aux abois.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Quelle heureuse comparaison !
LE DISCIPLE
En somme, vous agissez par pur amour du genre humain ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
J’en suis le seul ami. Non, rien ne m’est plus cher que de faire à qui en veut tout le plaisir possible. J’agrémente, je simplifie, j’amuse, j’exalte ou j’orne la vie. En un mot : JE SERS.
LE DISCIPLE
Vous servez ?… Quelqu’un jadis, un immense Déchu cria contre le Ciel tout le contraire. Il hurla : JE NE SERVIRAI PAS… C’était fier. Il était dur, le bougre.
MÉPHISTOPHÉLÈS (modestement).
Ce fut en d’autres temps… Moi, je sers. Je sers, vous dis-je, à ce qu’on veut, en ce qu’on veut ; et sur l’heure, sans bavardages, sans marchandages. Je ne fais aucune morale aux êtres que j’oblige… Bref, je fais du bien, et je fais le bien que je fais avec le plaisir même que l’on trouve généralement à faire le mal.
LE DISCIPLE
Diable !…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Vous dites ?
LE DISCIPLE
Je dis : Diable.
MÉPHISTOPHÉLÈS
C’est un appel ?
LE DISCIPLE
C’est une manière de parler… C’est peut-être un certain regret, ma foi, qui m’échappe.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ah ?
LE DISCIPLE
Mais oui. Satan n’est plus, qui était la complaisance même. On l’évoquait. Il accourait. On se vendait. Il vous comblait… Et puis, on s’empressait au bon mauvais moment de faire ce qu’il fallait pour lui tirer des griffes cette chère âme immortelle…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Au voleur !… Canailles !… Ah les sauvés, les gredins. Au Paradis ! au Paradis, ces escrocs !…
LE DISCIPLE
Entre nous, n’est-ce pas ce qui court dans le peuple et dans la littérature au sujet de notre grand Faust ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Moi, je ne suis sûr de rien. C’est une forte tête, savez-vous, le Docteur.
LE DISCIPLE
Enfin, il n’y a plus aujourd’hui ni âmes ni Diable, et je le trouve bien fâcheux. Il était si simple, si clair, si facile de vendre son âme à terme, et de la racheter, au plus bas, à la liquidation du corps.
MÉPHISTOPHÉLÈS
On peut toujours essayer… Je fais une hypothèse. Supposez que le fameux personnage en question ait encore une certaine existence… Hein ? On ne sait jamais, hein ?… Je suis des plus curieux de savoir ce que vous lui feriez la faveur de lui demander, hein ?… (Il s’incline, en marchand qui offre.) Après tout, ü ne vivait, comme tout le monde… comme les plus haut placés, eux-mêmes, que du crédit qu’on lui accordait… Allons, dites un peu, comme dans l’ancien temps, votre : SATAN A MOI, et faites vos souhaits… On verra bien.
LE DISCIPLE
Mes souhaits ?… Que souhaiter ?… Le choix n’est immense. L’âme est si pauvre en objets de désir… Tenez, je compte sur mes doigts, et d’une seule main. Être fort. (Tous deux comptent ensemble en ouvrant leurs doigts.)
MÉPHISTOPHÉLÈS
UN.
LE DISCIPLE
Être beau.
MÉPHISTOPHÉLÈS
DEUX.
LE DISCIPLE
Être aimé.
MÉPHISTOPHÉLÈS
TROIS.
LE DISCIPLE
ÊTRE RICHE.
Méphistophélès
QUATRE.
LE DISCIPLE
Être maître.
MÉPHISTOPHÉLÈS
CINQ ! Cinq doigts… Voilà tout le jeu abattu.
LE DISCIPLE
Moins trois ! dont je n’ai cure… Je me trouve solide. Je me vois assez beau garçon, et me ferai aimer.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Prenez garde à l’amour…
LE DISCIPLE
Je m’en charge en personne. Non ! Être aimé de par le Diable, merci ! Non, non, ce serait humiliant.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Plus d’un, si je m’en crois, le trouverait fort bon. Vous serez, quelque jour, moins difficile…
LE DISCIPLE
Non, Monsieur. Aux choses de l’amour, le Diable n’entend rien. Il n’y voit que du feu…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Un feu de joie.
LE DISCIPLE
Il n’y voit qu’un instant ardent où les gens se jettent par deux, pour brûler dans une flambée, comme des insectes ; et il croit que c’est une fin que l’on peut joindre par des cadeaux, des compliments, des sucreries, des philtres… Quelle sotte simplicité !… Mais tous ces petits moyens communs et connus ne font pas l’amour qu’il me faut… Je veux du grand amour, moi, de celui qui vous porte le sentiment de vivre à la puissance d’un chant, d’un hymne sur la cime…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Quoi ?
LE DISCIPLE
Vous ne comprenez pas ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Rien.
LE DISCIPLE
Vous n’êtes pas malin.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Un peu, pourtant, dit-on…
LE DISCIPLE
Pas plus malin que le Malin lui-même… Vous devez être aussi dans les affaires, vous ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Des fois. Mais voyons : porter le sentiment de vivre à la puissance d’un chant. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
LE DISCIPLE
Allez demander aux rossignols…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Eh bien, laissons l’amour et les petits oiseaux… Et l’argent ?
LE DISCIPLE
Merci. Je sais ce qu’il vaut, mais je sais ce qu’il coûte. C’est bien simple : Il vous supprime. Si j’hérite demain, que fais-je, le jour même ? J’imite. Je me change aussitôt en avare, en prodigue, qui sont deux types très usés de la comédie humaine. J’achète hôtel, château, filles, chefs-d’œuvre bien choisis, et par d’autres que moi… C’est qu’il n’y a pas mille et une manières d’éliminer le trop de bien qu’on a. On fait ce que font les autres, car on fait ce que veut l’argent. On achète ce qui s’achète, et ce sont toujours les mêmes choses, les choses qui s’équivalent en deniers : un pur sang vaut une perle, qui vaut deux cocottes, qui valent, ce qu’elles valent, et ainsi de suite… Toute l’économie y passe : les choses, les gens, les caresses, les consciences…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Tout. Tout. Tout.
LE DISCIPLE
Non, pas tout ! Et puis, à peine riche, on change d’amis. Parfois, de nom, toujours d’humeur et d’âme… C’est rompre avec soi-même.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ha. Ha… J’y suis… Vous me plaisez, jeune homme… Jeune homme singulier qui voulez être vous, dans l’amour pur et le mépris de l’or… Par tous les diables, vous visez au plus haut… C’est l’orgueil qui vous tient, le Prince des Péchés… Ha ha… J’y suis… Il y a de l’unique en vous… L’Orgueil, l’Orgueil, le suprême péché, celui qui fixe le soleil et qui suborne toutes les vertus à son service. Il en fait ses catins. Il s’arme de tous les talents, veut toutes les épreuves ; il sait se draper et mûrir dans une formidable modestie. Il fait les Saints, les Purs, les Héros, les Martyrs, qui sont des gens terribles… Ha ha, vous ne pouvez savoir combien je prise ce poison sans égal, qui enivre les forts… Si vous saviez… Si vous saviez… (Un temps. Puis, les yeux fermés, et en scandant solennellement.) Il précipite. Il fait tomber de haut… de si haut quelquefois… que cette chute trouve un trône dans l’Âbîme… (Un assez long silence.) Que souhaitez-vous enfin ?
LE DISCIPLE
Je voudrais être grand.
MÉPHISTOPHÉLÈS
En quoi ? Et comme qui ? Il y a mainte grandeur.
LE DISCIPLE
Comme… Faust.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Comme Faust ?… Mais ne voyez-vous pas comme il est triste et détaché ?
LE DISCIPLE
Il le serait bien plus s’il avait quelque raison de l’être… Oui. Comme Faust. Dominer l’esprit par l’esprit… Par mon esprit.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Pourquoi pas. Je vous aime.
LE DISCIPLE
Hélas !… C’est impossible.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Impossible ?… A vous tout seul, peut-être… Mais ne suis-je pas là, près de vous, presque en vous ; et, plus large que le Docteur, cet avare, je soutiens. Je conseille. Je vous l’ai dit : JE SERS.
LE DISCIPLE
Des conseils… Peuh… Et la manière de s’en servir, sur le paquet ?… Et puis, il faudrait tant savoir… Tout savoir… Savoir autant qu’homme du monde… SAVOIR, POUVOIR, VOULOIR… Voilà la triple clé.
MÉPHISTOPHÉLÈS
SAVOIR, d’abord ?… SAVOIR ?… Regardez-moi ces murs. (Le fond de la scène s’éclaire et s’approfondit en très vaste salle de bibliothèque illuminée et gorgée de livres.) J’ai l’honneur de vous présenter tout le fruit de l’esprit du genre humain.
LE DISCIPLE
Quelle masse écœurante !… On a tout dit… Livres, livres !… O tombes littéraires !…
MÉPHISTOPHÉLÈS
De quoi ne plus jamais penser à penser…
LE DISCIPLE
Tous ces tomes en pénitence, le dos définitivement tourné à la vie… Ils ont l’air d’avoir honte, de se repentir d’avoir été écrits… Ce qu’il y a là d’espoirs, de prétentions, de patience d’insecte et de fureurs de fous !… Ce qu’il fallut d’illusions, de désirs, de travail, de larcins, de hasards pour accumuler ce sinistre trésor de certitudes ruinées, de découvertes démodées, de beautés mortes et de délires refroidis… Et combien de ces bouquins-là furent-ils passionnément conçus, avec la folle ambition de faire oublier tous les autres !… Ainsi, s’exhausse, de siècle en siècle, l’édifice monumental de l’ILLISIBLE…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Quelle oraison funèbre !…
LE DISCIPLE
Le silence éternel de ces volumes innombrables m’effraie.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Allons… Ne soyez pas déjà si rabattu… Je suis là, près de vous. Tout près. Presque en vous. Presque vous…
LE DISCIPLE
Immense est ce charnier spirituel… Tous ces livres à vaincre… Tous ces morts à tuer…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Bah… Ce sont des vaincus, tous ces vêtus de veau. Ils nourrissent le ver. Ils attendent le feu. Ce sont ici des choses périssables que les œuvres immortelles, qui subissent d’abord dans l’abandon l’épreuve de la mort lente. Tout change autour de ces paroles cristallisées qui ne changent pas, et la simple durée les fait insensiblement insipides, absurdes, naïves, incompréhensibles, — ou tout bonnement et tristement classiques.
LE DISCIPLE
Durer, ou ne pas durer, c’est là pourtant la question.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Mon cher, il y a une manière de durer qui est une manière de ne pas durer. Tenez, voyez un peu par là… Tous ces poètes.
LE DISCIPLE
Je vois fort bien leur dos.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ils se taisent en chœur. A jamais.
LE DISCIPLE
A jamais ?… Un Pindare, un Virgile ?…
MÉPHISTOPHÉLÈS
A jamais ! A jamais, vous dis-je ! Ils sont de glorieux silences. Personne au monde ne sait plus chanter leurs chants, prendre leur voix. Tous vos savants n’en font que parodies.
LE DISCIPLE
Ils durent comme ils peuvent… Et tout ce mur là-bas ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ci-gît le Temps. Des conserves de temps. C’est là l’Histoire Universelle. Jeunesse, saluez ! Voyez, aussi morts l’un que l’autre, le Héros et son Historien. Ici, le mensonge et la vérité se combinent, plus intimement que de la musique avec les paroles. Alexandre n’est pas moins imaginaire que Thésée, et Napoléon vaut Hercule, n’étant plus ni l’un ni l’autre que du papier noirci et ses effets sur des cervelles, où ce qui fut et ce qui ne fut pas vivent également le même jeu naïf…
LE DISCIPLE
Je suis pris de vertige. Tout se brouille à mes yeux qui croient voir le Passé en désordre… Un fumier de siècles, duquel s’élève à chaque instant la buée des regrets, des remords, des doutes, et les vapeurs des gloires qui se dissipent et des grandeurs qui se détendent. Je vois trop que toutes les parties sont perdues, mais que les défaites ne sont finalement ni moins indifférentes ni moins illustres que les victoires.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Pourquoi pas ? Les événements sont les bulles qui crèvent à la surface du mélange des choses humaines. On n’en peut tirer que des écritures, sur quoi les gens de bien brodent ce qui leur plaît… Ils fabriquent des causes… C’est tout en fils de soie… Mais regardez un peu de cet autre côté. C’est ici le coin d’ombre où sont les grosses araignées.
LE DISCIPLE (il va déchiffrer des titres et noms).
Héraclite. Œuvres complètes… Il n’y a que Faust pour avoir un Héraclite en dix volumes in-folio… Tiens ! Descartes : Traité de l’Oraison de la Raison ?… Bizarre… Leibniz… Mais c’est le coin des Philosophes…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Eh oui… Des solitaires bavards. Ils combinent de cent façons une douzaine de mots, avec lesquels ils se flattent de composer ou d’expliquer toutes choses. C’est ainsi qu’ils suivent le conseil qui leut fut donné par un Sage de se faire semblables à des dieux…
LE DISCIPLE
Un Sage… sinueux.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le plus subtil des Sages… Ils n’ont pas compris qu’il s’agissait de bien autre chose que d’écrire, qui n’est qu’un moyen de tromper son impuissance… Il leur suffit de s’entendre l’un l’autre juste assez pour entretenir leur désaccord, qui est toute leur raison d’être… Du reste, tout le jeu consiste à faire semblant d’ignorer ce que l’on sait et de savoir ce qu’on ignore… Tenez, il y a là quelques origines du monde et de la vie… Au choix… Mais il y a mieux. Il y a l’auguste collection.
LE DISCIPLE
De quoi ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ah ! comment vous dire ? Tous les livres sacrés, de tous les temps et de tous les peuples… Chacun décrète que tous les autres sont des fables… Mais, par-derrière, dans l’ombre de l’ombre des saintes vérités…
LE DISCIPLE
Ces livres noirs ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le seul savoir qui compte… C’est du savoir de derrière les fagots… Ce sont les livres de magie… Ouvrez-en donc quelqu’un.
LE DISCIPLE
C’est du fruit défendu. Vous me… tentez, je crois ?… Mais je me moque bien de toutes ces sornettes.
MÉPHISTOPHÉLÈS
C’est du savoir obscur… Mais nous avons ici bien d’autres choses. Vous pensez bien que l’arsenal du Docteur contient toutes les armes. Un tas de sciences. Je m’y noie… Géo ceci, géo cela, et des métries, des nomies, des logies, des graphies, et des stiques, et des tiques… Bref, de quoi nommer toutes les plantes, toutes les bêtes, les coquilles, les pierres, les astres, de quoi fabriquer des infinis et des espaces à volonté, compter les gouttes de la mer, prévoir qu’une pomme qui tombe ne reviendra jamais toute seule sur l’arbre et démontrer que si un serpent peut être le grand-père d’une poule, la procession inverse n’est pas raisonnable du tout… Et puis…
LE DISCIPLE
Assez, assez… A bas les livres !… Tous… Les logies, les graphies, les nomies. Au diable, tout ce fatras !…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Inutile. Le diable n’en veut pas !
LE DISCIPLE
La tête me tourne devant l’amas de tous ces excréments de l’esprit… Comment venir à bout d’une montagne telle ?… Je désespère. J’abandonne. Je renonce.
MÉPHISTOPHÉLÈS
A moi la pose !… Je suis là. Je suis là, vous dis-je. Près de vous. Tout près de vous. Presque en vous.
LE DISCIPLE
Vous avez lu tout cela ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Moi ? Je ne sais pas lire.
LE DISCIPLE
A votre âge ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
De mon temps, on ne savait pas lire. On devinait. Donc, on savait tout. D’ailleurs, j’ai trouvé personnellement grand profit à remplacer la connaissance des bouquins par la pénétration intime de leurs auteurs. Tous ces scribes ont leurs secrètes visées, leurs limites intimes, leurs cachotteries, leur mauvaise conscience, et leur doute imminent sur le mystère de leur propre valeur… C’est un fameux raccourci que je vous recommande…
LE DISCIPLE
Non, non… Je chancelle sous le poids de tous ces autres qui ont voulu ce que JE VEUX…, et qui ont pu…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Mais non ! Mais non ! Je suis avec vous… Presque en vous. Ecoutez-moi. Je suis votre sincérité, et je la pénètre et l’enrichis de mon expérience. Écoutez-moi… Tous ces autres ne sont plus rien. Ce n’est ici qu’une foule d’ombres vaines, et vous seul bien vivant… Vous êtes l’instant même ; et debout sur vos pieds, du haut de votre chair en fleur, de votre tête en pleine force, vous bravez tout cela… Quarante siècles d’écritures vous envient. Courage, sentez-vous le Prince de ce jour ! Rien ne peut prévaloir contre la puissance de négation, de mépris et de vierge énergie d’orgueil qui s’élèvent dans le cœur d’un jeune ambitieux qui n’a rien fait encore. Quelle force que de n’avoir rien fait !… Vous savez bien qu’il n’est rien de si beau que ce qui n’existe pas. Ha, ha !… Vous le sentez, hein ?… Et qu’il n’est d’ouvrage si excellent qu’il ne montre bien vite à l’œil aigu de la jalousie assez de vices, de trous et de faiblesses pour ne pas désespérer à jamais un amateur tout neuf de renommée… Écoutez-moi : tout ce passé, avec ses merveilles usées, frustes et tristes, est sans défense contre l’entreprise de gloire d’une intelligence en mouvement…
LE DISCIPLE
Je crois bien que vous… me tentez…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Pourquoi pas ?
(Pendant toute la fin de la scène, Méphistophélès, de réplique en réplique, fait des bonds de chat sauvage autour du Disciple.)
LE DISCIPLE (à part).
Cet être me donne envie de fuir ou de l’étrangler… (Haut.) Dites, n’est-ce point ici… ou comme ici… que Faust a déclamé des mots fameux que tout le monde sait par cœur ? (Il déclame.)
J’ai donc, hélas, Philosophie,
Médecine, Jurisprudence,
Et, par malheur, Théologie,
Approfondies, avec ardent effort ?…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Mais il ne tient qu’à vous que ce soit ici même.
LE DISCIPLE
Vous connaissez la suite ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
La suite ?… Ha ha… Mais la suite… Ce pourrait bien être… vous et moi ?…
LE DISCIPLE
Quoi ? Vous et moi ? Moi et vous ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ne voulez-vous pas être comme Faust ? Dominer l’esprit par l’esprit ? Il s’agit seulement de savoir quel esprit et quel esprit, et de ces esprits, quel est celui qui domine et quel est celui qui est dominé.
LE DISCIPLE
Oui… Excusez-moi. Je commence à croire… Je crois même de plus en plus que vous vous divertissez à me mystifier… Vous me tenez des propos où je trouve des prétentions exorbitantes, où ne manquent point des ambiguïtés et des ténèbres. Vous me faites des promesses qui seraient inquiétantes pour votre raison ou pour la mienne si j’y voyais autre chose qu’une forme de plaisanterie qui se développe à mes dépens, et se prolonge… Enfin, Monsieur, j’en suis encore à ne pas savoir à qui j’ai l’honneur de parler… Comment vous nommez-vous ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ma foi… Je n’en sais rien. Ce sont les autres, cher Monsieur, qui nous donnent un nom. On n’a pas de nom pour soi-même, hein ? Comment je me nomme ? Mais je ne me nomme point. On me nomme comme l’on veut. Je suis, je vous l’ai dit, le Serviteur des Serviteurs d’Eux-mêmes, et les gens donnent à leurs valets le nom qui leur convient. Chacun de ceux qui m’interpellent me hèle à sa façon.
LE DISCIPLE
Et si je vous appelais SATAN, puisque nous jouons Fauêt ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Va pour SATAN… A vos ordres !…
(L’ombre gigantesque du Diable se projette sur les murs.)
LE DISCIPLE
Tu es le Diable !…
MÉPHISTOPHÉLÈS
Vous êtes bien lent à comprendre, mon jeune ami !…
(Mêphistophélès disparaît ; l’ombre demeure quelque peu de temps sur le fond.)
MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix qui vient
des dessous avec des échos).
Au revoir !… Voir, voir, voir…
(Le Disciple jette un gros livre vers l’ombre qui s’évanouit. L’éclairage s’affaiblit. La scène reprend son aspetf du début de l’acte.)
SCÈNE SIXIÈME
LE DISCIPLE seul (il va et vient. Agitation intense).
Fous le camp, sale diable !… Va à toi-même ! Emporte-toi toi-même !… Quelle maison !… Tous aliénés !… Et je venais chercher ici les suprêmes avis de la sagesse… La maison même est folle. Ici, le sommeil est délices ; la veille, cauchemar…
(Il s’assied.)
SCÈNE SEPTIÈME
LE DISCIPLE, LUST (qui entre, avec sa lampe
et quelques livres qu’elle va Sreplacer sur les rayons).
LE DISCIPLE (se lève et s’incline).
Mademoiselle…
LUST
Vous êtes encore là ? Seul ?
LE DISCIPLE
Dieu merci !… Mais sait-on jamais si l’on est seul…
LUST
C’est une affaire de sentiment. (Un silence.)
LE DISCIPLE
Vous cherchez peut-être un livre, Mademoiselle ?… N’y touchez pas… Prenez garde à l’esprit.
LUST
Ce n’est pas l’esprit que je crains… Je venais seulement remettre ces deux ou trois poètes à leur place. (Elle regarde un temps le Disciple.) Vous feriez bien d’aller vous reposer, Monsieur. Il est très tard.
LE DISCIPLE
Il est l’heure qu’il faut qu’il soit…
LUST
L’heure qu’il faut qu’il soit ?…
LE DISCIPLE
L’heure qu’il faut qui soit pour que les êtres qui doivent être ensemble soient ensemble… Et c’est pourquoi quelque chose vous a fait revenir ici.
LUST
Il est très tard, Monsieur… Il est trop tard.
LE DISCIPLE
Ayez pitié de moi, Mademoiselle… J’ai trop de choses à vous dire…
LUST
A moi ?
LE DISCIPLE
A VOUS… A qui donc puis-je me confier ? Ma tête se perd, et il n’y a que vous, ici, la seule créature humaine, ici ; une présence de vie, une personne vraie… et douce, dans cette maison où je n’ai vu que des monstres depuis que j’y suis entré… Votre Faust m’a glacé. J’arrivais plein de foi. J’ai trouvé un regard, UNE VOIX…
LUST
Son regard est magique. Plus vaste que tout ce qu’on peut voir…
LE DISCIPLE
Mais moi, ce regard me changeait en chose, me réduisait à l’état de spécimen sans valeur d’humanité quelconque, un animal parlant… Moi, qui lui apportais mon cœur…
LUST
Si vous le connaissiez… Le mieux connaître, c’est bien comprendre qu’on ne peut pas le juger. Il est si grand… Il faut bien qu’un esprit si profond, si complet, les nôtres ne puissent rien lui apprendre, rien lui donner…
LE DISCIPLE
Évidemment… Mais je vous dis que je lui apportais ma foi, mon espérance, mon désir passionné de lui faire sentir tout ce que son génie avait créé de beau dans un jeune homme… Après tout, n’étais-je pas une œuvre, moi aussi, une de ses œuvres ?… Mais cet homme n’est plus capable du moindre sentiment…
LUST
Lui !… Mais… Si vous le connaissiez !… Mais la substance de nos sentiments est en lui devenue lumière. Lui !… Mais les sentiments de cet être extraordinaire (j’en suis sûre, moi, bien sûre), ils sont d’un ton tellement plus relevé que les sentiments communs… Quand on forme certaines pensées, et qu’on vit dans l’intimité à la fois du néant et du total des choses… Mais, Monsieur, il a sa bonté supérieure…, et sa tendresse… à lui…
LE DISCIPLE
Lui ?…
LUST
Oui, j’en suis sûre, bien sûre ! Sa tendresse !… Oui. Mais tendresse mystérieuse qui émane d’une intelligence admirable, dont elle est comme le parfum. Elle peut paraître étrange. S’il vous a semblé froid, éloigné, comme absent, c’est qu’il y avait quelque raison qu’il le fût, quelque idée majeure en tête… Mais comment voulez-vous que cet être d’univers soit incomplet, qu’il n’ait pas ses larmes à lui, et son abandon singulier ?
LE DISCIPLE
Soit. Comme vous le connaissez bien !… Mais l’Autre !…
LUST
Le Monstre ! Ah ! Monsieur, je vous ai vu tantôt en son pouvoir !… Vous dormiez sous sa main, et j’ai tremblé pour vous.
LE DISCIPLE
Pour moi ?… C’est vrai ?… Vous avez vraiment tremblé pour moi !… Humaine que vous êtes… Seule humaine, entre tous ces monstres et leurs autres mondes qui font peur, et qui ne sont que notre peur… Car j’ai fini par avoir peur…
LUST
C’est là tout ce qu’il peut faire, le monstre.
LE DISCIPLE
Oui… il m’amusa d’abord. Il me cajolait, m’enjôlait. Il jouait avec la souris. Et puis, un malaise est venu… J’ai ressenti l’horreur d’une puissance épouvantable. Il m’a tout promis et tout abîmé : tout offert et tout ravalé… Il me montrait tous ces livres… Ah ! Assez, assez de l’esprit !…
LUST
Jamais assez.
LE DISCIPLE
Il me proposait tout… Mais, parmi tous ces biens qu’il prétendait me procurer si je l’écoutais, il en est un qui me semble à présent le seul…
LUST
Le seul ? Quel est ce bien des biens ?
LE DISCIPLE
C’est un bien que je vois.
LUST
Que voyez-vous ici ?
LE DISCIPLE
Je vous vois.
LUST
Non. Vous rêvez encore.
LE DISCIPLE
Je rêve et je veille. Je veille et je rêve. Je vois ce que je veux et je veux ce que je vois. N’est-ce pas un accord inouï ?… Vous m’entendez, Mademoiselle ? Un accord inouï… Si je ferme ou que j’ouvre les yeux, vous êtes là, vous-même et vous, vous et vous-même… Vous m’entendez ?
LUST
Moi ?… C’est étrange… Mais vous ne me connaissez point. Voici que vous m’apercevez tout juste.
LE DISCIPLE
Mais aussitôt, je vous connais si pleinement que je puis en deux mots vous peindre tout entière.
LUST
Vous êtes prompt, Monsieur… Un coup d’œil vous suffit pour pénétrer les êtres…
LE DISCIPLE
Non les autres !… Qu’ai-je à faire des autres !… Mais vous !… Vous !… Vous m’êtes transparente.
LUST (elle rit).
Encore !… Transparente ?… Pour vous aussi. Eh bien, dites un peu… Que lisez-vous en moi ?…
LE DISCIPLE
Mademoiselle, que je viens à peine de voir, Mademoiselle, que je viens à peine d’entendre, de qui je ne sais même pas le nom, ni rien…
LUST
Je m’appelle Lust.
LE DISCIPLE
LUST… Quel nom charmant !… Lust, Lust !… Que j’aime ce nom doux !… Lust, ô Lust, je vous le dis, comme je le sens si fortement, vous êtes…
LUST
Prenez garde…
LE DISCIPLE
Je dis, je vois, je sens que vous êtes… simplement… tout le contraire de cet être ignoble, venimeux, abominable, qui me tint tout ce soir en proie à ses propos empoisonnés.
LUST
Moi ?… Le contraire de… Quelle idée !…
LE DISCIPLE
Oui. Exactement tout le contraire.
LUST
Mais… je ne suis pas un ange…
LE DISCIPLE
Je l’espère bien. Les anges n’ont point de forme, ni ces yeux, ni cette voix… Et ils n’ont point ce cœur qui a battu de crainte et de pitié pour le dormeur inconnu… Mais vous… Regardez-moi. (Un temps.) Écoutez-moi bien ; Mademoiselle Lust, ceci est grave : je vous assure et je m’assure que je ne pourrai plus jamais penser qu’à vous… Jamais… qu’à vous.
LUST (comme à soi-même).
Voilà bien les conseils du Monstre…
LE DISCIPLE
Oh, Mademoiselle, Mademoiselle… Vous qui seule pouvez effacer de mon esprit le souvenir infâme, vous me dites cela…
LUST
Pardon… Mais que vous soufflerait-il, le Monstre, qui nous perde tous deux ?
LE DISCIPLE
Vous me dites cela… Mais songez… Ayez pitié de moi, comme vous avez eu pitié tantôt… Songez à cette affreuse journée que je viens de vivre, à ce que j’ai souffert… Ce Faust qui m’a déçu, blessé, remis à rien… Et l’autre qui me prenait l’âme dans ses ruses et manœuvrait toutes mes raisons de vivre. Mais vous. Vous la seule raison, vous, la vie ; vous, l’humaine ; vous, ma semblable, ma sœur, mieux qu’une sœur. (Il veut prendre les mains de Lust, qui le repousse doucement.)
LUST
Prenez garde à l’amour, Monsieur.
LE DISCIPLE
Non. Je n’y prends pas garde et je me laisse aimer, vous aimer…
LUST
Prenons garde à l’amour…
LE DISCIPLE
Vous le dites aussi… Mais ce beau nom d’amour est un chant sur vos lèvres. Il exalte mon être à la puissance d’un chant.
LUST
Oui, prenons garde… Je sais trop ce qu’il est, l’amour. C’est un bien qui fait mal… Très mal…
LE DISCIPLE
Vous le savez… Vous aimez donc quelqu’un ?
LUST
Je ne sais pas… Allez vous reposer, Monsieur. Moi, je meurs de fatigue. (Elle va pour sortir.)
LE DISCIPLE
Vous partez ?… Ah ! croyez-vous que j’aille dormir, après ces trois rencontres d’aujourd’hui… Mais celle-ci m’achève… (Il s’assied comme accablé.)
LUST
Mon ami, écoutez. Mon ami d’un seul soir, écoutez… Je ne pense pas que nous soyons faits l’un pour l’autre. J’en suis sûre… Il vaut mieux que je vous le dise, n’est-ce pas ? Je vous trouve si vrai, si simple, si franc que votre pureté me gagne, et parle… Croyez que je suis… assez émue… Oui, vous voyez tout en moi, à votre complaisance, mais c’est ne voir que vous… Vous me dites humaine, et si je vous répondais qu’il y a quelque chose en moi qui m’est obscur, et que rien, rien d’humain ne pourrait satisfaire… Vous ne me déplaisez pas… Ne bougez pas. S’il n’y eût au monde que ce que le monde offre à tout Je monde… Vraiment, je voudrais être celle qui pourrait vous répondre… tout autrement que je ne fais… Vous trouverez bientôt quelqu’un… Sûrement… Perdez doucement tout espoir ici… Votre peine me peine… (Il se prend le visage.) Tu as du chagrin, mon ami…
LE DISCIPLE
Et vous me dites TU…
LUST
C’est pour vous dire adieu… (Elle sort vivement.)
LE DISCIPLE
Vous me rendez au diable !…
RIDEAU
ACTE QUATRIÈME
ET DERNIER
Manque.
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