Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 10 sur 65

Pages du PDF

Toxic Hell

6. Toujours payer sa dette

 

 

Hena

Le lendemain

 

Je trace ma route comme si ma vie en dépendait. J’étais à l’heure, ce matin, pour les enseignements de la matinée. Puis je suis rentrée, car j’avais une longue pause. Sauf que je me suis endormie sur mon canapé et que je suis en retard pour le cours du soir. Hors de question que je loupe cette matière que j’attendais depuis mon inscription ici !

L’une des choses qui m’ont poussée à intégrer l’université de Monroe, au lieu de rester à me morfondre dans mon coin, ce sont les brochures et les cours. Un cours, en particulier : la sociologie, par le P r Mozart. La liste des thèmes abordés durant le semestre – thèmes qui ont résonné en moi – m’a d’abord plongée dans une bulle mauvaise et flippante. Mais, finalement, elle m’a intriguée plus que tout. En fait, plus qu’intriguée. Je devais suivre ce cours. Alors, j’ai réussi à m’inscrire directement malgré le peu de places disponibles. Et me voilà, un mardi soir, à courir à travers le bâtiment central dans l’espoir d’être à l’heure.

Qui a décidé que mettre des cours à dix-neuf heures était humainement acceptable ? Grrrrr !

Si vous voulez mon avis, on devrait avoir cours le matin, histoire de nous laisser l’aprèm tranquille. Heureusement que les prochains auront lieu plus tôt.

J’arrive finalement dans un petit amphithéâtre d’une centaine de places. Ces dernières sont presque toutes occupées. Les premiers arrivés sont les premiers servis.

Je pousse un soupir de soulagement en voyant que je ne suis pas la seule en retard. Deux filles passent devant moi et se pressent pour s’asseoir au premier rang. Je m’apprête à m’installer au cinquième rang, mais je m’arrête net en découvrant un visage que je connais. Je me creuse les méninges pour mettre un prénom sur ces traits doux et ces yeux bleus. Je me remémore l’étiquette collée sur son tee-shirt de service.

Archi !

Le type que Nasser semblait connaître, l’autre soir, au bar. Est-ce que j’ai tant la poisse que ça ? Enfin, bon, ce n’est pas comme si j’avais un problème avec Archi. Je ne lui ai rien volé, à lui…

Des flashs me traversent. Et ces images incluent Nasser et deux nanas, dans une salle de cours, en pleine baise. Je me secoue mentalement. Ça m’a assez travaillée cette nuit, cette scène de baise dans laquelle il n’y avait aucun faux-semblant.

Même si les places près d’Archi sont libres, je grimpe plusieurs rangées supplémentaires et m’effondre sur l’un des sièges. Tandis que je me demande à quoi ressemble le P r Mozart, qui n’est toujours pas là, je sors un vieux chewing-gum de mon sac et l’enfourne rapidement dans ma bouche. Grossière erreur : il est dégueulasse. Je sens que les prochaines heures vont être une horreur, vu comment ça débute.

Des bruits secs et répétés me sortent de mes pensées. Je me redresse, comme l’intégralité des étudiants, tandis qu’une silhouette passe la double porte, demeurée ouverte. C’est un homme et, malgré la faible luminosité, il porte de larges lunettes de soleil à monture noire.

Je comprends rapidement la situation et me demande s’il a besoin d’aide. Mais l’homme d’une soixantaine d’années marche doucement, sa canne l’aidant à trouver son chemin. Il est non-voyant, mais déambule dans l’amphithéâtre comme s’il était chez lui.

Néanmoins, un étudiant se lève et s’approche de lui pour l’aider. Celui qui doit être le P r Mozart l’entend arriver et soulève brusquement sa canne blanche pour le stopper net dans son mouvement.

– Je n’ai pas besoin d’aide. Mais veuillez fermer la porte et retourner vous asseoir.

L’étudiant s’empresse de lui obéir. Le silence s’impose dans la salle. Nous suivons les moindres mouvements du professeur. La première chose que je remarque, c’est qu’il n’a ni sac ni aucun support de cours. Tout son savoir semble être dans sa tête. Ses sourcils broussailleux se lèvent tandis qu’il se place devant l’estrade sans pour autant y prendre place.

– Je vais me placer juste ici, face à vous. Ce serait un peu présomptueux de trôner au milieu d’une estrade, ne trouvez-vous pas ?

Certains hochent la tête en oubliant qu’il ne nous voit pas. Le Pr Mozart tapote le sol du bout de sa canne et reprend :

– Je suis le P r Mozart. Mais, comme vous êtes inscrits à mon cours de première année, vous avez déjà dû remarquer mon nom sur votre emploi du temps ou sur la brochure. J’espère que vous avez au moins pris le temps de consulter cette dernière.

Je sors sans bruit ma tablette et m’empresse d’ouvrir un nouveau fichier destiné à prendre des notes.

– Bienvenue dans votre cours de sociologie. Laissez-moi vous définir ce qu’est la sociologie. Il s’agit de l’étude des relations, des actions et des représentations sociales par lesquelles se constituent les sociétés, et notamment notre société dite contemporaine et « normale », même si ce dernier mot ne me satisfait pas. Durant ce semestre, mon objectif sera d’aborder avec vous et de vous faire comprendre les explications typiquement sociales – et non pas biophysiques – de phénomènes observables afin d’en tirer des conclusions sur la « nature » humaine. Alors, comment entrer dans le vif du sujet, me direz-vous ? En étudiant la déviance des comportements non conformes à notre ordre social. Dites-moi, quel est le…

La porte de l’amphithéâtre s’ouvre dans un léger grincement, qui interrompt le professeur. Alors que la vision ne fait pas partie de ses sens, il a développé une ouïe affûtée. Une silhouette massive passe alors la porte, et je la reconnais presque instantanément.

Nasser s’immobilise sur le seuil, le visage détendu, nullement gêné par son intrusion en plein cours. Il observe le professeur avant d’avancer pour rejoindre les rangs aussi silencieusement que possible. Mais le professeur l’a parfaitement entendu. Il se déplace rapidement vers le bruit, faisant claquer sa canne sur le sol. Puis il la lève devant lui, pointant parfaitement l’intrus sans trembler.

Les yeux gris de ce dernier se fixent sur l’objet qui le désigne, mais il ne fait rien pour s’écarter.

– Vous, qui que vous soyez, pouvez-vous nous dire haut et fort quel a été le comportement le plus déviant que vous ayez eu ces dernières années ?

Un sourire de défi se dessine sur les lèvres de Nasser tandis que quelques-uns rigolent ouvertement.

Apparemment, monsieur est connu pour ses frasques…

– Je suis aussi innocent qu’un nouveau-né, m’sieur.

Nouveaux rires, qui éclatent de toutes parts. Le professeur attend une réelle réponse, et cette dernière lui parvient après plusieurs secondes.

– Il y en a eu pas mal, ajoute Nasser avec nonchalance.

Des messes basses parcourent l’amphithéâtre. Eh bien, je suppose que j’ai trouvé le roi de l’université. Tous semblent le connaître. Moi, je n’en ai aucune envie. Je ne veux qu’une chose : qu’il m’oublie et oublie le vol que j’ai commis à son encontre.

Le professeur pousse un soupir moqueur en abaissant sa canne.

– Beaucoup de rires pour si peu de mots. Ai-je interpellé le branleur de service ? Alors, monsieur le bad boy de l’université, mettez-vous le feu aux salles de cours, vous droguez-vous à l’arrière du bâtiment et faites-vous trembler les élèves de peur ?

Je suis presque sûre que cette dernière suggestion est entièrement vraie, si j’en crois quelques regards portés sur Nasser. Archi redresse sa tête recouverte de cheveux châtains, prêt à fanfaronner.

– Il pisse aussi toujours à côté de la cuvette, s’exclame-t-il sous les rires de ses camarades.

Même moi, je suis obligée de sourire. Le professeur fait claquer sa canne sur le sol tandis que Nasser croise les bras sur son torse.

– Je ne sais pas qui est intervenu, mais j’aimerais que vous gardiez les détails intimes qui vous lient au nouvel arrivant pour vous, jeune homme.

Je ris vraiment, désormais, face à la remarque du Pr Mozart. Est-ce qu’il vient de remettre en place tout le monde en moins d’une minute ? Donnez un prix à cet homme, bordel !

– Pour répondre à votre question, reprend Nasser, on a tous eu un comportement déviant par rapport aux normes de notre société. Moi le premier. Mais, parce qu’ils ne sont pas conformes aux attentes sociales et font l’objet d’une certaine réprobation, ces comportements sont-ils pour autant réellement mauvais ?

OK… Il m’a perdue, ce con.

Le professeur médite ses paroles. Puis il agite sa canne pour lui demander de s’asseoir.

– Bien dit, Hell ! s’exclame un étudiant.

Qui est Hell ? Nasser ? Pourquoi l’appeler comme ça ?

– Votre nom, demande notre professeur.

– Nasser Imran.

Nasser finit par monter les marches pour s’installer à côté d’Archi. Tandis que mon regard ne peut s’empêcher de le suivre, le sien se lève vers moi, comme s’il savait secrètement que j’étais en train de l’observer. Nasser s’immobilise en me remarquant, assise trois rangées plus haut.

Il n’a l’air ni surpris ni choqué de me voir ici, en train d’assister à ce cours. Mais il semble également très doué pour camoufler ses réactions. Encore plus doué que moi. Son visage est impassible, mais ses yeux me brûlent. Lui comme moi nous souvenons d’hier soir, quand il accélérait le mouvement de ses hanches tout en me traitant de garce.

Je finis par détourner le regard, et lui, par rejoindre sa place. Vous croyez que je peux fuir discrètement sans qu’il mette la main sur moi ? Parce que je pressens que je ne vais pas pouvoir lui échapper.

– Bon, reprend le Pr Mozart. Durant ce premier semestre, nous allons nous concentrer sur la déviance des comportements, et particulièrement sur les dérives sectaires et sur l’intégrisme.

Quelques regards se tournent vers moi, appartenant à ceux qui ont sûrement reconnu ma tête et qui se demandent comment je peux suivre un cours pareil après ce que j’ai vécu – ou ce qu’ils imaginent que j’ai vécu – il y a quelques mois. Eh bien, justement, d’après ma psy, le meilleur moyen d’affronter un cauchemar est de le comprendre pour ne plus en avoir peur. Les cauchemars se fondent sur nos angoisses. Si on les empêche de nous faire peur, alors ils ne sont que poussière. Plus facile à dire qu’à faire, c’est vrai, mais il faut bien que je commence quelque part.

Le Pr Mozart se replace devant les premières rangées et s’assied au bord de l’estrade.

– Tout d’abord, il ne faut surtout pas confondre secte et religion. Une secte est une communauté dans laquelle les membres suivent une même doctrine.

Sans pouvoir m’en empêcher, je serre les poings. Certaines personnes se battent au sein des sectes pour lutter contre cette doctrine et la réfuter.

– Certains mouvements sectaires – pas tous – sont suspectés d’étouffer la liberté individuelle au sein du groupe. Certains tentent de créer leur propre société tout en rejetant la nôtre. Certains fondent leur idée de société sur la manipulation de leurs membres. Prenons le cas tristement célèbre de la secte Nexium NXIVM, dirigée par Keith Raniere. Il prétendait fonder sa propre société sous la forme d’une organisation pyramidale. Son comportement déviant était notamment sa pratique du trafic sexuel, avec l’embrigadement de jeunes filles pour en faire des esclaves sexuelles.

Je ne connaissais pas ce nom, mais je sens une sueur froide couler dans mon dos. Ma gorge se noue et ma vision devient presque floue. Je cligne des yeux plusieurs fois. Je remarque qu’une tête est tournée dans ma direction.

Nasser m’observe fixement depuis sa place, trois rangées plus bas. Aucun sourire sur son visage, cette fois. Ses sourcils se froncent un peu plus. Je détourne le regard. Lui aussi doit penser connaître mon histoire.

Je me force à me recomposer une expression normale, mais continue d’enfoncer mes ongles dans mes paumes pour faire taire mes émotions. J’inspire profondément et relâche mon souffle lentement. Et encore une fois. OK, je crois que ça va mieux.

– Au sein de Nexium, reprend le P r Mozart, de nombreux autres comportements déviaient de notre ordre public et de nos rapports moraux tels qu’établis dans notre société. Les femmes et jeunes filles étaient marquées au fer rouge avec les initiales de Keith Raniere. Les membres finissaient dans un état tel qu’il leur était impossible de prendre leurs propres décisions.

Il continue de s’attarder sur les différents comportements déviants et je ne l’écoute que d’une oreille, plongée dans mes propres souvenirs. Comprendre mes cauchemars pour ne plus en avoir peur. Oui, je dois le faire. Mais je ne suis pas encore assez forte pour ça aujourd’hui.

 

***

 

Je quitte la salle, une heure plus tard, sans un regard en arrière. Je crois même que je suis la première personne à sortir tellement je suis rapide. Mais je ne peux pas faire autrement. J’ai encore l’impression d’étouffer bien que ma pression artérielle soit redescendue. Et je ne veux pas croiser Nasser.

Je presse le pas dans le couloir et visualise le plan du bâtiment dans ma tête. Je ne sais plus exactement où sont les toilettes, mais je vais bien finir par tomber sur elles. Deux minutes plus tard, bingo ! Je pousse la porte et saute presque sur le robinet, que j’ouvre d’un mouvement brusque. Mes mains récupèrent de l’eau glacée et se pressent contre mon visage brûlant.

Putain, que ça fait du bien !

Je m’autorise à respirer bruyamment pendant une longue minute. Heureusement qu’il n’y a personne ici ! En même temps, il est vingt heures. Tous les étudiants ont dû se dépêcher de rentrer chez eux.

J’humidifie une nouvelle fois mon visage et je sens enfin ma peau se refroidir.

– Tu es forte, murmuré-je à mon image dans le miroir. Même si parfois tu flanches, ce n’est pas grave. Tu en as le droit. Le tout est de toujours se ressaisir.

Karl a besoin de moi. J’ai besoin de moi-même.

Désormais entièrement remise de mes émotions, je quitte les toilettes. Le couloir que j’ai emprunté est désormais plongé dans le noir. Seules quelques ombres dansent devant moi grâce à la lueur provenant des fenêtres. Je marche rapidement, me demandant ce qu’est en train de faire Karl. Il faut que je…

Je m’arrête soudainement en entendant des pas juste derrière moi. Je me tourne d’un coup et fixe les ombres. Mais il n’y a personne.

– Je suis complètement parano, soufflé-je avant de reprendre mon chemin.

Mais j’entends une nouvelle fois des pas. Et ils se rapprochent. Trop vite. Mon cœur bat rapidement et je lâche un cri quand quelque chose ou quelqu’un effleure mon épaule.

– Bouh ! souffle-t-on près de moi.

Je hurle à nouveau, me tourne brusquement et envoie mon poing droit devant moi sans réfléchir. Ma main percute un torse. Je recule d’un bond pour m’éloigner de lui.

Nasser !

Putain de merde ! Dites-moi que je rêve ! Sa silhouette plongée dans le noir me file les jetons, mais je pousse un soupir de soulagement en comprenant que ce n’est pas Daryl, mon géniteur, ni Marcus. C’est ridicule, je sais qu’ils ne sont pas là, mais j’ai toujours secrètement peur, même si je ne veux pas l’avouer.

– Mais c’est quoi, ton problème ? crié-je en direction de Nasser.

Il se tient en face de moi, frottant doucement son torse, un air calculateur sur le visage. Je relève la tête pour l’affronter du regard, le cœur toujours au bord des lèvres.

– Tu frappes assez fort, pour une…

– Si tu oses dire « pour une fille », je te jure que mon prochain coup atterrira entre tes jambes, mon pote. Même si je ne suis pas sûre d’y trouver grand-chose.

Je secoue la main parce que je me suis fait mal. Ce n’est pas ma faute si son torse est dur !

– T’es taré ou quoi ? continué-je avec hargne. Tu m’observais dans le noir ?

Je ne me laisse pas sombrer dans l’enfer que mes mécanismes d’autodéfense viennent de provoquer parce que, sinon, je m’effondre. Alors, je m’oblige à contre-attaquer directement. La colère que provoque Nasser en moi m’aide à trouver l’échappatoire idéale à la douleur.

Il rigole, nullement impressionné par ma petite crise.

– Pourquoi je ne pourrais pas t’observer ? Ce n’est pas ce que tu faisais hier soir ? M’observer en train de baiser ? Tu es restée plantée là, intriguée par ma manière de donner du plaisir. Tu as aimé me voir faire ? Serais-tu une voyeuse, en plus d’être une garce ?

Je cherche une nouvelle fois à le frapper, mais il se décale en se moquant un peu plus ouvertement de moi.

– Tout doux, trésor. J’aime la violence, mais pas contre moi.

– Je n’étais pas intriguée ! Absolument pas ! asséné-je, ma main toujours brandie.

Menteuse.

Sa main écarte la mienne, qui retombe rapidement. Le pire, c’est que, contrairement à d’habitude, le contact de cette peau inconnue ne me fait pas peur. Pire, mon corps n’est pas révulsé.

Je lâche un juron, puis un autre. Je n’aime pas que Nasser me pousse dans mes derniers retranchements. Je veux qu’il me laisse tranquille, qu’il me laisse faire semblant que tout va bien dans ma vie. Je ne veux pas qu’il me bouscule, qu’il fasse ressortir la colère qui se tapit en moi. Je veux l’étouffer, pas la laisser s’échapper.

Mais peut-être a-t-elle besoin de sortir, murmure ma conscience.

Je la fais taire directement, elle aussi.

– Qu’est-ce que tu veux ? craché-je.

Et pourquoi est-ce qu’il n’y a aucune lumière, bordel ? Personne ne connaît les détecteurs de mouvements ou quoi ?!

Le visage de Nasser se ferme soudain. Il n’a plus d’air moqueur sur le visage.

Oh, oh ! Merde !

Est-ce que c’est le moment où je dois déguerpir en hurlant ?

– Tu m’as volé quatre cents balles, reprend-il avec hargne. Tu pensais que j’allais laisser passer ça ?

Je prends une grande inspiration. Donc, il le sait.

Bien sûr qu’il le sait, idiote !

– De la tune que j’avais gagnée durement, ajoute-t-il d’une voix tranchante.

Et comment l’a-t-il gagnée ?

Je redresse le menton et pince les lèvres alors qu’à l’intérieur de moi, j’ai envie de me faire toute petite. Ça ne sert à rien de jouer les innocentes, d’autant que je ne regrette pas mon geste. J’avais besoin de cet argent. Et lui avait besoin de descendre de son trône.

– Je te rembourserai, affirmé-je.

Il lève un sourcil et s’approche de plusieurs pas. Je serre les poings, mais ne recule pas pour autant. Son souffle mentholé frappe mon visage quand il arrive à ma hauteur. Ses cils paraissent si longs à cette faible distance, malgré la quasi-obscurité environnante.

– Rembourse-moi maintenant, trésor.

Ce surnom, « trésor », il n’est pas affectueux. Il exprime la rage. Nasser est en colère de s’être fait avoir.

– Désolée, mais non. Laisse-moi un peu de temps. Tu auras ton argent bientôt, c’est promis.

Je vais trouver un job. Je vais le rembourser. Je me laisse trois semaines. Il secoue sa tête et croise les bras, emplissant l’espace entre nous.

– Tu n’as pas l’air désolée.

Je ne trouve rien à redire.

– Et je n’ai pas de putain de temps. Ici, t’es sur mon terrain. Tu ne décides pas. On joue avec mes règles, annonce-t-il.

OK, je crois qu’il va vraiment finir par me tuer. Sachant que la largeur de son bras fait deux fois celle du mien, laissez-moi vous dire que je n’ai aucune chance de m’en sortir. Je cherche un stratagème, mais il me devance.

– Demain soir, viens à l’entrepôt désaffecté derrière le lac.

J’ai un mouvement de recul, fronce les sourcils et avale difficilement ma salive.

– Tu vas me tuer et cacher mon cadavre ?

– Tu veux que je te tue ?

– Je te tuerai d’abord.

Il pousse un soupir exaspéré.

– Je te donne l’occasion de me rembourser d’une autre manière. Alors, bouge tes fesses, sinon je te balance aux flics.

Ce dernier mot me fait presque m’étouffer.

– Tu n’as pas de preuve de mon vol !

– De tes vols, tu veux dire.

Ma mâchoire manque de se décrocher.

Merde !

– Le bar dans lequel tu m’as volé a des caméras qui filment en continu. Tu crois que je ne t’ai pas vue barboter la chaîne et le billet de cinquante dollars ? Je t’ai observée pendant au moins dix minutes sans que tu le remarques. Et t’as fini par essayer de me baiser à mon tour.

– Rectification, je t’ai baisé, le corrigé-je sans pouvoir m’en empêcher.

Son silence me répond. Monsieur est blessé dans sa fierté de mâle tout-puissant. Ridicule ! Il fixe chaque détail de mon visage avant de reculer soudainement.

– Je suis celui qui baise le mieux dans l’histoire, trésor. Demain soir, rachète ton comportement et nous serons quittes.

Et que devrai-je faire ? Mais je n’ai pas le temps de le demander : Nasser s’éloigne déjà.

– Je ne suis pas ton putain de trésor ! m’exclamé-je dans son dos.

Sa silhouette massive s’immobilise une seconde et il lance :

– Bien sûr ! Les trésors, eux, brillent et servent de jolies petites décorations. Pas les garces dans ton genre.

Puis il s’en va tandis que je fusille ses épaules du regard comme si je pouvais le découper sur place.

Si seulement !

OceanofPDF.com