Toxic Hell
43. I got you in the dark
Hena
J’effleure le menton de Nasser. Il tressaille à mon contact.
– Tu vas avoir une cicatrice. Ton frère ne t’a vraiment pas loupé.
Il se contente de hausser les épaules avant d’appliquer une compresse sur la plaie au niveau de ses côtes.
– Qu’il crève, crache-t-il.
J’inspire brusquement. Je me tiens debout devant lui tandis qu’il est assis sur le canapé de son salon. Une heure s’est écoulée depuis la fin de son combat. La foule a quitté l’entrepôt depuis peu.
J’observe ses gestes précis pendant qu’il termine son pansement. Sa peau est parsemée de cicatrices ici et là. Un peu comme moi. Alors que je repense à ses mots, la tristesse s’abat sur moi. Je sais que son frère est une ordure, mais l’entendre souhaiter sa mort me fait de la peine. Surtout pour Nasser. Il en faut beaucoup, dans une vie, pour finir par détester son frère.
– Pourquoi cet air choqué ? On n’a pas tous la chance d’aimer son frère.
Je reste silencieuse, comprenant son point de vue. J’ai du mal à imaginer qu’on puisse détester son frère à ce point, d’autant que la relation que j’ai avec le mien est si importante à mes yeux. Mais nous n’avons pas la même histoire, Nasser et moi, et je ne peux qu’essayer de me mettre à sa place.
– Ouais, tu as raison, dis-je finalement.
Il secoue la tête pour écarter une mèche trempée de sueur de son front. Par réflexe, je la place derrière son oreille. Mon geste semble lui plaire. Il termine sa tâche, puis attend patiemment alors que je me tiens entre ses cuisses écartées. Mes mains se posent sur ses épaules et j’enfonce le bout de mes doigts dans ses muscles noués pour essayer de les détendre.
– Oh, bordel ! souffle-t-il en laissant tomber sa tête en avant. Continue.
Son front se pose contre mon ventre tandis que je lui masse les épaules, les dénouant du mieux que je le peux. Cette soirée avait si bien commencé ! Je me sentais bien, en paix avec moi-même. Je me sentais libre, et je sais que Nasser ressentait la même chose. Et voilà que son frère est venu tout gâcher.
Mais je n’ai pas envie de rester sur cette note toxique. Pas alors que le reste de la soirée était si excitant.
– On a réalisé les trois défis, lui rappelé-je.
– Désolé de te décevoir, trésor, mais je n’ai pas envoyé les photos à temps.
– Mais c’est une victoire personnelle, juste pour nous. J’ai dépassé mes peurs ce soir.
Il lève son visage et plante son regard dans le mien, pensif. Mes mains s’immobilisent sur ses épaules tandis que ses doigts agrippent mes hanches.
– C’est vrai, répond-il avec fierté. Tu as été forte et putain de belle.
Son compliment me fait rougir. Ses pouces tracent des cercles à travers mon jean.
– Et maintenant, qu’est-ce que tu veux faire ? me demande-t-il.
J’aime notre position. J’aime le sentir presque agenouillé en face de moi. Ça me donne un sentiment de puissance très excitant. Et désormais, c’est à mon tour de découvrir son corps.
– C’est à mon tour, soufflé-je. Et je veux faire beaucoup de choses.
Il arque un sourcil sans me lâcher des yeux.
– À ton tour de quoi ?
– L’autre soir, tu as promis que je pourrais te découvrir comme tu l’as fait avec moi. Je veux le faire ce soir. Découvrir ton… corps.
Ses doigts s’immobilisent et plusieurs émotions traversent son visage. Le désir, assurément, mais je vois aussi certains doutes.
– Je ne sais pas si je pourrai tenir longtemps sous ton exploration.
– Eh bien… je suppose que le meilleur moyen de le savoir serait que tu me laisses faire.
Nasser se redresse et reste assis sur le canapé, jambes ouvertes. Il me laisse un total accès à son corps tout en observant le moindre de mes gestes avec avidité. Il ignore que, le véritable grand saut pour moi, c’est maintenant. Je vais toucher le corps d’un homme, l’explorer à ma guise, guidée par les seuls ordres que mon cœur me donnera.
Je recule d’un pas et l’observe à travers mes cils. Son tee-shirt a disparu depuis longtemps. Ses longues jambes musclées sont toujours moulées dans son jean taché par endroits. C’était une longue soirée. Certains moments ont été difficiles. Mais l’aventure que nous avons vécue valait son pesant d’or.
Je le contemple sous tous les angles sans jamais entamer un mouvement dans sa direction. Soudainement, les doutes m’envahissent et ma confiance en moi vole en éclats. Je n’ai jamais goûté au plaisir masculin de cette façon… Jamais. Mais je souhaite le découvrir. Je désire faire cette expérience.
– Par où est-ce que je suis censée commencer ?
Je plaque un sourire factice sur mon visage. Nasser fronce les sourcils et accroche mon regard.
– Est-ce que t’es toujours avec moi ? Parce que, si on n’est pas deux, on s’arrête tout de suite. Tu dois me dire ce que tu ressens, trésor.
Je secoue la tête. Je ne veux pas arrêter. Mais savoir qu’il est prêt à suivre mon rythme, et uniquement le mien, me fait dangereusement tomber pour Nasser. Le monde autour de nous n’est qu’un enfer toxique. Mais, lui et moi, ce lien entre nous ? C’est putain de pur.
– Je suis avec toi. Absolument, affirmé-je sans hésiter.
– Tes yeux disent le contraire, Hena.
Je décide d’être honnête avec lui.
– Je ne sais pas comment je suis censée agir pour que tu éprouves du plaisir.
– Crois-moi, il suffit que ta peau touche la mienne pour que je veuille te dévorer. Agis simplement comme ton corps le veut. Je tâcherai de rester sage et de ne pas bouger.
J’inspire brusquement et fais tourner ses mots en boucle dans ma tête. « Agis comme ton corps le veut. » Que veut mon corps ? Mais, surtout, que veut mon cœur ?
Aiguillée par ces deux pièces maîtresses, je m’approche de Nasser et me place une nouvelle fois entre ses jambes. Il respire profondément, comme s’il tentait de se maîtriser. Il reste sage, comme promis. Ses mains sont posées sur ses cuisses.
– Tu es clean ? lui demandé-je parce qu’il n’y aura pas de préservatif entre nous.
Il hoche la tête. J’en fais de même, car je le suis aussi. Après être sortie de Délivrance, j’ai réalisé tous les tests nécessaires afin de m’en assurer. Et je prends la pilule aujourd’hui.
Je m’agenouille devant Nasser, cherchant son regard. Ma position lui soutire un grondement. J’aime savoir que je produis cet effet sur lui. Ce n’est que justice quand on sait que son seul regard suffit à m’incendier.
Mes doigts s’égarent sur ses genoux. Je lui indique d’écarter un peu plus les cuisses. Je fixe son érection, à l’étroit derrière le tissu de son jean. Je passe la langue sur mes lèvres, le rendant aussi fou que je le suis à cet instant.
– Tu me tues, me confesse-t-il.
– Ne meurs pas tout de suite.
Je tends les mains vers sa braguette, mais m’éloigne au dernier moment avec une idée en tête.
– Baisse ton jean, lui demandé-je avec un petit sourire.
Un rire sort de sa bouche.
– Autoritaire, trésor ?
Je hoche la tête et l’observe relever rapidement les fesses pour retirer son jean. Il enlève, dans le même mouvement souple, son caleçon. Son érection se retrouve à une dizaine de centimètres de mon visage. Je l’observe sans discrétion.
Mes yeux verts suivent le tracé d’une veine qui court le long de sa verge. Ma main s’enroule alors délicatement autour de son pénis. J’ai l’impression qu’il pulse. Mes doigts n’en font pas totalement le tour tellement il est épais. Le contact avec ma peau le fait gémir.
Je me nourris de ses réactions, de ses soupirs. De ses tremblements. Il serre les poings, mais reste immobile, entièrement concentré sur mes gestes. J’entame un mouvement de haut en bas. Sa chair est brûlante et étonnamment douce. Une goutte perle au bord de son gland traversé par le piercing. Ce dernier m’appelle, attisant ma gourmandise. Je me penche et le bout de ma langue effleure le métal. Son goût envahit ma bouche. Un goût qui n’appartient qu’à lui. Ça me plaît.
– Ça, ce n’est vraiment pas du jeu, martèle Nasser.
Mes lèvres s’étirent, puis j’embrasse de nouveau le bout de son érection, un peu plus longuement cette fois.
– Je t’ai laissé découvrir mon corps. Reste calme pendant que je fais pareil avec le tien.
– Comment veux-tu que je reste calme quand ta bouche est sur moi ?
Son goût m’envahit un peu plus et j’en veux davantage. J’ai besoin de plus. Je veux qu’il s’imprègne en moi. Je reprends mon mouvement de va-et-vient entre mon poing.
– Tu aimes ? lui demandé-je.
Son souffle est rapide et ses yeux me lancent des éclairs.
– À ton avis ?
Alors, je me penche une nouvelle fois et ma langue s’enroule autour de son pénis. Je le suce doucement. Je le tue lentement. Une minute plus tard, l’une de ses mains se pose à l’arrière de ma tête, mais à aucun moment il n’y exerce une pression. Il me touche simplement comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher, caressant mes cheveux.
– J’ai déjà envie de jouir dans ta bouche, me dit-il dans un souffle erratique.
Ma langue joue avec son piercing.
– Mais j’ai besoin de jouir en toi, me prévient Nasser. Je veux te sentir. Que tu prennes autant de plaisir que moi.
Actuellement, je ressens du plaisir. Mais sa supplication me rend complètement dingue. Sans attendre, je me redresse et m’installe sur ses genoux. Il m’attire à lui pour m’embrasser langoureusement. Nous partageons son goût. Il n’y a aucune honte, aucune limite. Il n’y a que nous, et ça nous suffit.
– Ne te maîtrise plus, lui demandé-je. À toi de jouer, Hell. Fais-moi brûler.
Il se relève brusquement, me gardant prisonnière de ses bras. La seconde suivante, il me plaque sur le canapé, s’abat sur moi et presse son corps contre le mien. Avides, ses dents viennent mordiller mes mamelons à travers mon haut.
– Aucune maîtrise ? me demande-t-il.
– Aucune.
Ce soir, je suis prête à le suivre sur un nouveau chemin. Je sais qu’il sera mon guide quoi qu’il arrive. Ma bouche s’ouvre encore.
– Fais-moi oublier le chaos. Fais-moi planer comme avec la meilleure des drogues.
Il retire mon haut, puis ses doigts pressent mes cuisses.
– Non. Toi, deviens mon chaos.
– OK. Deal.
Il reprend alors ses baisers et m’emmène dans un univers parallèle. Je ne suis plus toute seule dans le noir. Les flammes qui entourent Hell illuminent tout.
Son bas-ventre se frotte contre mon clitoris, ses doigts s’emmêlent dans mes cheveux. Il immobilise ma tête tout en se mouvant au fond de moi. Mes ongles s’enfoncent dans ses épaules tandis que je fixe ses yeux, où je contemple les plus belles nuances de gris. Comme un orage qui s’annoncerait dans un ciel étoilé.
Son érection grossit en moi. Il vit en moi. Je vis autour de lui. Et nous mourons ensemble, seconde après seconde, tandis que le plaisir nous anéantit. Le plus bel anéantissement. Le plus absolu. Le plus pur, aussi.
Nasser continue de me pénétrer et je continue de gémir contre sa bouche. Il m’embrasse jusqu’à en perdre haleine. Il me revendique et je lui cède, sans une once de regret, chaque parcelle de mon être.
Mais, au fond de moi, j’ai peur de ce que je ressens, au-delà de toute cette attirance physique. Je redoute la danse que sont en train de pratiquer nos deux cœurs. Ils valsent ensemble, en rythme.
Et, comme pour toute musique, j’ai peur que notre chanson se termine. Alors, il ne restera plus rien de moi.
– Nasser, susurré-je quand son doigt fait des cercles contre mon clitoris.
Puis je hurle quand il pince ma chair délicatement entre son index et son pouce. Je ne peux plus tenir. C’est aussi bon qu’un saut dans le vide. C’est aussi fort que vivre. Aussi dangereux.
– Perfection, murmure Nasser à mon oreille.
Enfin, je me fonds en lui dans une jouissance qui me tire des larmes tant elle me met en pièces.
***
Abraham est là.
Je suis censée être profondément endormie, Nasser à mes côtés. Je suis au chaud contre son corps, dans son appartement. Mais, au bout du lit, je vois Abraham. Ses yeux sont posés sur moi. Il prononce mon prénom, encore et encore. Une plaie s’étale sur sa poitrine, là où je lui ai enfoncé le poignard. Il n’est pas mort. Il est là et il veut me récupérer.
Non. Non. Non ! Je ne retournerai pas là-bas.
Il s’approche du lit. Je ne peux pas bouger. Il s’approche encore et ses doigts effleurent ma cheville. Je voudrais hurler de toutes mes forces et m’éloigner. Mais rien ne se produit. Les larmes débordent de mes paupières. Abraham effleure mon tibia avec son index, me promettant de me préparer pour le nouveau monde.
Soudainement, on me secoue. On me tire de ce cauchemar ultra-réaliste et je me redresse en hurlant. Un cri si fort et déchirant qu’il me vrille les oreilles. Mais je ne peux pas m’en empêcher. Tout ce que je contenais dans ce cauchemar déborde à mon réveil.
Nasser s’assied à mes côtés, la mine inquiète.
– Hena ?
Il tend un bras dans ma direction, mais je secoue la tête et m’écarte vivement. Je me blottis contre la tête de lit, un sanglot bloqué dans la gorge.
– S’il te plaît, ne me touche pas.
Aucune larme ne coule sur mon visage. Mes pleurs sont à l’intérieur. Ils me défoncent et me brisent presque. Et j’ai beau me rappeler que tomber n’est pas grave, que, même si je plie, ça ne sera que temporaire, ça fait mal. Je souffre, et il n’y a rien à faire.
Assis de l’autre côté du matelas, Nasser veille à ne pas me toucher. Il m’a tirée de mon cauchemar et doit sans doute comprendre pourquoi je suis dans cet état.
– Respire.
Sa voix est calme et rassurante.
– Respire, me demande-t-il encore. Inspire doucement et expire ensuite. Prends ton temps. Voilà, doucement.
Je me concentre sur ses mots et fais ce qu’il me dit. Je garde mon regard dans le sien. Et, pendant tout le long, il me fait comprendre que je ne suis pas seule.
Quelques minutes plus tard, je n’étouffe plus. Les démons – mes démons – sont toujours là, mais je les contrôle désormais. Mon corps tremblant se calme peu à peu. Nasser continue de me murmurer des paroles rassurantes.
La compassion se lit sur son visage, mais aussi un sentiment plus profond que je n’arrive pas à qualifier. J’ai mal à la gorge tant j’ai hurlé, et surtout retenu mes larmes. Soudain, j’ai froid. Je serre mes jambes relevées contre ma poitrine. Nasser tend une nouvelle fois sa main dans ma direction, hésitant.
– Est-ce que je peux te toucher ?
– Oui.
Le mot est sorti tout seul parce que j’ai besoin de lui maintenant que je comprends qu’Abraham n’est pas vraiment là. La main de Nasser effleure mes cheveux. Il les caresse tendrement, continuant à me calmer. Il poursuit son geste pendant plusieurs minutes et je finis par fermer les yeux tant c’est agréable.
– J’ai cru qu’il était là – mon bourreau –, mais ce n’était qu’un cauchemar.
Son geste s’interrompt. Puis Nasser finit par le reprendre lentement. Je garde les paupières fermées, n’ayant pas le courage d’affronter son regard.
– Les cauchemars, je connais ça, me dit-il soudain.
J’inspire doucement, me concentrant sur ma respiration. Inspirer, expirer. Je sais le faire.
– Tu veux me raconter ? continue-t-il.
Je ne m’éloigne pas de Nasser, le remerciant du plus profond de mon cœur d’être là. Ma décision est déjà prise. Peut-être qu’en parler sera libérateur. Alors, pour la première fois depuis longtemps, je me confie.
– J’ai eu une enfance très heureuse et une adolescence sans drames. La vie de rêve. Jusqu’à ce moment. C’était il y a un peu plus de six mois, maintenant. J’étais dans la cuisine avec Karl. Ma mère préparait des spaghettis.
C’était le plat préféré de Karl. Je peux presque encore sentir l’odeur de la viande hachée se diffuser dans l’air.
– Notre géniteur, Daryl, avait disparu depuis de longues années. Nous pensions qu’il était en train de se saouler dans un coin de l’État. Mais ce n’était pas le cas. Deux hommes lui avaient monté le cerveau pendant des mois pour qu’il fasse partie de leur « communauté ». Abraham et Marcus. Tandis que ma mère préparait le repas, ils sont arrivés. Ils se sont présentés à nous, tout sourire. Je n’ai pas perçu le danger. Mon frère non plus. Mon père était de retour. Je me suis dit que sa famille devait lui manquer et que c’était la raison de sa venue. Je lui ai souri, même si je ne comprenais pas pourquoi il n’était pas seul. Et puis, le noir complet m’a engloutie.
Je m’arrête une seconde, rassemblant mes pensées. Tout est flou dans ma tête. Je me force à ouvrir des portes que j’ai fermées à double tour.
– Je me suis réveillée à l’autre bout de l’État, dans une vieille ferme, au milieu du bayou. Sur les terres de Délivrance.
Dire ce nom à voix haute me donne envie de vomir. Mais je refuse de donner autant de pouvoir à un simple mot. Plus maintenant.
– Et qu’est-ce qu’il s’est passé ?
La voix de Nasser est toujours aussi calme et rassurante. Il continue d’effleurer mes cheveux.
– Ces trois hommes nous ont dit qu’ils nous avaient choisis. Mon père voulait récupérer sa famille. Ils étaient complètement fous. Ils pensaient que Délivrance était une communauté qui devait nous préparer à l’ouverture sur un nouveau monde. Ils étaient persuadés que notre civilisation allait bientôt s’éteindre et qu’ils allaient devoir fonder et diriger notre nouvelle société.
Je frissonne en repensant à cela. Les sectes sont tellement dangereuses…
– Nous n’étions pas seuls là-bas. Il y avait d’autres… d’autres victimes, choisies de manière arbitraire.
Il y en avait environ une dizaine. Aujourd’hui, je n’ai aucun contact avec elles et c’est sans doute mieux ainsi.
Nasser se tend à mes côtés, mais je ne le laisse pas m’interrompre.
– Abraham s’est présenté à moi comme mon professeur. Il devait me préparer pour mon entrée dans ce nouveau monde. Il est d’abord resté loin de moi et se contentait d’essayer de m’endoctriner. Mais je refusais tout contact. J’ai été placée en isolement pendant des semaines. Mais je n’ai pas cédé. Alors, les coups ont commencé, d’où la marque dans mon dos. Pendant ce temps… mon père et Marcus s’occupaient des autres.
Un sanglot me secoue.
– Ils ont brisé mon frère. Et ma mère. Karl était si joyeux avant tout ça ! Mais les coups pleuvaient sur lui. Les attouchements aussi. Nous n’en avons jamais vraiment parlé.
Les souvenirs me concernant remontent. Mais ils ne me font pas peur. Je les laisse me heurter. Je ne combats pas les vagues ; je les laisse glisser sur ma peau.
– Finalement, Abraham a décidé que j’étais trop récalcitrante. Un soir, il a posé la main sur moi, environ dix jours avant que la police ne nous découvre. Il a possédé mon corps, présentant ça comme ma naissance pour ce nouveau monde. Il pensait que mon viol signifiait la purification de mon âme.
– Putain de merde, articule difficilement Nasser en inspirant brusquement.
Il connaissait une partie de mon histoire. À présent, je lui raconte tout, sans l’épargner.
– Pendant qu’il abusait de moi, j’ai vu des caméras. Cet enfoiré filmait ce qui était en train de se produire, sans doute dans le but de mater ça des heures plus tard.
Il m’a violée pendant de longues et interminables minutes. Mon cerveau n’a qu’un souvenir flou de ce moment, comme si j’avais volontairement oublié ces instants pour toujours.
– La seule chose dont je me souviens, ce sont les mouvements de son corps dans le mien. J’avais l’impression qu’il m’enfonçait un couteau au fond du ventre. Il le retirait et l’enfonçait à nouveau tandis que je mourais. J’étais en train de mourir. Encore et encore. Abraham ne me sauvait pas. Il me détruisait.
Je pose les mains sur mon ventre, comme si j’avais véritablement senti un couteau me planter.
– Ensuite, chuchoté-je, j’ai ressenti du dégoût et de la colère. Encore plus de colère.
Ce n’était pas ma faute. J’étais une victime. Les seuls coupables sont ceux qui bafouent notre consentement pour voler une partie de nous. Et je le savais. Mais j’en voulais au monde entier, et je m’en voulais à moi-même.
Abraham ne m’a ensuite plus jamais touchée de cette manière. Il était véritablement persuadé de m’avoir aidée en abusant de mon corps et de mon esprit.
Pauvre malade !
La respiration de Nasser est heurtée. Je sais que, si Abraham était toujours en vie, Nasser l’aurait étouffé de ses propres mains.
– Un soir… le dernier soir, celui de « l’unification de toutes nos âmes », comme ils disaient, nous étions tous rassemblés au centre de la ferme, en cercle. Il ne restait plus rien de ma mère, qui était assise silencieusement sur le sol, tandis que Karl avait le regard vide. Ces enfoirés nous souriaient. Ils pensaient véritablement que ce qu’ils faisaient était nécessaire. Ils pensaient nous sauver, putain !
Les souvenirs affluent, même ceux que je pensais avoir oubliés. Je me rappelle le sang des animaux offerts en sacrifice lors de cette pseudo-cérémonie.
– Je me souviens des chandeliers sur pied autour de nous. Je savais que j’allais être punie, mais j’ai couru vers l’un d’eux et je l’ai renversé. Le sol a pris feu.
Tout est un peu flou dans ma tête, comme s’il y avait une brume épaisse autour de tout ce qu’il s’est passé. Abraham était furieux. Tellement furieux. Il m’a frappée. Encore et encore. C’est à ce moment-là que j’ai vu à nouveau les caméras. Ils nous filmaient. Pourquoi ? Je n’aurai jamais la réponse parce que les inspecteurs n’ont rien retrouvé.
Nasser continue ses caresses, m’apportant silencieusement chaleur et soutien.
– Les flammes grandissaient. Je pensais que j’allais sûrement mourir, mais c’était le plus beau moment de ma vie. Parce que j’allais enfin être libérée de ce calvaire. Les chaînes de Karl et de ma mère allaient enfin être brisées. Abraham a tenté de me maîtriser. Il y avait ce poignard accroché à sa ceinture. Je n’ai pas réfléchi. Je l’ai récupéré et, pendant qu’il tentait de m’étouffer, je l’ai planté dans sa poitrine. Il a pénétré profondément entre ses poumons.
Ce souvenir-là est très clair dans ma tête.
– J’ai prié pour qu’il meure. Je voulais qu’il rende son dernier souffle avant de rendre le mien. Et ça a été le cas : il est mort très rapidement. Et c’était… c’était si bon de mettre fin à la vie de mon ravisseur ! Ce n’était plus mon professeur. C’était un cadavre. Et je ne regrettais rien. Je ne regrette toujours rien aujourd’hui.
Je le referais cent fois s’il le fallait, sans aucune once de culpabilité. L’enquête préalable a écarté rapidement ma responsabilité en raison de la légitime défense.
– Le reste est très flou, terminé-je. Marcus s’est enfui. Il ne restait que mon géniteur. J’ignore combien d’heures se sont écoulées. Au bout d’un moment, les flics sont arrivés. Ils étaient si nombreux ! Mais Daryl a réussi à fuir à son tour.
– Est-ce qu’on a retrouvé leur trace, à Marcus et lui ?
Je secoue la tête. Voilà, je l’ai racontée. Mon histoire. Je ne ressens pas de dégoût ni de vide profond en moi. Je sens comme une sorte de libération de mon être. L’inspecteur Tate connaît toute l’histoire, et la D re Bomley également. Mais savoir que Nasser est maintenant au courant, ça ne me fait pas peur. Parce que j’ai confiance.
– On a volé mon corps à Délivrance. Mais je l’ai récupéré aujourd’hui.
– Oui. Ce corps n’appartient qu’à toi. Tu es libre, affirme Nasser. Toi seule te possèdes.
Ses paroles me font un bien fou. J’ai l’impression qu’il comprend, qu’il me comprend réellement. Il n’y a aucun jugement dans son regard.
– Nous sommes restés plusieurs mois dans une maison de protection des témoins, avec mon frère. Ma mère a été internée dans un centre de Monroe, plongée dans un silence volontaire. Je n’ai toujours pas eu le courage d’aller la voir. Parce que ça me fait mal. Puis on s’est finalement installés, avec Karl, dans le centre-ville de Monroe, et notre nouvelle vie a commencé. J’ignore si Marcus et mon géniteur ont reconstruit Délivrance ailleurs. Marcus a été repéré à la frontière de l’État, d’après l’inspecteur chargé du dossier, mais Daryl reste introuvable. Il se cache. Et au fond de moi… j’ai peur. Peur que tout recommence.
– Ça ne recommencera jamais.
La force et la conviction dans sa voix me font doucement sourire. Il paraît si fort, si sûr de lui ! Ça me pousse à avoir foi en moi et en mon avenir. Il a sûrement raison. Tout ceci est terminé.
Nasser masse ma nuque douloureuse, puis il pose son front contre le mien.
– Tu n’es plus seule, souffle-t-il contre ma bouche. Tu m’as, moi. Je suis là.
Il a raison. Je ne suis plus seule.
– Je me suis confiée à toi. Je te fais confiance, Nasser. Tu es le premier homme à qui j’en parle.
Ce sera dur de fermer définitivement ce chapitre, mais je dois en écrire un nouveau loin de tout ça.
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