Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 33 sur 65

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Toxic Hell

29. Défense inattendue

 

Nasser

Le lendemain soir

 

Les yeux posés sur l’écran de mon téléphone, je fais abstraction de mon environnement. Mes doigts pianotent sur le clavier virtuel et les minutes s’écoulent tandis que je transfère, sur mon compte, l’argent des différents paris. À l’écart du salon, collé contre le mur du couloir donnant sur la cuisine, remplie à craquer d’étudiants alcoolisés, je laisse passer ces derniers devant moi sans jamais m’attarder sur eux.

Un parfum sucré envahit mes narines tandis qu’une silhouette féminine se colle au mur, près de moi, veillant cependant à ne pas me toucher. Je lève la tête et regarde qui se trouve à mes côtés. Esmée me tend une bière, un sourire aux lèvres. Je récupère la bouteille. Le verre est glacé entre mes doigts brûlants, ce qui me fait un bien fou. Il fait chaud ici.

Trop chaud.

– Merci, articulé-je avant de boire une longue et agréable gorgée.

Elle passe une main dans ses longs cheveux, puis indique la foule du menton. Le salon est dans un état lamentable. Archi le remarquerait habituellement – sachant qu’il s’agit du sien –, mais il est trop défoncé pour ça.

– Tu ne te mêles pas aux gens ? me demande alors Esmée pour engager la conversation.

Elle est sincèrement curieuse. Je termine un transfert, puis range mon portable dans ma poche.

– La foule me fait peur.

Esmée rigole ouvertement, ne me prenant nullement au sérieux.

– Toi ? Le roi du Toxic Hell ? Craindre les gens ? À d’autres, Hell !

Je laisse un sourire s’épanouir sur mes lèvres, puis avale une nouvelle gorgée de bière. Les bulles explosent dans ma gorge. Ses questions ne sont pas stupides et son sous-entendu est vrai. Le Toxic Hell est toujours blindé de spectateurs et de parieurs. Mais l’homme enfoui en moi reste asocial au possible. Je déteste agir en société, et encore plus me montrer aux stupides soirées organisées par de stupides fraternités.

Mais ce genre de soirées, c’est aussi l’endroit idéal pour se montrer et attirer du monde au Toxic Hell. Il suffit de parler aux bonnes personnes et le tour est joué. Elles accourent ensuite chez moi, prêtes à claquer leurs tunes dans mes combats illégaux. Prêtes à me regarder combattre comme une bête de foire. Ce que je suis, finalement. Et Archi utilise les paris pour les plumer à chaque fois.

Alors, j’ai échangé quelques mots avec certains en arrivant, puis j’ai naturellement fini par me mettre à l’écart pour observer tout ce petit monde, comme à mon habitude. J’étudie les péchés dans lesquels ils se complaisent. L’alcool. Les substances illicites. Le paraître. Les infidélités diverses. La luxure. Tant de souillure que certains finissent par aimer.

Esmée me sort de mes pensées.

– Je quitte la ville.

Je me recentre sur elle, focalisé sur ses mots malgré le brouhaha autour de nous.

– J’ai flairé un gros pigeon, continue-t-elle. Je compte profiter de lui et faire le tour des environs.

Je hausse les épaules, ne sachant pas vraiment quoi dire. Qui suis-je pour critiquer le chemin qu’elle souhaite prendre ? Personne. Absolument personne. Alors, je finis par tendre ma bière vers elle.

– Tant que tu sais ce que tu fais.

Elle lève sa propre bière et trinque avec moi dans un claquement sonore.

– On aura passé du bon temps ensemble, continue-t-elle.

Ça, ce n’est certainement pas un mensonge. Son regard se fait plus intense tandis qu’elle mordille sa lèvre inférieure.

– Peut-être qu’on peut en profiter une dernière fois ?

Le moi d’il y a quelques semaines aurait sauté sur l’occasion. Mais pas maintenant, pas alors que mon corps et ma foutue tête ne peuvent se concentrer que sur une seule personne. Je secoue la tête. Hena devient une obsession. Mais je n’ai aucun moyen pour lutter contre, à part répondre à cette faim qui me dévore.

Esmée soupire, mais sourit de nouveau bien vite avant de commencer à s’éloigner. Ma main agrippe son poignet. Elle s’immobilise, les sourcils froncés.

– Si jamais t’as besoin d’aide, un jour, tu sais où me trouver.

Je la relâche. Elle serre sa bouteille contre sa poitrine, ses traits arborant une affection sincère.

– J’apprécie, Hell.

Puis elle disparaît, rejoignant sans doute la personne qui va l’entretenir ces prochaines semaines.

Bon. Je me suis montré. J’ai répondu à quelques questions de ces connards de membres de fraternité, juste de quoi les intriguer. Je peux me tirer à mon tour. Plus rien ne me retient ici.

Au moment où je commence à me décoller du mur, Archi s’avance vers moi, les yeux drôlement brillants. Il est loin d’être l’homme le plus avenant que je connaisse, mais disons que l’alcool et les substances aident certains à se détendre. Je ne toucherai jamais à ce genre de merdes, pas quand je sais quels sont les ravages qu’elles peuvent provoquer. Des images de mon grand frère jouant de ses poings me reviennent.

– Cet endroit est blindé de monde, mais la déco est sympa. En revanche, j’ai remarqué un truc bizarre.

Archi pose la main sur mon épaule avant de me dire, droit dans les yeux, sur le ton de la confidence :

– Y a des photos de moi sur les murs.

Mes lèvres tremblent et je laisse échapper un petit rire.

– Normal, mon pote. On est chez toi.

Ma phrase semble choquer Archi. Il tourne sur lui-même avant de vaciller.

– Je me disais bien que je reconnaissais les chiottes !

Je lève les yeux au ciel tout en me décollant vraiment du mur cette fois-ci. J’amorce un pas vers la sortie.

– Je vais y aller. Où est ta sœur ?

– Hum… Aly est sortie. Partie chercher une amie pour la ramener ici.

Je me tourne vers lui.

– Ah oui ?

– Oui. Pourquoi est-ce que tu souris comme un p’tit connard ?

Je souris parce que je sais parfaitement qui Aly est partie chercher. J’ai bien vu combien Hena et elle avaient l’air proches. J’opère un demi-tour et me dirige finalement vers la cuisine.

– Je croyais que tu partais, bougonne Archi.

Il passe sa main dans sa courte barbe brune.

– Changement de plan, rétorqué-je simplement. J’attends quelqu’un.

La soirée vient juste de prendre un tournant inédit. Mon pote finit par s’éloigner, un air beaucoup trop heureux sur le visage.

En arrivant à l’entrée de la cuisine, je tombe sur le genre de connards dont je vous parlais. Mesdames, messieurs, si vous pensez que je suis un enfoiré, c’est sans doute parce que vous ne connaissez pas encore Hunter Washington, membre d’une noble et célèbre fraternité sur le campus connue pour abriter tous les fils à papa les plus riches du coin.

Lui et ses trois potes se tiennent contre le mur. Je les ignore. Je n’ai pas envie de casser certaines bouches ce soir. Pas quand leurs avocats pourraient sacrément me foutre dans la merde.

C’est compter sans Hunter, qui se dresse alors devant moi, fier comme un paon. Ses yeux brillants me prouvent qu’il n’est pas loin d’être bourré, mais qu’il a encore conscience de ses actes – et de ses conneries. Il fait le gros dur. Il carre les épaules tout en m’observant attentivement.

– Mais regardez qui voilà, les mecs ! Notre Hell national. Le prince de la vie souterraine de notre fac.

Ses potes sifflent bruyamment, attirant quelques regards sur nous. Je me contente de sourire, percevant très bien la moquerie derrière ses paroles. Je le fixe sans flancher, gardant mon calme – pour le moment.

Il porte la main à sa bouche et siffle à l’aide de ses doigts, me laissant admirer la Rolex à son poignet. Ses cheveux blonds partent dans tous les sens. J’ignore le nombre de fois où son père lui a sauvé le cul parce qu’il faisait des conneries ici. Hunter Washington se prend pour le roi parce qu’il a de l’argent et les meilleurs avocats du pays. Il pense pouvoir soumettre qui il veut. Il méprise les classes sociales inférieures à la sienne.

Sachant que j’ai dormi dans la rue quelque temps – tandis que mon père et mon frère étaient derrière les barreaux –, la rage que je ressens pour lui n’en est que décuplée. Ça doit être ça, ou la dernière fois que je l’ai vu à une soirée avec ses moutons, où ils s’étaient peint le visage en noir. Ces enfoirés avaient réalisé un blackface et soutenaient que c’était juste « pour rigoler ». Ils caricaturaient une origine ethnique. Sauf que ce n’était pas « juste pour rigoler », et encore moins « juste un déguisement ». C’est une pratique raciste. Mais on ne rigole pas avec le racisme, surtout quand ça fait du mal à tout un peuple. J’en ai subi pendant mon adolescence, tout ça à cause de mes origines. Et je ne laisserai jamais quiconque commettre de nouveau ce genre d’acte devant moi.

Bref, pour en revenir à Hunter, nous ne pouvons pas être plus différents l’un de l’autre. Habituellement, il sait qu’il ne faut pas se frotter à moi. Mais, ce soir, l’alcool coule à flots. Il semble avoir oublié que le feu, ça brûle.

– Comment tu vas, mon pote ? hurle-t-il à quelques centimètres de mon visage.

Je me contente de hocher la tête. Je reste calme. Mais ce con lève la main et pousse mon épaule, comme si j’étais vraiment son pote.

Pense à ses avocats.

Il ne me touchera qu’une seule et unique fois. Je serre les dents, sentant ma patience fondre comme neige au soleil.

– Allez, mec, je sais qu’on est pas au cœur de ton royaume, mais montre-nous deux, trois mouvements avec tes poings.

– Joue pas les timides ! s’écrie alors un type dans son dos tout en passant une main dans ses cheveux noirs.

– Pas le temps, ce soir, les mecs.

Si certains m’adulent sur le campus, me prenant pour un roi des bas-fonds de la ville, d’autres me considèrent comme une bête de foire. Vous comme moi savons ce que pensent les types en face de moi.

Pour eux, je ne suis qu’un vulgaire mec se battant avec ses poings sans être capable de penser intelligemment. Ils se trompent.

L’autre type, celui aux cheveux noirs, prend place aux côtés de Hunter.

– Pas cool, mec. Après tout, tu sais faire que ça, non ?

– Mais quelle bande de trous du cul ! se moque une voix derrière moi. Faudra pas venir vous plaindre quand vous serez sur le sol en train de chialer.

Qu’est-ce que… ? Mais dites-moi que je rêve, putain !

Je me tends en reconnaissant parfaitement cette voix. Je me tourne en direction de celle qui se tient désormais près de moi. Hena affronte le regard des quatre types, les fixant d’un air méprisant.

– C’est qui, celle-là ? s’exclame le brun.

J’étais resté calme jusque-là. Mais, maintenant, je vois leur attention tournée vers elle. Alors, je vrille.

Hunter s’apprête à pousser une nouvelle fois mon épaule. Je réagis au quart de tour. Mes doigts agrippent son avant-bras et je le tire vers moi. Mon bras s’enroule ensuite autour de ses épaules, comme si je faisais une accolade à un frère. Ma bouche se colle à son oreille pour une ultime menace :

– Pousse encore une fois mon épaule, et je t’exploserai tellement la face que même ton père ne pourra pas te reconnaître.

Je le repousse. Hunter se redresse, la mine renfrognée. Il ne rigole plus. J’ai l’impression que l’alcool quitte son corps. Le reste de sa bande est hilare.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demande le brun.

Mais Hunter se contente de secouer la tête. Si un regard pouvait tuer, je serais déjà six pieds sous terre.

– On se casse, annonce-t-il avant de passer près de moi sans me toucher. De toute façon, cette soirée est pourrie.

Ils s’éloignent tous, mais je n’y fais déjà plus attention, mon regard entièrement concentré sur Hena.

– T’étais vraiment obligée d’intervenir ?

Elle ne sait pas quel genre de pourris sont ces gars-là.

– Bien sûr que j’étais obligée, rétorque-t-elle en relevant le menton. Je te fais toujours la gueule parce que t’es exécrable, mais ces gars allaient signer leur arrêt de mort.

Elle s’éloigne déjà, me laissant bouche bée. J’observe son joli petit cul, qui se dandine alors qu’elle traverse le couloir. Et je n’ai qu’une seule envie : la suivre. La défier, encore. Et qu’elle rétorque. Qu’elle rende coup pour coup.

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