Toxic Hell
39. Le soleil n’est rien…
Hena
– OK, doc, j’ai un peu merdé.
Super entrée en matière ! La Dre Bomley fait le tour de son bureau avant de remettre en place ses lunettes. Je me laisse tomber sur le canapé et pose mes coudes sur mes genoux.
– Par « un peu merdé », vous entendez « juste merdé » ou « j’ai vraiment merdé, docteure » ?
– Difficile à dire.
– OK, expliquez-moi.
Je m’apprête à ouvrir la bouche, mais reste finalement muette. Après tout, c’est elle qui m’a dit de profiter de la vie, que c’était le meilleur moyen de reconstruire un équilibre. Mon équilibre.
– Ce mec. Nasser.
Elle voit exactement où je veux en venir.
– D’accord, alors on va parler de cet étudiant. Est-ce que vous avez fini par vous entre-tuer ? Non, ne me dites pas si c’est le cas. Je dois conserver un visage professionnel.
– On s’est entre-tués. Avant de coucher ensemble. Aujourd’hui… je peux dire que je le fréquente.
Je pense à ce qu’il s’est passé au Toxic Hell, et au deuxième round, le soir même, dans la voiture de Nasser, avant qu’il ne me raccompagne chez moi.
Iris Bomley lève ses sourcils parfaitement dessinés, surprise par ma réponse. Est-ce que je suis censée me confier sur ma vie sexuelle à ma psy ? Si ça se trouve, elle va m’envoyer bouler et demander à sa secrétaire de me boycotter.
– Ce n’est pas fini. Je lui ai dit.
– Qu’est-ce que vous lui avez dit ?
J’inspire profondément avant de masser mes paupières fatiguées.
– Je lui ai dit que j’avais été violée à Délivrance. Sans entrer dans les détails.
– Vous lui avez dit pour votre viol, reprend ma psy. D’accord. Et comment vous êtes-vous sentie après cet aveu ?
– J’avais… j’avais peur, avoué-je. Mais ça n’a rien changé à sa manière de faire. Il a été très prévenant.
J’ai même ressenti du soulagement, en fait.
– Est-ce que vous ressentez l’envie de vous confier concernant le reste ?
Je hausse les épaules, mais secoue la tête. Oui, j’en ai envie, mais je sais surtout que je veux que Nasser se confie à moi à l’avenir. Je sais qu’il cache beaucoup de choses, lui aussi.
Ma psy s’autorise à sourire tout en réfléchissant à un truc qui m’échappe. Elle me fixe comme une mère regarderait sa fille.
– Vous vous sentez comment ?
Je ne réfléchis pas longtemps et lui dis le fond de ma pensée.
– Je me sens bien. Étrangement bien. Je me sens libre. Forte.
– Parce que vous l’êtes, Hena. Même si vous devez flancher à nouveau un jour, vous êtes forte. Vous êtes libre. Et vous voulez que je vous avoue un secret ?
Ses mots et son soutien me font du bien. C’est beaucoup plus qu’une professionnelle qui s’adresse à une patiente de manière clinique. J’ai l’impression qu’elle est vraiment là pour moi, et ce, depuis qu’elle m’a tendu la main des mois auparavant.
– Dites-moi tout, doc.
– Même si on a essayé de vous faire plier un jour, même si on a essayé de vous briser, vous êtes solide. La seule personne qui pourra dompter votre corps et votre tête, c’est vous-même, Hena.
Nous échangeons un regard tandis que ses mots tournent en boucle dans ma tête. « Vous êtes forte. » Peut-être qu’elle dit vrai. On m’a fait plier. On a tenté de me détruire. Mais je ne me suis pas cassée.
***
Ce soir, c’est Halloween. Et j’ai bien vite compris que c’était un événement particulier dans cette faculté. Une occasion idéale pour faire la fête ? Assurément. Mais je crois que quelque chose de plus gros qu’une soirée entre étudiants s’organise. Je n’ai pas eu l’info comme quoi il y aurait des combats au Toxic Hell ce soir.
Le Pr Mozart termine son cours tandis que les étudiants s’impatientent.
– Le suicide collectif est un événement marquant et horrifique qui se remarque dans plusieurs mouvements sectaires.
J’ai beau passer les différents rangs au peigne fin, il n’y a aucune trace de Nasser, et Archi n’est pas là non plus. Qu’est-ce qu’ils organisent ? Je tente de me concentrer sur les mots de mon professeur, mais mon attention dévie presque automatiquement sur d’autres sujets. Je ne suis apparemment pas la seule si j’en crois tous les chuchotements qui parcourent les rangs.
– Je vous parle notamment de l’ordre du Temple solaire.
La canne du professeur frappe le sol.
– Je sais que c’est Halloween et que vous avez tous hâte de vous gaver de confiseries, mais il reste cinq minutes de cours, alors tâchez de demeurer silencieux, s’il vous plaît.
Nous nous taisons tous, suspendus à ses lèvres.
– Donc, reprend notre professeur, l’ordre du Temple solaire, connu pour ses meurtres et suicides collectifs, a provoqué la mort de soixante-quatorze victimes. Ce mouvement sectaire avait une idéologie claire et sans issue : ses membres revendiquaient le fait de faire voyager leur âme vers une autre planète par le biais du suicide.
Un mouvement d’effroi nous traverse.
– Plusieurs controverses et théories du complot sont nées à la suite de différents massacres. Certains ont vivement dénoncé le fait que la police a toujours refusé d’enquêter sur la piste d’assassinats alors même que certaines victimes avaient été retrouvées étouffées par des sacs en plastique. Selon certains dénonciateurs, ces suicides collectifs n’auraient été que des mises en scène.
Vingt heures sonnent. Nous commençons tous à nous agiter. Notre professeur fait claquer une nouvelle fois sa canne sur le sol.
– Pour la semaine prochaine, je vous demanderai un travail de réflexion sur les massacres de l’ordre du Temple solaire. Épluchez chaque ressource qui se trouve à votre disposition. Ma question est simple : au regard de votre esprit critique, s’agissait-il de suicides collectifs ou de meurtres collectifs ? J’interrogerai certains d’entre vous au cours d’une présentation orale.
Je note rapidement le devoir à faire, sentant, au fond de moi, que ce week-end va être particulièrement studieux. Puis je quitte l’amphithéâtre au pas de course. J’ai reçu un message de Karl pendant le cours. Il passera la soirée d’Halloween, en bordure de la ville, avec quelques-uns de ses camarades. Quant à moi ? Je vais sans doute squatter mon canapé et me nourrir exclusivement d’oursons en guimauve jusqu’à frôler la crise de foie.
Alors que je quitte rapidement les lieux, une silhouette se dresse sur mon chemin.
– Pourquoi est-ce que tu es si pressée ?
Je me détends en découvrant qu’il ne s’agit que d’Archi. Il avait trop à faire pour assister au cours, apparemment. Aly se tient dans son dos, distribuant… des cartes ? Archi m’en tend une. On dirait une carte de poker, mais revisitée.
– Qu’est-ce que c’est ?
Il y a un petit soleil dessus. Juste un foutu soleil.
– Pour la partie de ce soir.
– La partie ? Attends, de quel jeu est-ce que tu parles ?
– Trouve ta carte complémentaire et elle te guidera.
– Ma quoi ?
Mais, déjà, Archi s’éloigne. Aly a disparu de la circulation. Je reste une bonne minute à observer la carte, complètement perdue. Est-ce que je suis censée jouer à une partie de poker géante ? Enfin, ce n’est pas du tout ce genre de carte, habituellement. Je la retourne et découvre les mots qui y sont inscrits :
Le soleil n’est rien sans…
Sans quoi ? Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? La curiosité me dévorant, je rejoins le parking tout en me creusant les méninges.
Je fronce les sourcils en apercevant une silhouette adossée contre ma portière. Nasser m’attend patiemment, ses doigts tripotant un objet que je parviens difficilement à distinguer. Ses épaules sont moulées dans une vieille veste d’aviateur.
Ses lèvres s’étirent doucement quand il me voit m’approcher. Enfin, j’aperçois ce qu’il tient. Sa propre carte, et quelque chose me dit que c’est loin d’être un hasard.
– Le soleil n’est rien… commencé-je avec un air conspirateur.
– Sans la lune, termine-t-il en me tendant sa propre carte.
J’observe ses ongles recouverts de vernis noir et la récupère, fixant les mots qui y sont inscrits, juste en dessous du dessin de la lune.
– Donc, tu es ma carte complémentaire. Qu’est-ce que ça signifie, exactement ? T’es censé être mon guide du soir ?
Nasser se redresse et s’écarte de ma voiture. Il s’approche de moi et ses lèvres effleurent les miennes, sans réellement les toucher. J’ai envie de son contact, mais je ne bouge pas, le laissant venir à moi.
– Ça veut dire que, ce soir, nous ne jouons pas l’un contre l’autre, trésor. Nous jouons ensemble, contre les autres.
À quel jeu est-ce qu’on va jouer ?
Mais Nasser s’éloigne déjà vers son propre véhicule, attendant que je le suive. Je n’hésite pas une seconde, intriguée et frustrée au plus haut point. Je suppose que la partie a déjà débuté.
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