Toxic Hell
40. … sans la lune
Hena
Mille et une questions traversent ma tête tandis que je m’installe sur le siège passager. Je n’attends pas que Nasser ait fermé sa portière pour le questionner.
– OK. Alors, qu’est-ce qu’il se passe ?
Il tourne son visage vers moi, ravi de me voir si curieuse.
– Regarde-toi : t’es super excitée, non ?
Je hoche la tête, reconnaissant que c’est le cas. Mon programme du soir était de rester devant un film d’horreur. Savoir que je vais passer la soirée avec Nasser change tous mes plans.
– J’avoue que je suis follement intriguée.
– D’accord, laisse-moi t’expliquer. Mais d’abord…
– Quoi ?
– Il me faut ta bouche parce qu’elle me rend dingue, putain !
Il pose alors une main sur ma nuque et m’attire vers lui. Ses lèvres percutent les miennes et je les possède autant qu’elles m’emprisonnent. Je me laisse conquérir par Nasser, puis je l’envahis à mon tour.
Il se détache de moi, mais garde son visage contre le mien.
– Salut, chuchoté-je.
– Salut, toi.
J’observe les différentes nuances de gris dans ses yeux, puis les longs cils noirs qui les habillent. Lui aussi observe mon visage. Si je ne me détache pas de lui, on va se sauter dessus au milieu du parking.
Même si on a déjà couché ensemble près de la foule, à l’entrepôt ? se moque ma conscience.
Je m’écarte et m’éclaircis la gorge, puis je contemple les deux cartes complémentaires.
– Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Nasser met le contact avant de m’expliquer le déroulement de la soirée.
– Cette année, Archi et Aly ont décidé d’organiser une fête spéciale pour Halloween sur le principe de la collaboration. Chaque participant récupère une carte et doit trouver l’étudiant qui a la carte complémentaire.
– Est-ce que le fait que tu sois ma carte complémentaire est dû au hasard ?
– Absolument pas. Je n’allais pas laisser quelqu’un d’autre s’approcher de ton petit cul.
J’arque un sourcil tout en frappant son épaule.
– Je peux protéger mon cul toute seule.
– J’en doute pas, mais tu auras besoin de moi ce soir. Crois-moi.
Hum. Intéressant.
C’est complètement ridicule, mais ça me plaît. Après tout, j’étais la première à être jalouse en voyant ces femmes l’embrasser après le combat.
– Donc, une fois qu’on a trouvé sa carte complémentaire, on fait quoi ? lui demandé-je.
– Une fois que tu as trouvé ton compagnon du soir, le jeu commence. Les règles sont simples.
Nasser s’engage sur la route. Il accélère et passe rapidement les vitesses. Le soleil est presque couché et la circulation est assez fluide ce soir.
– Trois défis sont proposés à chaque duo. Ils doivent les relever selon leur interprétation des règles.
– Mais encore ?
– Tourne la carte avec la lune. Les règles y sont inscrites. À nous de les interpréter à notre sauce. Une fois qu’on a réalisé les défis, il faut envoyer la preuve par message à Archi ou à Aly.
Je lui obéis et retourne la carte. Trois phrases y sont inscrites, que je n’ai pas encore lues. J’ai l’impression de prendre part à une énorme chasse au trésor et j’aime beaucoup ça.
– Défi numéro un : prendre de la hauteur. Défi numéro deux : deviens l’ennemi de la loi. Et dernier défi : fais le grand saut. OK, c’est super énigmatique. T’as déjà une idée de comment réaliser le premier ?
– Bien entendu. Je t’emmène à l’endroit idéal.
Prendre de la hauteur… Tant qu’on ne s’écrase pas, tout devrait bien se passer.
– Et qu’est-ce qu’on gagne ? demandé-je ensuite.
Nasser hausse les épaules alors qu’on quitte le centre-ville. Les immeubles se font plus rares, laissant la place à des zones pavillonnaires. À mesure que le paysage défile, la forêt commence à s’installer entre les demeures éparses et les entrepôts industriels.
– J’sais pas trop, répond finalement Nasser. Des souvenirs, des rires, des peurs.
– Qui aimerait gagner de nouvelles peurs ? Je veux gagner de la tune.
– Peut-être que ces défis permettront à tes peurs de disparaître, dit-il de manière énigmatique.
Je n’ai pas le temps de réfléchir à sa réponse que sa voiture s’arrête non loin du parc où il s’est incrusté, l’autre jour, quand je dressais ma carte à main levée. Avant que tout ne dérape, qu’il ne m’embrasse et qu’on ne s’entre-tue presque…
– Donc, pour le premier défi, « prendre de la hauteur », t’as choisi de m’emmener au parc ?
– Bien sûr que non. On va juste laisser la voiture ici histoire de pas me la faire abîmer.
J’observe le cuir parfaitement entretenu dans l’habitacle. OK. Ça se tient. Mais, maintenant, je veux savoir quelles sont les intentions du grand brun à mes côtés.
Nous sortons du véhicule. Sans m’attendre, Nasser commence à s’éloigner.
– Bien sûr, ne m’attends pas, bougonné-je en le suivant. Merci !
– Bouge ton cul.
– C’est si gentiment demandé !
Ses larges épaules s’éloignent déjà. On longe le parc. Je me souviens de ce moment gênant entre Tag et moi. Mon Dieu ! Heureusement qu’il n’est pas ma carte complémentaire ! J’aurais sans doute fini par le tuer avant minuit.
On continue notre marche sur deux ou trois cents mètres. La forêt se fait plus dense. On traverse une colline et on déboule dans un endroit reculé de la ville de Monroe, qui surplombe légèrement le centre-ville. Mais j’ai du mal à me repérer avec la densité des arbres. Il y a quelques maisons abandonnées. Je parie que, le soir, aux alentours de minuit, cet endroit doit être plus que flippant.
– Et si on tombe sur un psychopathe caché entre deux arbres ? demandé-je à Nasser, qui marche devant moi.
– Alors, je te laisse avec lui et je me tire.
Ma bouche s’arrondit de surprise. J’entends son rire au loin.
– Enfoiré !
Finalement, on arrive près d’une vieille supérette abandonnée. J’ignorais qu’il y avait autant de vestiges ici. Je me demande pourquoi les gens se sont tirés. Il y a plusieurs vieux camions et quelques grues un peu plus loin. Les travaux semblent suspendus depuis des années, sans doute par faute de moyens.
Nasser s’avance vers une vieille grue, et je vois sa main se poser sur le métal rouillé. En comprenant ce qu’il s’apprête à faire, je m’immobilise à environ cinq mètres de lui.
– Alors là, hors de question que je monte là-dessus. Ça fait au moins cent mètres.
Il tire sur le métal, testant la solidité de ce dernier. Sauf qu’on dirait que ce truc va s’effondrer.
– Arrête de faire ta drama queen, Hena. Il y a à peine dix mètres.
– Dix mètres sur du métal rouillé qui menace de se rompre sous notre poids ? Bravo, Hell ! Tu remportes la palme du plus débile.
Je l’entends pousser un soupir. Il tire un peu plus sur le métal. Apparemment satisfait, il pose son pied sur l’un des barreaux et commence à grimper. Je suis victime d’un gage ? Ça se passe comment ?
– Pardon, mais tu ne peux pas faire comme n’importe quel mec un minimum mignon ? C’est-à-dire m’emmener en haut d’une colline, bien au chaud dans ta voiture ?
Je l’entends pousser plusieurs jurons exaspérés.
– Arrête un peu. Hors de question que j’emmène ma caisse dans un endroit pourri.
– Ils nous mentent donc dans les livres, continué-je. Les héroïnes ont droit à une colline avec un coucher de soleil, alors que, moi, j’ai droit à une grue miteuse qui va me faire choper le tétanos.
Je l’entends rigoler doucement, puis il continue de grimper. Il a déjà escaladé environ un tiers de la grue quand il s’immobilise pour m’observer.
– Arrête de parler et rejoins-moi. Le but est de dépasser tes peurs. Et, si j’en crois la peur que je vois sur ton visage à la simple pensée de grimper…
– Je n’ai pas peur du vide ! m’exclamé-je.
J’évalue plus attentivement le haut de la grue et la distance qui le sépare du sol.
– Bon, OK, j’avoue, j’ai peur du vide. Mais encore plus quand tu veux me faire monter sur ce truc.
– Je suis déjà monté ici des dizaines de fois, arrête de faire ta gamine !
Qui voudrait grimper là-dessus ?
Et je ne suis ni une drama queen ni une enfant. Je ne suis pas une putain de froussarde, mais quand même ! Je me doutais que son caractère d’enfoiré allait revenir au galop.
Nasser détache une main pour se recoiffer comme si tout allait bien, comme si sa vie n’était pas en jeu.
– Waouh ! Mais quel gangster !
Ma moquerie le fait sourire, dévoilant des dents parfaitement alignées. Je tourne sur moi-même. Soit je repars par là où je suis arrivée – mais je suis presque sûre de me perdre et je n’ai clairement pas envie de redescendre seule de la colline –, soit… soit je suis Nasser.
– Bon… quand faut y aller…
– Qu’est-ce que t’as dit ? crie Nasser.
– Je réfléchissais à la meilleure manière de te faire souffrir.
Je m’approche de la grue et pose mes deux mains dessus. Je serre les doigts. Je suis secrètement soulagée de sentir un métal vraiment solide sous ma prise. Bon, si Nasser a pu le faire, je peux le faire aussi.
Je commence à grimper sur la grue sans jamais jeter le moindre coup d’œil vers le sol.
– Quand je te disais que j’avais l’impression de sauter d’une falaise à tes côtés, ce n’est pas ce que je sous-entendais.
Lui parler m’aide à me concentrer sur autre chose que sur les fourmillements dans mes jambes.
– Je croyais qu’on était d’accord sur le fait de profiter de notre chute avant de nous écraser au sol ? reprend Nasser, au-dessus de moi.
Je lève la tête. J’ai une vue parfaite sur ses jambes musclées et ses fesses contractées. Finalement, il grimpe sur la plateforme de la grue et s’assied dessus naturellement, ses jambes pendant dans le vide. Il se penche vers moi pour s’assurer que tout va bien. Le vent fait voler mes cheveux tout autour de mon visage.
– T’es toujours en vie ?
– À peine.
Il se penche un peu plus, observant le moindre de mes gestes. Il n’a vraiment pas le vertige !
– T’es presque arrivée. On peut s’asseoir sereinement en haut. Encore un petit effort.
– Si je tombe, Karl va te retrouver et te massacrer.
– Tu ne tomberas pas.
– Mais si je tombe…
– Tu ne tomberas pas. Regarde-moi.
Je lève les yeux vers lui, mes mains solidement accrochées au métal.
– Plus que deux mètres. Pousse sur tes cuisses sans regarder en bas.
« Pousse sur tes cuisses. » Je vais surtout le pousser dans le vide, oui ! Après un temps interminable, je sens que j’arrive à la partie stable de la grue. Nasser est toujours penché dans ma direction. Ses mains viennent se placer sous mes aisselles afin de m’aider. Je le laisse me tirer jusqu’à lui, les poumons en feu. Je finis par m’asseoir à ses côtés, les jambes dans le vide. J’ai l’impression que chacun de mes muscles est ankylosé.
– Mon Dieu ! soufflé-je en posant mes mains de part et d’autre de mes cuisses pour me stabiliser. Je suis assise sur une foutue grue.
– Lève la tête et regarde l’horizon.
Au point où j’en suis… Je lève les yeux et les écarquille en découvrant le paysage qui s’étend autour de nous. Le soleil est presque couché, mais quelques rayons résistent, tentant le plus possible de rester encore un peu. De l’autre côté, la lune se lève, pressée de prendre sa place dans le ciel. On voit le haut des immeubles d’ici. La ville de Monroe s’étale devant nous, illuminée de toutes parts.
– Waouh ! murmuré-je, émerveillée par ce panorama
– C’est beau, pas vrai ?
– Je dois bien avouer que c’est incroyable.
Il renifle avec arrogance, puis sort son portable avant de prendre une photo de la vue et de l’envoyer à Archi.
– Mais comment on va redescendre ?
Je commence déjà à paniquer.
– Arrête de penser à l’avenir, Hena. Savoure le moment présent.
Le vent s’infiltre sous mon pull et un frisson remonte le long de mon épine dorsale. Heureusement que Nasser est assis près de moi ! La chaleur qui se dégage de son corps m’enveloppe et je la savoure avidement. Je me repasse mentalement ses précédents mots.
– T’as dit que tu venais ici ? Pour quoi faire ?
– Pour la vue.
Sa réponse est sortie rapidement, mais je sens qu’il y a autre chose. Je ne veux pas paraître intrusive et patiente donc, observant la nuit s’installer. Le ciel est bien dégagé, ce soir, nous donnant tout le loisir d’observer ses nuances.
– Et aussi pour… pour décompresser. Fuir la réalité, je suppose.
Je le regarde. Ses yeux sont posés sur la ville de Monroe.
– Fuir la réalité, je connais ça.
Il inspire brusquement, puis pose ses mains sur ses cuisses.
– Quand mon père et mon grand frère sont tombés pour un braquage qui a mal tourné, il y a quatre ans, je me suis retrouvé seul dans une maison qui n’en était plus une depuis des années. Et la banque voulait que les crédits soient remboursés. Beaucoup de crédits. Je me suis tiré pour payer leurs dettes et éviter de finir dans un foyer. Ensuite, j’ai longuement zoné dans les rues de Monroe.
En apprendre enfin sur son passé me fait perdre la parole. Son histoire est compliquée. Cela a dû être difficile à vivre. Un père et un frère en prison pour braquage ? Nasser, qui finit à la rue ?
– J’ai fini par découvrir cet endroit, laissé à l’abandon depuis bien longtemps. Depuis ce point d’observation, tu peux voir à quel point la ville de Monroe est belle de loin. Mais, en réalité, elle est loin d’être si belle. D’ici, on ne peut pas voir les jeunes aussi perdus que je l’étais, qui peuplent les rues sans avoir d’endroit où dormir. D’ici, tu ne vois pas tous ces pourris qui la dirigent. Tu ne vois que la lumière, qui t’éblouit, alors qu’il y a tellement, tellement d’ombres juste derrière.
J’observe les quelques hautes tours qui se dressent au loin, tentant d’imaginer ce qu’a dû vivre Nasser. Beaucoup de choses s’expliquent – son comportement, sa personnalité… J’ai envie de me coller à lui, de mouler mon corps contre le sien et de lui dire que je comprends.
– Tu as rencontré Archi lorsque tu étais à la rue ?
Nasser secoue la tête.
– Je commençais déjà à me servir de mes poings pour m’en sortir. Les premières pierres de mon royaume étaient fixées. Et puis je suis tombé sur lui. Et j’ai finalement intégré la fac cette année.
Bien sûr que Nasser s’est construit un royaume ! Un domaine infranchissable où personne ne pourrait l’atteindre. Mais surtout pour se protéger face aux coups que peut nous porter la vie.
– Donc, continué-je doucement, ton frère et ton père sont en prison ?
Il hoche sa tête, puis ne dit rien pendant de longues minutes, se demandant, sans doute, s’il doit se confier ou non. Je ne le force pas. Je sais à quel point c’est difficile de se livrer sur sa propre vie, sur ses traumatismes. Finalement, il poursuit d’une voix calme mais profonde.
– Mon père n’a pas toujours traîné dans les mauvaises affaires. En fait, c’était un chouette père… avant. Il a rencontré ma mère, qui venait d’Algérie. Mais elle est morte. Tout s’est écroulé. Il s’est entouré des mauvaises personnes, et mon grand frère l’a rejoint dans ses magouilles. Un braquage a mal tourné. Un type a été tué.
– Mon Dieu !
– Ouais. Mon frère est sorti cette semaine et il est de retour en ville.
La sortie de prison de son frère ne semble pas du tout ravir Nasser. Au contraire, il se tend un peu plus à mes côtés. C’est un sujet douloureux pour lui. Il garde un visage imperturbable, mais je vois la douleur traverser ses yeux. Son armure se craquelle par endroits. Lui aussi, il a des blessures. Lui aussi, il traîne des bagages.
Je reporte mon attention sur la ville.
– On a tous des fêlures. Mais, tu sais, certaines sont utiles. Elles
permettent de laisser entrer la lumière 1.
J’ignore s’il m’a véritablement entendue. La seconde suivante, ses doigts effleurent les miens. Je l’ai écouté. Et il m’a entendue.
Aucun bruit de la ville ne nous parvient. Il n’y a que l’écho de nos pensées. Il n’y a que l’infinité du moment présent.
Dix minutes plus tard, Nasser atterrit sur le sol, ses pieds frappant la boue séchée. Il vient de sauter le dernier mètre.
– Espèce de frimeur, marmonné-je avant de poser les pieds sur la terre ferme à mon tour.
Ma descente était nettement moins spectaculaire que la sienne. Il me fait un sourire victorieux, puis s’adosse contre la grue et m’observe étirer mes bras.
Bon, j’ai survécu à la descente de la grue démoniaque.
– Que disait le deuxième défi, déjà ? lui demandé-je en époussetant mon jean.
– Devenir l’ennemi de la loi.
– Est-ce qu’on est censés voler quelqu’un ?
– On pourrait, mais pas que. On va s’amuser.
Son idée n’est effectivement pas si mauvaise que ça. On arrive, après cinq minutes de marche à longer une route, près d’une sorte de terrain vague, derrière le parc. Au loin, je vois plusieurs caravanes, regroupées sur une vaste étendue d’herbe. Il y en a environ une dizaine. Des guirlandes lumineuses les relient les unes aux autres. Au centre, une soirée bat son plein. Nasser emmêle alors ses doigts aux miens et me tire à sa suite.
Plusieurs personnes passent près de nous. Leur style particulier et franchement cool m’interpelle. La plupart sont habillés avec de larges tenues fleuries et leurs cheveux sont retenus avec des bandeaux.
– Des hippies ! m’exclamé-je.
Personne ne semble remarquer notre présence. La plupart dansent entre eux, au centre du terrain. Un type avec un chapeau de paille est en train de jouer de la guitare tout en fumant un joint. D’autres personnes sont assises en rang à même le sol et picolent grassement. Je m’immobilise en découvrant deux jeunes en train de se déshabiller tout en se frottant l’un contre l’autre.
La plupart des gens ont l’air dans un état second. Ils paraissent heureux, dans un autre monde. Mais ce rassemblement ne semble pas très légal, vu ce qui circule à tour de bras.
Nasser lâche ma main et commence à s’éloigner tout en me demandant de rester là et d’observer.
– Deviens ennemie de la loi, me rappelle-t-il.
Je le regarde passer près d’un type et tirer discrètement son briquet de sa poche arrière. Nasser s’éloigne après ce vol, puis se tourne vers moi, debout au milieu de la foule. Son regard m’incite à commettre les mêmes infractions que lui.
Je me prête au jeu. Je m’avance vers l’attroupement, bougeant en rythme sur les notes de la guitare. On dirait un vieux morceau de rock psychédélique. Je ne regarde personne, aucune victime potentielle, si ce n’est Nasser, que je retiens captif de mon regard. Mon cœur bat rapidement. Trop rapidement.
Boom. Boom. Boom !
Il explose et je m’embrase face à la chaleur et aux promesses contenues dans les yeux de Nasser. Je danse doucement, me mélangeant aux autres fêtards. J’inhale une fumée inconnue qui plane dans l’air et je ferme les yeux tout en me détendant. Mes hanches ondulent, mes bras se lèvent au-dessus de ma tête.
Je sens alors une silhouette qui se colle dans mon dos. Un inconnu se frotte à moi. J’ouvre les yeux et remarque que Nasser nous regarde. Les poings serrés, il me scrute sans intervenir. Il veut bouger. Il veut me rejoindre et me toucher. Mais un regard de ma part l’en empêche. Je veux qu’il observe et devienne fou de cette distance entre nous.
Mes fesses se frottent toujours contre l’inconnu. Une odeur de sueur et de fumée émane de lui. Mes mains glissent dans mon dos et j’effleure son ventre. Le type se frotte un peu plus contre moi. Je pivote vers lui et continue mon manège tandis que mes doigts fondent dans la poche arrière de son jean.
Deviens ennemie de la loi. Bingo !
Je sors le téléphone de l’inconnu avec précaution et le range dans ma propre poche. Ne dansant que pour Nasser, je me retourne vers lui et capte à nouveau son regard. Il sourit devant mon petit manège.
J’ignore le danseur et je m’éloigne, mon vol accompli. Le type ne remarque pas vraiment mon départ, planant complètement à cause de la substance qu’il a dû inhaler.
Nasser se tient toujours à quelques mètres de là et m’observe venir jusqu’à lui. Je lève le portable devant son visage.
– Deviens l’ennemi de la loi. J’espère que tu as pris en photo mon infraction.
Il n’a pas le temps de me répondre que nous entendons des sirènes au loin. Le musicien arrête de jouer de la guitare et se lève brusquement. Les fêtards prennent peur. Certains se rhabillent, d’autres se bousculent. Je vois des sachets de poudre blanche tomber sur le sol.
C’est pas vrai !
Nasser agrippe ma main et s’élance dans la direction opposée. Je vois des agents de police pénétrer dans les lieux. Armés de lampes torches, ils tentent d’immobiliser certains fuyards pour les contrôler.
– Vous êtes sur une propriété privée, hurle l’un des flics. Merde, je sens l’odeur de l’herbe d’ici ! Coffrez-les !
Nous traversons le lieu de débauche désormais en pleine panique. Il faut qu’on se barre d’ici avant de nous retrouver dans un sacré merdier. Nasser s’immobilise brusquement tandis qu’un agent nous interpelle. Je relâche ses doigts tout en haletant. Ça y est, on est cuits ! Je nous vois déjà enfermés au commissariat pour le restant de la soirée.
Les yeux gris de Nasser se plantent alors dans les miens. Je n’y trouve pas de la peur. Je n’y vois que du défi et une soif d’aventure.
– L’ennemi de la loi, me rappelle-t-il.
– Vous ! Restez là ! hurle un agent en courant vers nous.
Nasser me tend une nouvelle fois sa main et je l’agrippe. Et nous nous mettons à courir. On fuit aussi vite que possible. Mon souffle est court, mes jambes sont douloureuses et mes poumons me brûlent alors que l’agent est toujours sur nos talons.
Un rire me traverse tandis que Nasser se met à courir encore plus vite. Pourtant, la situation n’est vraiment pas drôle. Je devrais prendre peur et tuer Nasser pour m’avoir emmenée ici. Mais la seule chose que je fais, c’est sourire. Mes joues s’étirent tellement qu’elles me font mal.
– Plus vite ! m’ordonne Nasser.
Je l’écoute et force sur mes jambes, qui sont à deux doigts de flancher. Le flic hurle dans notre dos et la peur m’envahit – l’adrénaline aussi. Un sentiment euphorisant qui me donne l’impression d’être vivante comme jamais je ne l’ai été de ma vie.
Je dérape, mais je n’ai pas le temps de tomber que Nasser me relève.
– Je te tiens.
Nous reprenons notre course. Les cris du flic s’amenuisent et, finalement, on parvient à le semer. On rejoint la voiture une minute plus tard. L’adrénaline parcourt toujours mon corps tandis que Nasser met le contact et qu’on s’élance sur le chemin du retour. Je ne pense qu’à une seule chose : notre dernier défi.
– Prête pour le grand frisson ? me demande Nasser en se tournant vers moi.
J’ai peur, mais j’ai hâte. Alors, je hoche la tête et sa voiture émet un vrombissement.
Il faut faire le grand saut. C’est l’heure.
1. Référence à la citation de Michel Audiard : « Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. »
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