Toxic Hell
7. Dre Bomley
7. re D Bomley
Hena
Il est vingt heures trente et j’ai quinze minutes de retard. Déjà que ma psy a gentiment accepté de décaler notre rendez-vous pour qu’il ait lieu après mon cours, ce n’est vraiment pas correct de ma part. Mais, si je n’avais pas croisé Nasser et qu’il ne m’avait pas fait perdre mon temps, je serais déjà dans la salle d’attente de la Dre Bomley.
Argh ! Je déteste Nasser !
Je le déteste, lui et ses pseudo-menaces de me dénoncer aux flics. Comme s’il n’avait rien à se reprocher, d’ailleurs !
Je me gare rapidement devant le bâtiment et cours vers l’entrée, le souffle haché. Mes cheveux partent dans tous les sens. Peu importe ! La secrétaire n’est plus là et seule une lampe est encore allumée. Mais la porte de ma psy est fermée, signe qu’elle est toujours en rendez-vous.
Ouf !
Je m’autorise à respirer, me repassant la scène avec Nasser en boucle. Pour qui il se prend, d’abord ?! Premièrement, il avait clairement l’air de se croire supérieur. Deuxièmement, certes, je l’ai volé, mais de là à me menacer ? Sérieux ? Qu’il aille se faire foutre, lui et ses putains d’yeux gris !
Je ressasse les événements pendant encore deux minutes et la porte finit par s’ouvrir. Une jeune femme de mon âge passe près de moi. Je ne m’attarde pas sur elle et m’engouffre dans le bureau de ma psy. Je laisse tomber mon sac en toile sur le sol et pointe un doigt dans sa direction.
– Mon monde devait redevenir normal. C’est vous qui me l’aviez dit, doc ! Pourtant, il continue de partir en vrille ! Totalement !
La Dre Iris Bomley, ma psy, m’observe derrière son bureau. Elle hausse les sourcils derrière ses lunettes à monture rouge, presque de la même couleur que ses mèches courtes.
– Bonsoir à vous aussi, Hena.
Je tente de rattraper mon impolitesse.
– Bonsoir, docteure.
Ma psy se lève, un carnet à la main. Ses hanches étroites sont moulées dans une jupe fourreau noire qui leur donne une allure incroyable.
– Ainsi, votre monde part en vrille. Dure journée ?
Elle se dirige vers son fauteuil noir, en face du canapé en cuir de la même couleur, et s’y installe. Je hoche la tête même si elle ne peut pas me voir.
– Tout part en vrille, répété-je. Et je n’ai aucun contrôle sur la situation.
Ma respiration se coupe et j’ai l’impression d’étouffer. La rousse m’observe calmement.
– Asseyez-vous, Hena, me demande-t-elle avec patience.
Je croise les bras.
– Je préfère rester debout.
– Si vous le désirez. Donc, vous me parlez d’un monde qui se doit de redevenir normal. Je sais qu’on a déjà abordé cette question, mais j’aimerais qu’on l’évoque une nouvelle fois ce soir : quelle serait la normalité pour vous ?
– Arrêtez de me poser des questions de psy.
Elle sourit comme si j’étais drôle ou débile.
– Je suis psy, Hena. Et vous êtes ma patiente. Mais je m’intéresse véritablement à vous. Alors, dites-moi ce que serait la normalité pour vous.
Après plusieurs jurons étouffés, je finis par me laisser tomber sur le canapé.
– Je veux avoir un contrôle total sur chaque aspect de ma vie.
– Mais encore ?
– J’aimerais que plus rien n’arrive par hasard.
– Même si ce sont des signes du destin ?
– Au diable le destin !
Ma psy pose son carnet fermé sur ses genoux croisés.
– Vous êtes en colère, ce soir, Hena. Perturbée.
Bien sûr que je suis perturbée !
Je lâche la seule chose qui me passe par la tête :
– J’ai commencé mon cours de sociologie aujourd’hui. On a abordé rapidement les comportements sectaires.
Elle hoche la tête, voyant parfaitement où je veux en venir.
– Et ça vous a effectivement perturbée. Ça, et le fait que vous deviez vous occuper de vous et de votre frère, bien qu’il soit adulte. Une nouvelle université, de nouvelles têtes à voir, c’est perturbant. Mais je vois autre chose en vous. Un autre élément déclencheur. Vous aimeriez en parler ?
– Je ne vois pas de quoi vous…
Je ne termine pas ma phrase. Une paire d’yeux gris s’invite dans ma tête et ne la quitte plus.
– Il y a ce type. Cet enfoiré, commencé-je avec agressivité.
– Un garçon de votre université ?
– Un enfoiré de mon université, oui. Il suffit que je croise sa route pour que tout parte en vrille, alors que je ne le connais même pas ! Je le hais, putain ! Il se fait appeler Hell, je crois. Qui se fait appeler comme ça, sérieux ?
Je me redresse au bord du canapé, furieuse, avec une moue de dégoût.
– Hum, beaucoup d’étudiants aiment se trouver des petits surnoms. Ça permet d’avoir une sorte de rang au sein même d’un cadre scolaire.
– Et maintenant, il me menace ! la coupé-je sans pouvoir m’en empêcher. Je le hais ! Je l’ai déjà dit ?
Ma psy m’observe durant de longues secondes sans répondre. Je déteste quand elle fait ça, comme si elle me disséquait du regard et cherchait tout ce qui ne va pas chez moi. Bon courage à elle, la liste est longue !
Enfin, elle reprend :
– Je ne suis pas sûre de vous suivre, mais on reparlera de cet étudiant plus tard.
– Je ne veux pas parler de lui. Je ne veux plus voir sa tête.
– Si vous abordez sa personne avec tant de virulence, je pense qu’il faudra tenter d’en reparler plus tard. Mais rien ne vous y oblige.
Je m’enfonce un peu plus dans le canapé, les bras croisés en signe de refus catégorique. J’avais hâte de voir ma psy, mais Nasser m’a foutue en colère.
Elle ouvre son carnet, note quelques mots et tapote sa lèvre inférieure du bout de son stylo.
– Ça fait trois séances que nous n’avons pas abordé Délivrance. Aimeriez-vous qu’on en discute ce soir ?
J’ouvre la bouche, mais aucun mot n’en sort.
– Je ne veux pas en parler, affirmé-je finalement.
Elle me sourit avec patience.
– Je ne vous force pas. On peut rester assises là, sans rien dire, pendant la prochaine demi-heure. Je suis là si vous avez besoin de vous exprimer, pour vous aider à le faire chaque fois que vous vous sentirez prête.
Je reste silencieuse de nombreuses minutes. La D re Bomley est l’une des rares à connaître véritablement mon histoire. Elle a lu mon dossier dans son intégralité. Elle s’occupe de moi depuis la fin de Délivrance. Je lui fais confiance. C’est dur, mais je sais qu’au fond, elle ne veut véritablement que mon bien. Elle a touché un point sensible. Bien sûr que j’aimerais en parler au lieu de tout étouffer en moi, car ça m’étouffe moi-même. Mais c’est encore difficile.
Je lâche une pensée qui me hante chaque jour :
– Ils nous filmaient, parfois.
Je sens une larme couler sur ma joue et l’essuie rageusement. Ils ne méritent pas mes larmes. Surtout pas eux. Plus maintenant.
– Quand ils faisaient toutes ces… choses. Putain de merde, ils nous filmaient ! Pourquoi ? Pourquoi ?!
Ma respiration est saccadée et mes poings serrés sur mes cuisses. Je m’oblige à détendre mes doigts et fixe mes ongles coupés court.
– Peut-être… pour garder des souvenirs de leurs pratiques.
Sa suggestion me donne la gerbe, mais je sais qu’elle a sans doute raison. Je réprime un frisson désagréable et ferme violemment les yeux. Je m’allonge sur le canapé, comme je le fais parfois. Ma psy me dit des paroles rassurantes, mais je ne l’écoute que d’une oreille. Je suis déjà loin.
– Détendez-vous. Vous êtes ici, avec moi. À Monroe. Vous n’êtes plus au QG de Délivrance. Vous êtes en sécurité. Vous voyez les griffes agrippées à vos cauchemars ? Celles-là mêmes qui tentent de vous arracher la peau ?
Je hoche la tête tout en gardant mes paupières closes.
– Ces griffes ne sont pas réelles, Hena. Il suffit que vous ouvriez les yeux pour vous en rendre compte. À n’importe quel moment, si c’est trop dur pour vous, ouvrez les yeux et regardez autour de vous.
Ces griffes ne sont pas réelles. Délivrance n’est plus.
Les flashs envahissent ma tête.
Le visage de mon géniteur, le regard fou.
Le visage d’un autre homme, Abraham.
Les cris.
Le sang. Le mien. Celui des autres. Celui d’Abraham. Celui des animaux.
Je ressens les coups sur mon corps et sur celui des autres.
La purification.
Des blessures. Tant de blessures. Tant de souffrance. Mon frère, ma mère. Moi. Les autres victimes.
Encore des cris.
L’obéissance.
Nouveaux flashs.
Des baisers échangés. Des hurlements de protestations. Des doigts qui caressent un corps. Des corps emboîtés.
Stop !
Je me redresse d’un coup, le souffle court. Et je me rends compte que, tout ce temps, je parlais. Je ne faisais pas que revivre ces flashs.
Je suis en train de pleurer, une nouvelle fois, mais je n’arrive pas à arrêter mes larmes. Elles coulent, cascadent sur ma peau et imprègnent mes vêtements. Ma psy me dit que je ne suis pas seule. Elle me répète que je suis ici, avec elle. Que, bientôt, les cauchemars n’auront plus aucune prise sur moi. Elle répète que je suis forte. Encore et encore.
Alors, mes larmes se tarissent. Je relève les genoux pour les coller contre ma poitrine et j’enroule mes bras autour de mes jambes. Et, comme toujours après mes pleurs, vient la colère.
– Je ne regrette pas de l’avoir tué, murmuré-je tant ma voix est cassée.
Bien sûr, j’ai été jugée pour mon acte. Mais aucune poursuite n’a été retenue contre moi. Et je ne vois aucun jugement sur le visage de la femme qui me regarde. Elle sait de qui je parle.
– Je voudrais que Daryl soit en face de moi. Et Marcus. Je voudrais les faire souffrir.
– Vous extériorisez ce que vous ressentez par de la haine. Même si vous savez que vous ne voulez pas réellement le faire, l’imaginer vous aide à guérir, en quelque sorte. Il n’y a rien d’anormal ni de monstrueux à ça. Chaque personne réagit différemment aux traumatismes qu’elle doit affronter dans sa vie. Il n’y a pas de comportement « normal » ou « anormal ». Il n’y a que vous et votre propre normalité, vos propres besoins, votre propre guérison.
Je réfléchis longuement à ses paroles. Le reste du rendez-vous se déroule plus calmement. Cette séance était dure, mais nécessaire. Je me sens indéniablement plus légère.
– J’aimerais que ma guérison aille plus vite. Et celle de Karl, aussi. Surtout celle de Karl. Parfois, j’ai l’impression qu’il n’est jamais sorti de son cauchemar, qu’il est encore dedans et ne pourra jamais le quitter.
Je n’attends pas les prochaines paroles de ma psy et me lève. Elle se remet également debout et s’appuie contre son bureau.
– Je suis fière des progrès que vous avez réalisés, Hena.
Je hausse les épaules sans savoir quoi répondre. Mais, en réalité, mon cœur se réchauffe face à ses mots.
– Vous ne me croyez pas. Vous pensez faire du surplace, mais je vous assure qu’on avance. Le chemin va être long, mais vous allez le parcourir. Entièrement.
Je souris et m’apprête à quitter la pièce.
– Votre frère, Karl, a-t-il commencé ses séances avec son nouveau psy au nord de la ville ?
Je hoche la tête.
– Ouais. Il avait une séance ce soir aussi.
– Excellent.
Je m’arrête une dernière fois et me tourne vers elle, la main sur la poignée de la porte.
– On dit que les psys sont tarés. Mais vous êtes plutôt chouette, finalement.
La rousse rigole avant de récupérer son carnet.
– Je le sais bien. Allez, filez.
Tandis que je rejoins ma voiture, je consulte mon portable et découvre un appel manqué de l’inspecteur Tate. Voir son nom ne me rassure pas tellement, mais je sais qu’il mène toujours son enquête. Il a laissé un message vocal, alors je l’écoute après m’être installée derrière mon volant :
« Hena, c’est l’inspecteur Tate. Je vous appelais rapidement pour faire un point concernant l’enquête. Toujours aucun signe de Daryl ni de Marcus. Les deux hommes sont définitivement devenus des ombres. Je pense vraiment qu’ils ont quitté l’État. Je vous appellerai dans les prochaines semaines si j’ai du nouveau. Prenez soin de vous. »
Je serre mon téléphone dans ma main avant de mettre le contact. J’espère sincèrement que l’inspecteur a raison.
***
J’arrive à l’appartement quinze minutes plus tard. Une odeur de viande grillée envahit mes narines.
– Punaise, ça sent super bon !
Mon frère me tourne le dos, debout devant l’évier.
– Poulet au citron. Enfin, j’ai essayé !
Je m’approche de lui, le cœur un peu plus léger d’être chez moi. Karl est en train de nettoyer l’évier, pourtant entièrement propre. Je me colle à lui et pose ma tête contre ses omoplates. Son contact m’apaise. C’est l’un des seuls qui ne me dégoûte pas – comme celui d’un certain Nasser, mais je refuse de penser à lui.
– C’était comment, ta séance avec le psy ?
Il se tend un peu contre moi.
– Difficile. Je suis rentré en bus. Et toi, ta séance ?
– Pareil.
S’il ne veut pas en parler, je ne le forcerai jamais à le faire. Alors, je me contente de frotter ses bras.
– Je t’aime.
Il inspire brusquement sans me répondre, mais je ne m’en formalise pas. Je sais qu’au fond de lui, il avait besoin de l’entendre. Et moi, de le lui dire.
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