Toxic Hell
19. Entrée dans le Dark Web
Hena
J’observe mon frère depuis dix minutes. C’est comme si je n’étais pas là. Pourtant, je suis assise juste en face de lui. Perdu dans un monde dont lui seul connaît l’accès, il continue de triturer ses pâtes du bout de sa fourchette.
Le réfectoire est bruyant aujourd’hui, mais je suis apparemment la seule à entendre tous ces bruits.
– Alors, dis-je en reprenant avec entrain, comment c’était, ton cours, aujourd’hui ?
Nos emplois du temps ne sont pas encore fixés et les matières se greffent un peu à n’importe quelle heure, mais je sais qu’il avait un cours de mathématiques appliquées ce matin.
– Karl ? l’interpellé-je un peu plus fort.
Il lève ses yeux bleus, me fixant comme s’il ne me voyait pas. Une nouvelle minute s’écoule, puis un soupir presque douloureux s’échappe de ses lèvres.
– Pardon, j’étais ailleurs.
Je hoche la tête sans rien répondre. Je ne sais pas quoi lui dire. Je devine où il était.
– Alors, ton cours ? répété-je avec un sourire factice.
– Intéressant. On a abordé l’espace vectoriel normé.
– Est-ce que je suis censée comprendre ce charabia ?
Il sourit avant de me jeter un bout de pain à la figure.
– Ne fais pas comme si les maths étaient inintéressantes.
– Eh, grommelé-je en me frottant le front. J’y peux rien si elles sont ennuyeuses à mourir.
Il secoue la tête, hilare, et ses mèches blondes s’agitent dans tous les sens. Je n’ai pas envie de ruiner sa bonne humeur retrouvée, mais je reprends néanmoins :
– N’oublie pas que, ce soir, tu as rendez-vous avec ta psy. Je ne pourrai pas te déposer, alors tu prendras le bus.
– Oui, maman, je l’ai noté. Tu veux que je te dise quand je vais pisser, aussi ?
Je hausse les épaules.
– Je n’ai juste pas envie que t’oublies, sale gosse.
C’est aussi mon rôle de grande sœur de lui rappeler ça. Mais, ce soir, je serai… Je ne sais pas dans quoi Nasser va m’embarquer, mais je ne peux plus reculer désormais. Je vais une nouvelle fois voler. Pour cet enfoiré.
Je repense à la scène d’hier, pendant le cours de sociologie. Mon Dieu ! J’ai cru mourir sur place quand ma tablette s’est allumée et que la vidéo porno est apparue à l’écran. Honnêtement, je pensais que Nasser allait juste se foutre de ma gueule, pas qu’il allait échanger nos écrans et faire comme si cela venait de lui.
J’ai apprécié son comportement, même si je sais très bien qu’il ne va pas me lâcher avec cet épisode. J’inspire en imaginant la prochaine fois où une réplique acide va sortir de sa bouche, que j’ai envie de museler.
– Euh, Hena ? Pourquoi t’as l’air d’avoir envie de tuer quelqu’un ? me demande Karl en me regardant d’un air intrigué.
Je force mes traits à se détendre et m’apprête à lui répondre, mais son regard est soudainement attiré vers notre droite. Il se redresse sur sa chaise et je vois ses pommettes rougir.
Qu’est-ce que… ?
Je tourne la tête et découvre une sublime étudiante, qui passe près de nous. Sa peau foncée est sans défauts. Elle lève la main en direction de mon frère.
– Salut, Karl ! On se voit en cours cet aprèm ?
– Euh, oui ! Oui, à tout à l’heure, Maya.
J’observe la scène, la bouche grande ouverte, tandis qu’il lui répond. Mon petit frère rougit de nouveau sans pouvoir s’en empêcher.
L’étudiante poursuit son chemin. Je me mords les lèvres pour ne rien dire. Mais impossible de me taire !
– Maya, hein ?
La gêne envahit davantage mon frère et je m’en veux instantanément. Mais je suis sa grande sœur, et ça fait des mois qu’il n’a pas montré le moindre intérêt pour quelqu’un. On est en plein milieu d’un putain de progrès.
– Oui, hum, on est ensemble en cours de compta, m’annonce-t-il tout en continuant à rougir.
Je mords dans mon beignet recouvert de sucre, les yeux brillants de malice.
– Et… elle te plaît ?
Je sens qu’il va se refermer, alors j’enchaîne immédiatement :
– Enfin, je veux dire, elle est sympa ?
Je vois bien qu’il a envie de se tourner vers Maya, mais il se retient.
– Oui, elle est… elle aime les maths. Elle est gentille. Et cool.
– Cool, répété-je, toujours intérieurement surprise. C’est le plus important, si elle est cool.
Je termine de manger en silence, le cœur débordant d’amour et de reconnaissance. Tout n’est pas perdu pour mon frère. Je le sens vraiment, désormais.
Quelques heures plus tard, je me retrouve assise au milieu de la bibliothèque universitaire de Monroe. Mes doigts s’emparent d’un nouvel ourson en guimauve et j’en croque un morceau à pleines dents. Je n’y peux rien : quand je vais avoir mes règles, j’ai toujours envie de sucre en très grandes quantités.
Le délicieux goût de chocolat et de guimauve fondante envahit ma bouche. Je regarde une nouvelle fois mon portable, mais je n’ai aucune nouvelle de Nasser. Je lui ai envoyé un message, plus tôt, pour qu’il me rejoigne ici afin que l’on bosse notre cas de mouvement sectaire, mais ce trou du cul n’a même pas pris la peine de me répondre.
Je pioche un nouvel ourson et le dévore, replaçant correctement les deux livres posés devant moi. Ils ont pour sujet les mouvements sectaires entre le XX e e et le début du XXI siècle. Je suis sûre que Délivrance ferait un bon cas d’école… si des infos étaient disponibles dessus. Mais je n’ai aucune envie de retourner dans ces sombres souvenirs.
Je me penche pour récupérer un stylo dans ma trousse. Une voix grave claque dans mon dos, sans aucune discrétion.
– Je peux m’approcher ou tu comptes te regarder un nouveau film de cul ?
Pitié, tuez-moi !
Je ferme d’un coup les yeux, priant secrètement pour que ces dix dernières secondes n’aient pas vraiment eu lieu. J’ouvre les paupières et découvre que ma prière n’a pas été exaucée. Eh oui, tous les gens nous fixent ! OK, nous sommes dans une zone de la bibliothèque où l’on peut s’exprimer pour un travail de groupe, mais pas pour parler de cul !
Nasser se laisse tomber sur la chaise en face de moi avant d’allonger ses longues jambes, près des miennes, sous la table.
– Nasser, je vais te tuer. Ferme-la !
Il ignore mes paroles et continue, toujours aussi fort :
– Non, mais on ne sait jamais, d’ailleurs. J’espère que t’as eu le temps de finir la vidéo. La fille avait l’air en plein…
Je lui donne un coup de pied sous la table, criant intérieurement victoire en voyant une grimace se dessiner sur son visage.
– Je te jure que, si tu continues à m’afficher, tu ne pourras plus mater de porno de ton côté parce que je t’aurai castré, lui chuchoté-je furieusement.
Mes menaces ne lui font absolument aucun effet. J’observe son visage, ses yeux, qui brillent d’une lueur particulière, puis je remarque ses lèvres gonflées et les marques rouges dans son cou.
– C’est donc pour ça que tu ne répondais pas, marmonné-je en haussant les sourcils. T’étais en train de te faire plaisir avec tes copines. Combien de meufs cette fois ? Et toujours dans une salle de cours ?
– Puisque tu le demandes, trésor, une seule.
Je vois qu’il est prêt à contre-attaquer. Nos joutes verbales le stimulent, il s’en nourrit. Moi, ça m’épuise plus qu’autre chose.
Menteuse ! se moque ma conscience. Tu aimes ça.
– Tu sais quoi ? continué-je d’une voix maîtrisée. C’était une mauvaise idée, t’avais raison. Tu devrais bosser avec Archi. On va finir par s’entre-tuer si on travaille ensemble.
Il m’ignore, se cale sur sa chaise et sort son ordinateur.
– On va bosser ensemble, reprend-il comme si je n’avais rien dit. N’oublie pas que c’est toi qui nous as mis dans cette situation.
Je récupère un ourson en guimauve et l’engouffre. Ingérer du sucre calme mes envies de meurtre.
– Ce truc est vraiment dégueulasse, lâche-t-il en indiquant mon paquet du regard.
– C’est réconfortant et ça calme mon envie de t’enfoncer mon stylo entre les yeux.
Il étouffe un rire moqueur, absolument pas impressionné par ma démonstration de force. Il sort une paire de lunettes de vue à monture carrée et les pose sur son nez. J’ignorais qu’il en portait, mais je dois bien reconnaître que ça lui va vraiment très bien, ce petit côté sérieux.
– Bon, dis-je après m’être gratté la gorge. Bossons.
J’ouvre un livre de sociologie et déverrouille ma tablette.
– Étant donné que je suis la chef de projet…
– La chef, hein ? me coupe-t-il, un sourire mauvais sur les lèvres.
– La chef, oui, répété-je, nullement impressionnée. J’ai choisi le mouvement que je souhaitais étudier. Un groupement a retenu mon
attention : l’Église de l’Euthanasie1. Ses quatre piliers sont le suicide, l’avortement, le cannibalisme et la sodomie, tout ça dans un but de réduction de la population humaine.
Je déballe les informations que j’ai retenues. Nasser reste silencieux, ses yeux gris analysant le moindre de mes faits et gestes. Ça me met mal à l’aise.
– Quoi ? lui demandé-je sans parler trop fort. C’est quoi, ton problème ?
Sa bouche s’entrouvre et il passe une main sur sa courte barbe noire.
– C’était comment ?
– C’était comment quoi ? Fais-moi le plaisir d’activer les deux neurones de ton cerveau et d’éclairer ma lanterne.
– C’était comment, de vivre dans une secte ?
Mon souffle se coupe alors que, paradoxalement, mon cœur bat de plus en plus rapidement. Je serre les poings sur la table.
– Maintenant, tu veux savoir ? Alors que tu te foutais de ma gueule sur le sujet y a dix jours ?
Il hausse les épaules, absolument pas désolé par son précédent comportement.
– Comment est-ce que…
– C’est pas le sujet du jour, le coupé-je froidement.
Je ne veux pas parler de ça. Je ne peux pas parler de ça. Je prends déjà assez sur moi pour rester concentrée. Je ne veux pas qu’il me pousse dans mes derniers retranchements en me replongeant dans mes vieux cauchemars.
– Pendant combien de mois êtes-vous restés là-bas avec ton frère ? reprend Nasser comme si je ne venais pas de l’envoyer chier. Les journaux n’étaient pas sûrs. En fait, ils ne racontaient quasiment rien.
Et tant mieux ! Ça veut dire que la police a bien fait son job face aux rats de journalistes.
– Deux mois, dis-je dans un soupir. C’est bon, on peut commencer maintenant ?
– Comment est-ce que tu l’as vécu ?
Je le regarde froidement, la mâchoire crispée.
– Comme si ma vie m’avait été arrachée pour être mise en mode pilotage automatique pendant ces deux mois. Maintenant, le sujet est clos.
Il n’insiste pas plus. Après une minute, je reprends sans attendre son avis.
– Donc, le mouvement de l’Église de l’Euthanasie. J’aimerais que, durant la prochaine demi-heure, tu réalises une fiche de présentation sur sa fondation, ses dirigeants, ce genre de choses. En gros, un rapide topo. De mon côté, je vais tenter de retrouver des témoignages. C’est OK pour toi ?
– Parfait, chef.
La manière dont il prononce ce dernier mot me hérisse le poil. Je le laisse bosser de son côté et fouille les forums à la recherche de témoignages. Certaines victimes ont accepté de s’exprimer pour avertir des dangers de tels mouvements. Je tombe sur la page Facebook d’une ancienne victime racontant son histoire dans de nombreux posts. Elle habite à environ une trentaine de bornes de Monroe, dans ce qui semble être une sorte de réserve naturelle. La femme d’une quarantaine d’années répond assez fréquemment aux commentaires des inconnus et ne retient pas ses mots.
Elle, elle est assez forte pour le faire. Moi pas. Je me fustige mentalement avant de me secouer.
Je me lance et lui envoie un message, lui demandant si je peux lui poser des questions pour notre projet de sociologie. Je remarque que Nasser est en train de pianoter sur son téléphone. Il consulte son ordinateur, puis son portable, et réitère ce manège pendant une longue minute.
– J’ai essayé de trouver une personne qui aimerait nous parler. T’as fini ? lui demandé-je ensuite, pas convaincue de son investissement.
Il lève sa tête vers moi. Son regard est si direct que j’ai l’impression qu’il est en train de fouiller le moindre recoin de mon être.
– J’ai fini depuis dix minutes, trésor. J’attendais que tu termines.
Je croise les bras.
– Vraiment ? l’interrogé-je, sceptique.
– L’Église de l’Euthanasie, fondée en 1992 par Chris Korda. D’après le Web, le suicide est apprécié. L’avortement est conseillé. Le cannibalisme est obligatoire. La sodomie, encouragée pour ne plus donner la vie à d’autres êtres humains. Nombreux scandales leur sont attachés, comme la mise en place d’une ligne directe d’encouragement au suicide. L’idée était de diffuser en boucle des messages préenregistrés avec des instructions pour se suicider.
– Quelle putain d’horreur !
C’est difficile de croire que cette affreuse histoire est réelle et qu’il y a vraiment eu de nombreuses victimes. On pense souvent que le pire, dans ce monde, ce sont les prédateurs qui vivent dans la nature. Mais le pire monstre, le plus dangereux des prédateurs, c’est l’homme. Celui qui semble bien sous tous rapports, bien dans ses baskets. On serait surpris de découvrir toutes les horreurs auxquelles l’homme peut activement participer.
Nasser hoche la tête.
– Pour être plus précis, ce mouvement a été inspiré par un rêve, dans lequel Korda aurait rencontré une intelligence extraterrestre. Mais je te laisserai lire le document que j’ai rédigé.
Nasser tourne son écran d’ordinateur vers moi. Je reste bouche bée devant le texte ultra-clair et précis qu’il me présente.
Et il a terminé depuis dix minutes ? OK, il sait vraiment s’appliquer quand il le veut.
– Et qu’est-ce que tu faisais depuis dix minutes, alors ?
– Curieuse ? me demande-t-il, moqueur.
– Affreusement ! m’exclamé-je, faussement enthousiaste. Vas-y, balance ! Arrête ton suspense.
Je suis carrément curieuse, mais, bien sûr, je ne le lui dis pas.
– Je transférais l’argent des paris liés aux combats retransmis sur le dark Web sur mon compte bancaire.
J’avais oublié qu’il diffusait ses combats illégaux directement sur le dark Web pour se faire plus d’argent. Donc, c’est vraiment lui qui gère tout.
OK. Maintenant, je suis plus qu’intriguée.
Je me penche alors afin d’observer plus attentivement l’écran de son ordinateur. Sa main s’active sur le pavé tactile et une autre page s’affiche. Je vois une courbe, des numéros de fichiers et des noms sur le côté. Je continue de fouiller l’écran, mais rien n’indique que nous sommes sur une page anormale.
J’avance la main pour faire défiler les informations, mais je rencontre la sienne en chemin. Ses doigts effleurent ma peau brûlante. Comme à chaque fois que nous sommes trop proches, un sentiment euphorisant mais dangereux prend possession de moi. Je retire ma main et la colle contre mon ventre, ignorant son regard intense posé sur moi.
– Est-ce qu’on est sur le dark Web, là ?
Il hoche la tête, le regard malicieux.
– T’es pas obligée de chuchoter comme ça, petite voleuse. Le FBI n’est pas à côté.
Un frisson longe mon épine dorsale, mais je l’ignore.
– On dirait qu’on est sur une page normale ou je ne sais pas quoi.
J’avoue que je ne m’attendais pas à ça.
– Tu es sur mon serveur, me précise Nasser tout en me fixant intensément. Il est crypté. Ici, il n’y a que la diffusion des combats et les divers paris. Mais tu peux tout trouver dessus. Absolument tout.
J’avale difficilement ma salive en imaginant toutes les horreurs qui doivent passer devant ses yeux.
– C’est vrai qu’il existe plusieurs types de dark Web ?
– Hum, on peut dire ça.
– Mais encore ?
J’ai vraiment envie d’en savoir plus. Il se gratte la gorge et finit par me répondre.
– Disons que le Web est infini. Tu as le Web « commun », que tu utilises chaque jour. Dessus, chaque site est répertorié. Ensuite, tu as le Web caché avec les sites non répertoriés. Puis on passe aux choses sérieuses : le niveau trois, c’est le dark Web. Ici, les sites ne sont, bien sûr, pas répertoriés, et tu dois utiliser un navigateur spécifique. Tu trouves un peu tout ce que tu veux et tout ce qui est censuré sur le Web : armes, drogues et autres. Mais ce n’est pas fini : tu as ensuite le Charter Web.
Ses explications sont claires et concises. Il aborde le sujet comme s’il parlait de la pluie et du beau temps.
– Le Charter Web ? répété-je. Je n’en ai jamais entendu parler.
– Ouais, mais concrètement, pour y accéder, il faut avoir une sorte d’invitation. Le but est d’être le plus caché possible.
– Et qu’est-ce qu’on y trouve ?
– Certains disent qu’on peut y trouver des informations gouvernementales.
– Et ils ont raison ?
Seul le sourire de Nasser me répond. Je vois qu’il ne m’en dira pas plus.
– Et, enfin, tu as le Marianas Web.
– Comme la fosse des Mariannes ? l’interrogé-je.
– Exactement.
Son sourire en coin s’élargit. Il voit que je suis vraiment intéressée, suspendue à ses lèvres.
– Il permettrait d’accéder au système primaire du Web.
– Tu y accèdes ?
– Non. Il faudrait utiliser l’informatique quantique, et ce n’est absolument pas de mon niveau.
C’est complètement dingue de se dire que tout ça existe pour de vrai.
– Waouh !
– C’est le mot. Dingue, mais réel.
Puis j’aperçois une somme, un peu plus bas, sur l’écran sombre.
– Attends, rien qu’avec les combats de vendredi soir, où tu n’as même pas participé, tu as récolté deux mille balles ?! Et tu m’as menacée pour quatre cents pauvres dollars ?!
– Personne ne me vole. Et ce n’étaient pas de vraies menaces, trésor.
– Tu as failli me jeter dans le vide, mon gars. Qui fait ça ?
– Moi, je fais ça.
Je me mords les lèvres pour retenir tous les jurons qui me passent par la tête.
– T’es insupportable. Sans déconner, je le pense vraiment.
Il se moque royalement de mes mots et continue de pianoter sur son clavier. Il se débrouille bien. Plus que bien, je dois l’avouer. En fait, j’ai l’impression d’être face à un véritable petit génie. Et c’est sans aucun doute ce qu’il doit être.
Une autre question me vient et s’échappe de mes lèvres sans que je puisse la retenir.
– Pourquoi les combats clandestins au Toxic Hell ?
Il termine de pianoter quelque chose, puis rabat son écran. Il fait rouler ses épaules massives pour les étirer, sa carrure recouvrant totalement la petite chaise de la bibliothèque.
– Au début, c’était un moyen assez facile de gagner de l’argent.
Parce que Nasser était dans le besoin ? Jusqu’à quel point ? Quelle était sa situation pour qu’il décide de risquer sa vie contre de l’argent ? Tant de questions tournent en boucle dans ma tête, mais je les garde pour moi.
– Et puis, reprend le grand brun, c’est devenu un moyen parfait pour évacuer tout ce qui nous bouffe. Aujourd’hui, j’offre la possibilité à ceux qui le souhaitent de se libérer tout en se faisant du fric.
J’ouvre la bouche, mais rien ne sort. En fait, à bien y réfléchir, qui suis-je pour critiquer son mode de vie ? OK, je ne suis pas fan, mais il a fait ce qu’il fallait pour s’en sortir.
– Et pourquoi publier sur le dark Web ? D’accord, pour l’argent, mais… ça doit être dangereux et compliqué, non ?
Il m’observe pendant d’interminables secondes.
– Pas si t’es assez malin pour ne jamais te faire attraper. Dans ce cas-là, un nouveau monde s’offre à toi. Et il est rempli de possibilités et d’interdits à transgresser. Il est sans limites.
– Mais toujours dangereux.
– Bien sûr. C’est ce qui rend la chose excitante.
Nous nous affrontons du regard pendant un moment. Ni lui ni moi ne gagnons cette nouvelle bataille, car son portable se met à vibrer encore une fois. Il fixe son écran et l’air devient glacial autour de lui. Je me retiens de lui demander s’il a un souci, mais c’est pas mon problème, après tout.
– Je dois y aller, déclare-t-il froidement en se levant.
Il commence à récupérer ses affaires. Un type passe près de nous, une veste de football sur les épaules. Il s’arrête devant Nasser pour le saluer.
– Salut, mon pote ! On organise une soirée à la fraternité ce soir. Tu nous rejoins ?
– Non.
Décontenancé, le jeune finit par s’éloigner. Mal à l’aise, je range mes propres affaires.
– On peut dire que l’amabilité est ta meilleure amie, murmuré-je d’une voix doucereuse. Aussi doux qu’un cactus.
Nasser soupire, puis passe une main sur sa mâchoire.
– Je déteste les fraternités. Qui voudrait avoir autant d’amis ? Enfin, de soi-disant amis.
Je ne réponds rien, pas forcément en désaccord avec ses mots. Je n’ai pas le temps de me lever qu’il s’éloigne déjà, toujours aussi pressé et glacial.
– Je t’envoie un message à vingt heures pour le lieu du rendez-vous. Tiens-toi prête.
Deux minutes plus tard, je quitte moi-même la zone de travail. Je longe le bâtiment pour rejoindre ma voiture. La nuit commence à tomber. Il n’y a plus grand monde dans la cour. Quelques étudiants rejoignent le réfectoire, mais c’est tout.
J’entends des pas dans mon dos. Ils sont légers mais rapides. Je pivote brusquement. Pourtant, il n’y a personne derrière moi.
– Nasser, marmonné-je, si tu essaies de me faire une autre blague, je vais te tuer.
Mais il n’est pas là. Il n’y a personne. Mais je suis presque sûre d’avoir entendu des pas résonner dans mon dos. OK, je deviens folle. La fatigue due aux cours et à cette longue journée trouble assurément mes perceptions.
Je continue de longer l’immense bibliothèque et m’apprête à traverser la cour, mais je m’arrête soudainement. Au bout, juste au-dessus des poubelles, il y a des tags en tout genre, réalisés par des étudiants rebelles. Le nom de la fac. Des petits cœurs. Des têtes de mort. Mais, parmi eux, l’un m’arrête et coupe net ma respiration.
Un cercle avec un point à l’intérieur. Il me rappelle Délivrance. Comme si le symbole de la secte était là, juste sous mes yeux. Je m’approche des dessins, le souffle court. Bien vite, je remarque que le rond n’est pas terminé, contrairement à celui de Délivrance. Je m’apprête à le toucher, mais mon bras s’interrompt en chemin.
– Ma pauvre fille, t’es en train de devenir complètement parano ! Délivrance est loin d’ici. Marcus et ton géniteur aussi. Déstresse.
Je laisse retomber ma main et recule d’un pas. Je me rends compte qu’en réalité, le symbole ne ressemble pas vraiment au cœur de Délivrance. Je suis juste en train de laisser les cauchemars me dominer. C’est mort, pas cette fois !
Qu’ils aillent au diable !
Je m’éloigne sans un regard en arrière.
1. L’Église de l’Euthanasie est un groupe réel fondé par Chris Korda en 1992 et dont le commandement est : « Tu ne procréeras point. »
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