Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 7 sur 65

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Toxic Hell

3. Un roi au royaume destructeur

 

Nasser

 

Nous sommes tous mauvais à notre manière. Ceux qui disent être purs et innocents sont les pires. Le vice les ronge encore plus que les autres. Ce ne sont que des mensonges destinés à redorer leur image fallacieuse, qui finira tôt ou tard par se briser. En réalité, nous sommes tous guidés par nos propres péchés. Nous trouvons tous une part de beauté dans nos travers. Chaque souillure a sa part de pureté. Chaque pureté a sa dose de souillure.

Je ne suis pas un menteur. Je ne suis pas pur, et encore moins innocent. Je suis un tricheur. Certains diraient que cela se rapproche de la définition du menteur. Après tout, celui qui triche finit par mentir. Quand on triche, on contourne les règles en faisant semblant de les respecter. La triche fait partie de la nature humaine. Elle sommeille en chacun de nous. Alors, oui, je suis un tricheur. Et un joueur.

Quelques minutes plus tôt, assis tel un roi sur son trône à moitié détruit, j’observais la misère humaine, dont je fais moi-même partie. Une misère que j’ai appris à manipuler jusqu’à l’apprécier. Un monde mauvais dans lequel j’aime jouer et éliminer chacun de mes adversaires.

La vie est un jeu merdique. La vie triche elle-même sans respecter ses propres règles. On apprend rapidement à se battre jusqu’à dominer les autres dans la partie. On se plonge dans la noirceur de son âme jusqu’à ce que toute lumière disparaisse. Les ténèbres surgissent, mais il est si bon de se laisser aller ! Rien ne peut nous arrêter. Rien ne peut nous atteindre. Rien ne peut nous obliger à abandonner la partie.

Ainsi, j’ai observé l’ensemble du bar, pendant de longues minutes, assis au fond, à ma place habituelle, entre les rires, les chuchotements et les corps qui se frottaient les uns contre les autres au centre de la piste.

Puis je l’ai vue. Elle est entrée dans ce bar, analysant tout de ses yeux comme un oisillon qui serait tombé du nid. J’ai su tout de suite qu’elle ne pourrait pas rejoindre le jeu – mon jeu – sans se briser. Certains se brisent si facilement.

Elle ne m’a pas particulièrement attiré. Certes, elle avait un joli corps, bien en chair, des hanches larges et envoûtantes, le tout accompagné d’un petit visage aux traits singuliers. Mais ses épaules étaient basses. Son regard était fuyant.

Milhena Williams.

Certains l’ont reconnue. C’est vrai qu’on est au fin fond d’une ville moyenne de Louisiane, et ce n’est pas courant de croiser une rescapée d’une secte plus que douteuse. Ce n’est pas courant qu’une nana ayant fait la une des journaux, deux mois et demi plus tôt, vienne se bourrer la gueule ici. Personne ne connaît vraiment son histoire, mais tout porte à croire qu’elle est assez moche.

Paradoxalement, une certaine innocence se dégageait d’elle. Je vous l’ai dit, chaque péché possède sa dose de pureté. Je l’ai observée pendant de longues minutes avant de m’approcher. Je suis habituellement un loup solitaire : je ne m’approche pas des autres, et surtout pas des inconnus. Ma vie est assez compliquée et dangereuse, et je n’ai pas suffisamment de temps à perdre à m’intéresser à celle des autres.

Mais je l’ai vue agir. Elle n’était pas si faible que ça, contrairement aux apparences. Elle a volé des clients, sous mes yeux, à deux reprises. La chaîne d’une femme, quand elle est revenue des toilettes, puis le billet de cinquante, en passant près des tables, ni vu ni connu. Enfin… moi, je l’ai vue. Et ça m’a plu. Parce que je n’ai lu aucun regret sur son visage. Il n’y avait qu’une acceptation franche et douloureuse.

Je l’ai observée regarder ce type, à l’autre bout du bar, pendant dix bonnes minutes, sans qu’elle agisse. Alors, je me suis levé et je me suis approché d’elle pour l’observer de plus près.

Mon portable vibrait de manière incessante, mais je m’en moquais. Je me suis installé près d’elle. Quand elle a ouvert la bouche, j’ai vu que c’était une garce, en réalité. Une forte tête. Pas une femme fragile. Du moins, elle le cachait derrière son air froid. Ça m’a donné envie de la malmener. Elle m’a envoyé chier comme si j’étais un vulgaire idiot. Vulgaire ? Je peux l’être, mais personne ne me prend pour un imbécile.

Maintenant, je l’observe partir. Son petit cul s’éloigne du bar tandis que mes yeux brûlent son dos.

– Garce, marmonné-je sans pouvoir m’en empêcher.

Même si elle m’a entendu, elle ne s’arrête pas et disparaît des lieux, laissant la misère s’installer une nouvelle fois.

– Nasser ? m’interpelle Archi dans mon dos.

Mais je l’ignore, perdu dans mes pensées. Mon meilleur pote se penche par-dessus le comptoir, un torchon dans une main et un verre trempé dans l’autre.

– Hell ? insiste-t-il. T’es sourd ou quoi ?

Entendre mon surnom me sort de ma léthargie. Je me cale de nouveau sur mon tabouret et croise les bras.

– Je t’ai entendu, trou du cul.

Il essuie le verre tout en m’observant attentivement. Archi ne bosse pas vraiment ici. Il dépanne parfois le propriétaire du bar, un ami qui est en convalescence après un accident. Et malgré le sale état général des lieux et son manque de temps avec l’université, Archi l’aide à maintenir l’établissement en état de fonctionnement.

Il indique la porte du menton, celle que vient d’emprunter Milhena Williams.

– Tu crois que cette fille est tarée ?

Assurément.

– Pas autant que nous.

Je termine ma bière et repose brutalement la bouteille sur le comptoir avant de me lever et de récupérer ma veste.

– Tu me quittes déjà, mon chou ? me demande Archi d’un ton moqueur.

Je manque de sourire, mais je me retiens.

– Va te faire mettre.

– J’aimerais bien, figure-toi. M’enfouir dans une petite chatte bien chaude. Mais j’ai besoin de travailler. On n’est pas tous aussi doués que toi pour gagner de l’argent facile.

Il indique mes phalanges du regard et je hausse simplement les épaules. Je m’apprête à récupérer mon portefeuille dans la poche de ma veste, mais Archi me devance en jetant son torchon sur le comptoir.

– C’est pour moi.

Je stoppe mon geste, puis finis par hocher la tête et quitte les lieux.

– On se voit demain, lancé-je.

Je sens plusieurs regards sur mon passage, mais je ne m’en formalise pas. La plupart sont des étudiants venus noyer leurs pulsions dans l’alcool et la bière bon marché. Je traverse cet univers, cet enfer toxique dans lequel je suis le roi. J’ai pris, de force, la couronne, et je ne compte pas la céder.

J’enfile ma veste tout en traversant le parking à moitié vide. Des pas se font entendre derrière moi tandis que j’arrive près de mon 4x4 noir. Mon Lincoln Navigator est pratique pour les routes parfois difficiles de l’État de Louisiane.

– Vous êtes aussi discret qu’un gosse, soupiré-je en déverrouillant ma caisse.

Une silhouette masculine m’empêche de monter et un regard franc rencontre le mien. L’inspecteur Hiro redresse la tête et carre les épaules. Je peux presque deviner ses futures paroles.

– J’étais en train de faire ma ronde quand j’ai entendu un collègue nous avertir par radio que le merdeux qu’il devait coffrer avait fui.

Je feins l’innocence et penche la tête sur le côté. Lui comme moi savons que je suis ce merdeux.

– Oh ! fais-je d’une voix doucereuse. Vous avez besoin de mon aide pour coffrer quelqu’un ? Après tout, ça ne serait pas la première fois, hein, Hiro ?

Le flic se rapproche de moi, pensant sans doute me faire peur. Mais je le domine d’une bonne tête et prends un malin plaisir à lui sourire franchement. Personne ne m’intimide. Surtout pas lui.

– Arrête de faire le malin, s’énerve-t-il en pointant un doigt dans ma direction.

Je lève les deux mains devant moi.

– Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez. Mais allez voir votre gentil collègue pour qu’il s’assure que je suis bien la personne qu’il recherche. En attendant, je me tire. Bougez de ma caisse.

Il ne bouge pas d’un centimètre. Son attitude commence à m’énerver. Mais je suis obligé de tricher avec la police. Je dois faire semblant de respecter leurs règles tout en les brisant allègrement dans leur dos. Hiro le sait. On se connaît depuis des années, lui et moi.

– Tu vaux mieux que ça, mon garçon.

Si je n’étais pas aussi énervé, je lui rigolerais au nez. Il n’y a que ce trou du cul pour m’appeler « mon garçon » alors qu’il doit lever les yeux pour me regarder.

– Appelez-moi encore une fois comme ça et on va devoir vous mettre en arrêt maladie.

– Menace-moi encore une fois et je te coffre, rétorque-t-il.

Ça ne serait pas la première fois. Après tout, tel père, tel fils, non ? Mon air nullement impressionné percute son air de pseudo-flic parfait. Il sait que je m’en moque parce qu’il me connaît. Il connaît mes antécédents. Et, surtout, il sait de quoi je suis capable. Toute la ville le sait. Sauf une petite garce à la bouche boudeuse, apparemment. Je fronce les sourcils en me demandant pourquoi Milhena Williams se rappelle à moi.

Finalement, Hiro finit par s’écarter de mon chemin et je m’installe derrière mon volant. Avant de claquer ma portière, je me penche dans sa direction et lui lance un clin d’œil.

– Tant que vous êtes là, vous devriez entrer dans ce bar et aller voir Archi. Après tout, la famille, c’est sacré, non ?

Hiro me tourne brusquement le dos, comme si je ne venais pas de lui parler de son petit frère. Il s’éloigne jusqu’à sa voiture de flic et en ouvre la portière. Je me laisse aller contre l’appuie-tête et ferme les yeux une seconde. Je fouille dans ma poche pour trouver mon paquet de clopes. J’ai besoin de fumer. Besoin de cette drogue aussi toxique que mes autres pulsions. Mes doigts trouvent rapidement mon paquet, mais quelque chose m’interpelle. Un manque. Mon portefeuille.

– Qu’est-ce que…

Je baisse les yeux sur ma veste en comprenant que mes poches ne contiennent que mon paquet de clopes et mes clés. Pourtant, il y avait mon portefeuille dans ma poche gauche tout à l’heure.

– C’est quoi, cette merde ? m’énervé-je.

Je sais que je ne l’ai pas perdu. Je ne perds jamais mes affaires. Jamais. Personne ne s’est approché de moi ce soir et…

– Merde !

Je viens de comprendre : on m’a doublé. Ça me confirme ma précédente pensée : celle que je croyais être fragile vient de me niquer en beauté. Je descends de mon véhicule et rejoins le bar rapidement. La colère m’envahit. J’ai rarement été aussi énervé. Mais un autre sentiment domine et, sans même le vouloir, un sourire éclaire mon visage.

– Cette garce !

Milhena. Sale petite voleuse ! Je pousse la porte du bar. Elle vient d’entrer dans la partie sans même le savoir. Et je crois qu’elle pourrait faire une adversaire… intéressante. Intéressante à briser.

Prépare-toi, trésor. J’espère que tu sais aussi bien truquer le jeu que moi.

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