Toxic Hell
41. La liberté de choisir
Hena
Nasser immobilise sa voiture devant l’entrepôt qui abrite le Toxic Hell. Vu les voitures et les motos garées, je comprends que l’endroit est plein malgré l’absence du patron. Je devine qu’Archi est là et que c’est le lieu de rassemblement pour la fin de soirée. Notre course s’achève donc ici.
– Mais nous n’avons même pas fait le grand saut, lui fais-je alors remarquer.
J’ai réfléchi, durant le retour, à comment interpréter cette phrase. Honnêtement, à part sauter de la grue, je ne vois pas ce que l’on aurait pu faire. Ça peut vouloir dire tout et n’importe quoi.
Nasser reste silencieux derrière son volant. Puis il se tourne vers moi, un sourire joueur sur les lèvres.
– Mais la soirée n’est pas terminée, trésor. Elle ne fait que commencer.
Il descend du véhicule et j’en fais de même. Il me jette un dernier regard énigmatique, puis se dirige vers l’entrée du Toxic Hell. Je prends mon temps pour respirer l’air frais, juste quelques secondes.
Plus Nasser s’éloigne, et plus j’ai l’impression qu’il redevient insaisissable. Il disparaît pour redevenir Hell, le roi de ce royaume rempli de vices. J’entends la foule hurler et je vois les gens s’écarter tandis qu’il pénètre dans sa tanière. Mais il s’arrête sur le seuil, attendant que je vienne à lui. J’observe ses yeux inquiets face à l’écart qui nous sépare. Il ne rentrera pas sans moi. Je me suis trompée. C’est toujours Nasser. Mon Nasser.
J’inspire une dernière bouffée d’air et me sens enfin prête pour la suite. J’avance prudemment dans sa direction, ignorant tous les regards qui se posent sur moi. Alors que je vais l’atteindre, il passe le seuil et se mêle à la foule en ébullition. Contrairement à tout à l’heure, il ne s’agit plus de joueur de guitare et de hippies.
Le rap résonne dans les nombreux haut-parleurs. Les gens sont collés les uns aux autres. Ils hurlent, tournoient sur eux-mêmes. Plus loin, les cris sont encore plus forts. Un combat clandestin a lieu sur le ring du Toxic Hell. Mais Nasser ne s’en préoccupe pas. Il se tourne vers moi et indique du menton l’escalier en métal menant à la mezzanine. La faim que je vois sur son visage appelle la mienne.
Je ne vois que lui. Je ne pense qu’à sa peau contre la mienne. Il grimpe l’escalier et je le suis.
Une fois arrivée en haut, je veux m’approcher de lui, mais il fait un pas en arrière, la tête penchée sur le côté. Il passe une main dans sa barbe noire.
– Tu as confiance en moi ? me demande-t-il de but en blanc.
Sa voix claque par-dessus le brouhaha en contrebas. Je hoche la tête. Il s’approche au bord de la mezzanine, surplombant le vide. Mon cœur s’emballe.
– Je veux que tu le dises à voix haute.
– Oui, j’ai confiance en toi ! m’exclamé-je avec force.
– Deuxième question : as-tu confiance en toi, Hena ?
J’hésite à répondre, puis je réalise que oui… Oui, je me refais confiance. Totalement. J’ai récupéré mon corps, ma tête, et je les maîtrise tous les deux. Alors, j’acquiesce encore.
– Alors, je veux que tu sautes, annonce Nasser.
Mon cerveau se déconnecte. Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris. Mais, en réalité, si, j’ai très bien saisi ses propos.
Faire le grand saut.
Une partie de moi veut reculer. Mais l’autre partie est intriguée depuis des semaines, depuis que Nasser a tenté de me pousser dans le vide. J’ai du mal à me concentrer tellement mes pensées se bousculent.
– Je vais m’écraser sur le sol, rétorqué-je, peu assurée.
– Mais tu profiteras de la chute. Et l’impact n’en sera que meilleur. Fais taire ta raison. Brise les chaînes qui te retiennent. Écoute ta liberté. Qu’est-ce qu’elle te murmure de faire ?
La panique afflue en moi en même temps qu’une affreuse poussée d’adrénaline. Je sais que Nasser ne me forcera jamais et qu’il me suffit de faire demi-tour.
Mais il me teste.
Et je me teste moi-même. Je veux repousser mes propres limites. Mes propres peurs.
– Si j’entre en collision avec le sol, est-ce que tu t’écraseras avec moi ?
Je lui ai déjà posé cette question, et sa réponse reste inchangée.
– Oui.
La foule te rattrapera, murmure une voix au fond de moi.
Je le sais. Je m’approche du bord, observant toutes ces personnes en contrebas. Elles nous remarquent et nous acclament. Des bras se lèvent, des hurlements se font entendre. La foule est prête. Je sais que Nasser a déjà sauté. Et la foule l’a toujours rattrapé.
Plus j’observe ces gens qui m’attendent, et plus l’hésitation me quitte. Je parcours longuement les visages à la recherche de traits connus. Je croise le regard de Tag. Il me fixe sans discrétion, la mine perplexe. Plus loin se tient mon frère. Aux côtés d’une jolie jeune femme, il m’observe, choqué. Archi est près d’eux, un grand sourire sur le visage. Il est persuadé que je ne sauterai pas.
– Saute ! hurlent certaines personnes.
– Pousse-la ! crient d’autres gens.
– Sympa, murmuré-je en comprenant à quel point ils sont à la recherche de spectacle.
– Tu es libre, répète Nasser, qui se tient désormais dans mon dos. Libre de sauter. Libre de ne pas faire le grand saut. Il n’y a que toi pour décider, trésor. Quelle liberté choisis-tu ?
Je lui fais face. Le vide est derrière moi. J’affronte son regard. J’inspire profondément sans penser à autre chose. Je suis libre. Le feu fait rage en moi. Je suis forte et indomptable. Alors, je me laisse tomber en arrière, sous son regard complice.
Un cri sort de ma bouche. Mon cœur loupe plusieurs battements. Et alors que je pensais me briser chaque membre, mon corps est rapidement réceptionné par plusieurs bras tendus. Des mains me saisissent et on me maintient en l’air, tel un trophée. Toute la foule s’enflamme et crie victoire.
Un rire incrédule m’échappe. Ma poitrine se gonfle brusquement. En haut, Nasser se tient penché vers moi. Un sourire fier illumine son visage. Et, sans plus attendre, il saute. La foule, toujours en délire, le réceptionne.
Une sensation que je n’ai jamais ressentie me parcourt. Le temps de la chute, j’ai eu l’impression de mourir et de revenir à la vie. Je n’ai jamais autant savouré mes bouffées d’oxygène que celles qui remplissent actuellement mes poumons. Je me sens vivante.
La foule nous soulève tout en nous acclamant. Les doigts de Nasser effleurent les miens. Enfin, mes pieds se posent sur le sol, mais mon corps tremble. Nasser n’attend pas et vient me prendre dans ses bras. Les corps d’inconnus forment un cercle autour de nous.
– Tu l’as fait ! s’exclame-t-il.
Je l’ai fait.
Il colle sa bouche à la mienne et j’enroule mes bras derrière sa nuque, complètement droguée par la vie qui me parcourt.
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