Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 20 sur 65

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Toxic Hell

16. Suivre le plan

 

 

Hena

 

Nous sommes vendredi et il est précisément vingt et une heures cinquante et une. Je viens d’arriver au milieu de la zone d’entrepôts désaffectés. La plupart des bâtiments sont déserts, sûrement remplis d’une tripotée de rats et d’autres rongeurs. Je m’arrête à une distance suffisante de la foule, qui patiente devant le bâtiment à deux étages, avant d’y rentrer. Le Toxic Hell dans toute sa splendeur. Là où trône Nasser.

J’inspire profondément, à deux doigts de me dégonfler.

Ce n’est rien. Il suffira d’une seule soirée, une seule, et tu seras ensuite tranquille, libérée de ton pseudo-pacte avec Nasser.

Qu’est-ce que je vais devoir voler ? Qui vais-je devoir tromper ? Aucune idée.

Je pénètre dans les lieux, veillant à effleurer le moins possible les corps surexcités. Si l’ambiance de l’autre soir était folle, celle de ce soir semble encore plus extatique. Je sens déjà les esprits s’échauffer. Les billets s’échangent de main en main, signe qu’un combat est déjà en train d’avoir lieu.

Je me dresse sur la pointe des pieds dans l’espoir d’apercevoir une tête connue, mais non, je ne vois personne de familier. Alors, j’avance à travers la foule et arrive aux abords du ring improvisé.

– Cent dollars sur le putain de cul de STA ! hurle un type sur ma droite.

Il brandit son bras, me collant presque son aisselle sous le nez. Je bondis pour m’éloigner en sentant sa transpiration.

Beurk !

J’aperçois les deux types qui se tournent autour sur le ring. Aucune trace de Nasser. Ni là, ni au bar improvisé, ni sur les divers canapés dispatchés dans la salle.

– Où est-ce que tu es, Hell ? murmuré-je.

S’il m’a fait venir pour rien, juste pour se foutre un peu plus de moi, je vous jure que je l’étripe. Je me tourne vers l’escalier en métal qui donne sur la mezzanine où Nasser semble avoir élu domicile. D’ailleurs, d’ici, je vois une faible lumière danser sur les murs. Mais je ne suis pas censée avoir l’autorisation d’y monter. Alors, que faire ?

Dans tous les cas, je ne me vois pas rester au bord du ring et risquer de me faire piétiner par la foule. Alors, je songe à lui désobéir. Tant pis ! Il aura tout le loisir de me pourrir la gueule une fois de plus. Foutue pour foutue, je me glisse entre les parieurs et avance jusqu’aux marches.

Une femme, sortie de nulle part, se dresse alors devant moi, le visage sévère.

– Interdit d’accès ! crache-t-elle.

Donc, Nasser a même ses chiens de garde ? Je prends un air calme, fronce le nez et rétorque fermement :

– J’ai eu l’autorisation explicite de Hell.

Elle hausse un sourcil, incertaine face à mon mensonge. Je remarque la symétrie parfaite de ses traits sous sa peau caramel. Elle finit par me croire et se décale sans un mot. Je la frôle et monte rapidement, mes doigts glissant sur la rambarde.

Malgré la lampe allumée dans le coin, le salon est désert. Il n’y a personne ici. Je pousse un soupir de frustration et m’avance vers le canapé. Mais j’entends des bruits derrière moi. Une main empoigne mon épaule et on me pousse contre le mur. Mon dos percute le béton et je retiens une exclamation de stupeur. Je m’apprête à frapper la personne qui se colle presque contre moi, mais un torse large et bouillonnant m’empêche de lever les bras.

La peur m’envahit. Je vais hurler. Une bouche se colle soudainement à mon oreille. Je reste immobile, le souffle court.

– Tu es une voleuse et une fouineuse. Tu as dit à Esmée que je t’avais donné l’autorisation de monter ici. Donc, tu es aussi une menteuse. Dis-moi, Milhena Williams, cherches-tu à me faire sortir de mes gonds ?

La voix de Nasser remonte le long de mon épine dorsale comme un chant funeste. Un frisson court sur ma peau, mais je l’ignore. Inutile de lui dire de ne pas m’appeler comme ça. Et qui est Esmée ? La fille qui a essayé de m’empêcher de passer, je suppose.

Je colle l’arrière de mon crâne contre le mur, veillant à ne pas toucher Nasser. Le grand brun pose ses avant-bras de chaque côté de mon visage, ne me touchant pas non plus. Finalement, son nez effleure le bas de ma mâchoire dans un frôlement presque… euphorisant.

– Tu n’étais pas là, alors je suis montée. Si tu voulais que je reste bien sagement en bas, comme un chien, il fallait être à l’heure, rétorqué-je avec agacement.

D’ici, je peux voir les différentes nuances de gris de ses yeux, qui foncent quand il s’énerve, comme maintenant. Ses cils sont si longs et si sombres qu’ils rendraient n’importe quelle fille jalouse.

Ma pique fait mouche. Il fronce les sourcils et je vois sa mâchoire se tendre sous sa courte barbe noire. Ses cheveux sont encore humides et je comprends qu’il sort de la douche, qui doit se trouver derrière la porte interdite. Je mettrais ma main à couper qu’il s’agit de son appartement. À moins que ce trou du cul se serve du ring en guise de matelas.

– Je t’ai dit vingt-deux heures. Tu es en avance, marmonne-t-il en continuant de me fixer de son regard dur, mais magnétique.

Il ne s’éloigne toujours pas de moi. Son bras droit se décale un peu plus près de ma tête et sa peau frôle mes cheveux. Je serre les dents face à ce contact qui me rend dingue intérieurement sans que je puisse mettre de mots dessus. Mais ça n’empêche pas mon cœur de battre à vive allure. J’ignore ce qu’il se passe, mais je n’aime pas ça. Enfin… je…

Son visage se rapproche du mien et s’arrête à quelques centimètres. Un sourire se dessine sur ses lèvres et je me recroqueville presque. Je devrais fermer ma gueule et le repousser, mais quelque chose me force à révéler le fond de ma pensée :

– J’ai peur, murmuré-je presque contre sa bouche.

Son sourire s’élargit. Il se nourrit de mes émotions et de cette lutte qui fait rage en moi, prête à tout détruire sur son passage.

– De quoi as-tu peur ? souffle-t-il.

De lui. De moi. De nous deux.

Le bout de son index effleure la peau brûlante de mon visage, jusqu’à atteindre mes lèvres. Mon réflexe habituel serait de vouloir vomir et de me dégager le plus rapidement possible. Mais mon corps refuse d’obéir. Ma bouche s’entrouvre, mon souffle frappant sa peau.

Comment la situation a-t-elle pu déraper aussi vite ?

– De toi, je crois…

– De moi ? En es-tu sûre, Milhena ? N’as-tu pas peur de toi-même ?

Nasser m’observe tout en continuant de sourire. Il sait qu’il a vu juste, cet enfoiré.

– Je crains que ce petit jeu lancé entre nous finisse par me tuer, avoué-je de but en blanc.

Il penche la tête sur le côté, ses yeux sombres fouillant les moindres recoins de mon âme.

– Mais non, il ne peut pas te tuer. Pas encore.

Et il s’éloigne brusquement comme si je l’avais brûlé. Il me tourne le dos et je reprends longuement ma respiration, aussi discrètement que possible.

Il sort un portable de sa poche arrière et tape rapidement un message. Je tire sur le bas de mon tee-shirt noir, puis observe rapidement la tenue de Nasser. Comme moi, il est tout en noir. On dirait bien qu’il ne passera pas sur le ring, ce soir.

Je me redresse, reprenant mes esprits. Je me sens mieux. La bulle qui s’était formée autour de moi, contre ma volonté, a désormais explosé. Heureusement.

– Qu’est-ce que je suis censée faire ? demandé-je en croisant les bras.

Il m’ignore pendant plusieurs secondes, répondant à un interlocuteur mystérieux. Puis il range son téléphone et m’adresse un regard acéré.

– Ce soir, ce sera un test pour voir si tu es vraiment aussi douée que j’en ai eu l’impression. Si c’est OK, tu voleras vraiment pour moi dans quelques soirs.

Je tombe de cinquante étages et il n’y a rien pour arrêter ma chute. Mon index se tend dans sa direction, accusateur.

– Menteur ! T’es un putain de menteur, Nasser. T’avais dit que je ne devais me présenter qu’une seule fois ici.

Il m’énerve tellement à cet instant ! Je suis furieuse d’avoir été bernée.

– Je ne suis pas un menteur, trésor. Je suis un tricheur. Un manipulateur, également. Un joueur, assurément. C’est pourquoi je jouerai aussi ce soir.

Je fronce les sourcils, perdue.

– C’est-à-dire ? lui demandé-je, secrètement intriguée par sa révélation.

– Voyons qui est le meilleur voleur entre nous deux.

Il sourit, l’air serein, comme s’il savait déjà qu’il avait gagné.

– Tu as deux heures pour voler le truc – un seul truc – qui a le plus de valeur dans la salle principale. J’en ferai de même. Si ce que tu voles a plus de valeur que ce que j’ai volé, tu auras réussi le test. Sinon, si je gagne, tu te casses d’ici et tu me rembourses mes quatre cents dollars.

Ma bouche s’ouvre en grand, mais aucun mot n’en sort.

C’est quoi, cette idée stupide ?!

Jouer, face à lui. Voler, contre lui. Il tend la main dans ma direction, sa large paume ouverte.

– Partante ?

Non ! hurlé-je intérieurement.

Mais mon instinct me pousse à tendre la main. Lorsque ma peau entre en contact avec la sienne, j’ai l’impression qu’un courant électrique me parcourt, mais je l’envoie bouler.

– D’accord, craché-je. Faisons ça.

Il rigole et lâche ma main. Il est si sûr d’être meilleur que moi ! Même s’il a besoin de moi pour un vol dont j’ignore tout, il veut récupérer les morceaux de son ego brisé depuis notre première rencontre. Et je vais m’assurer de le briser un peu plus. Hors de question qu’il gagne !

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