Toxic Hell
8. The Hell’s world
Hena
Quand un homme vous donne rendez-vous dans un endroit désaffecté, en bordure de la ville, il faudrait être stupide pour l’écouter. Surtout quand cet homme s’appelle Nasser et qu’une espèce d’aura ténébreuse l’entoure en permanence. Je suis sûre et certaine que ça pourrait faire un bon scénario de film d’horreur.
Une petite blonde, complètement idiote, se rend à une adresse inconnue, derrière un lac, et se retrouve dépecée vivante par un psychopathe qui rôdait dans les environs.
Donnez-moi directement un oscar !
Ma voiture longe le lac de Monroe. Dans mon rétroviseur, je vois les lumières de la ville qui s’affaiblissent peu à peu tandis que ma voiture s’éloigne de la route principale. Le chemin s’enfonce dans une ancienne zone industrielle.
– Où est-ce que je suis censée aller, au juste ?!
Il y a plusieurs entrepôts et vieilles usines autour de moi, mais aucun signe de vie. Je continue néanmoins mon chemin, le cœur au bord des lèvres. Oh, oui, j’aurais très bien pu rester chez moi ! Mais les menaces de Nasser tournent en boucle dans ma tête. Au fond de moi, je suis sûre que cet enfoiré serait effectivement capable d’appeler les flics. Ou alors de récupérer ses quatre cents balles à sa manière – et, honnêtement, je n’ai pas envie de la découvrir.
« Demain soir, rachète ton comportement et nous serons quittes. » Qu’est-ce qu’il entendait par là, au juste ? Est-ce que je suis censée jouer les esclaves ou un truc de ce genre ? Ou encore… l’aider à cacher un corps ?!
Si j’étais croyante, je demanderais à Dieu d’avoir pitié de mon âme. Mais j’ai rencontré des hommes… rectification : des monstres qui se prenaient pour les nouveaux dieux et ne voulaient en aucun cas protéger mon âme. Leur but était de la briser en plusieurs morceaux avant de l’exposer fièrement.
Une lumière vive me fait ralentir. J’ouvre ma fenêtre et penche la tête, les sourcils froncés. Plus mon véhicule avance et plus je découvre des voitures et des motos garées un peu partout.
OK. J’ai clairement atteint le lieu du rendez-vous.
Je reste assise bien sagement derrière mon volant, observant un type garer sa moto juste devant moi. Il retire son casque et laisse ses longs cheveux cascader sur ses épaules. Il doit avoir une vingtaine d’années. Son air colérique me donne envie de me barrer d’ici. Si ça se trouve, je viens d’arriver en plein trafic de drogue.
Le type s’éloigne, son casque sous le bras. Mais ce n’est pas ça qui m’interpelle. C’est plutôt la barre de fer qu’il tient fermement tout en marchant d’un pas tranquille.
– Qu’est-ce qu’il fout ? soufflé-je, toujours à l’abri de ma voiture.
Sauf que la curiosité me bouffe. La débilité, également. Incapable de résister à la tentation, je me glisse dehors et ferme discrètement la portière dans mon dos. Je longe une ancienne usine. Peu à peu, je n’entends plus que le bruit de mes pas, qui foulent le béton. Une bourrasque chaude soulève alors le bas de mon tee-shirt blanc. Je le rentre dans mon jean bleu et accélère le pas.
J’entends des cris. De nombreux cris. Des gens qui scandent des noms comme s’ils scandaient ceux de dieux descendus parmi nous. J’entends des basses, également. Du rap. Je m’arrête à une vingtaine de mètres d’une foule bruyante devant un bâtiment désaffecté. Les murs sont entièrement bétonnés. Il a peu de fenêtres sur les deux étages qui se présentent à moi, mais je vois des rais de lumière et de la fumée en sortir par vagues.
– OK. C’est quoi, ce joli petit bordel ? demandé-je entre mes dents.
Je fais de nouveaux pas vers le bâtiment, jusqu’à me retrouver au milieu de la foule. Les corps se collent les uns aux autres, et je suis obligée de jouer des coudes pour traverser cette marée humaine endiablée.
Certaines personnes restent devant l’entrée du bâtiment et se contentent de sautiller sur place, avec des bières et des verres qu’elles agitent au-dessus de leurs têtes. De la fumée se faufile de tous les côtés, m’empêchant d’observer attentivement mon environnement.
On dirait une soirée improvisée et sans limites. En fait, plus qu’une soirée. Il y a tant de gens devant l’entrée que ça m’empêche d’accéder à l’intérieur. Des corps transpirants se collent à moi tandis que je me fraie malgré tout un passage.
Putain de merde !
Je déteste leur contact. Mon corps se braque. Mes muscles se tendent et ma respiration s’accélère. Sauf que le seul moyen de sortir de cette foule, c’est d’avancer. Alors, je prends sur moi, serre les dents et continue de jouer des coudes.
Si je pensais que l’extérieur du bâtiment était démesuré, ce n’est rien en comparaison de l’intérieur. Plusieurs centaines de mètres carrés s’étalent devant moi. Et l’espace, s’il n’est pas saturé de monde, est pas mal rempli. Je profite du petit vide autour de moi pour respirer avidement. Un mélange d’odeurs de cigarette, d’herbe et d’autres réjouissances envahit alors mon nez.
– Si je ne finis pas défoncée dans dix minutes, ça sera un petit miracle, marmonné-je pour moi-même.
Mes cheveux collent déjà à ma nuque tant la température est élevée à cause de la foule. L’intérieur de l’entrepôt est sombre, mais les nombreux néons accrochés au plafond éclairent suffisamment les lieux. Je remarque plusieurs écrans suspendus. Pour l’instant, ils sont éteints, mais je me demande à quoi ils servent. Sûrement pas à diffuser des films ou des clips musicaux.
Je continue d’avancer dans la salle, repère de vieux canapés dans un coin, puis une sorte de bar improvisé de l’autre côté, avec un vieux comptoir en bois. Pour le coup, on dirait vraiment un squat. Vous savez le pire ? L’effervescence qui se dégage des gens est telle que, contre ma volonté, je me sens grisée par l’ambiance. Le rap hard-core qui résonne à travers les immenses enceintes emplit mes oreilles et me plonge dans une espèce d’euphorie involontaire. Ça te donne envie de faire partie de ce lieu. Ça te donne envie de plonger dans cet enfer toxique.
Les traits de tous ces gens ne laissent deviner aucun tourment. Ils dansent, sautent sur place, se frottent les uns contre les autres sans penser au reste de leur putain de vie. Je suis peut-être en enfer, mais les démons n’ont pas leur place ici. Ils sont restés dehors, nous laissant quelques minutes de répit, déconnectés de la réalité. La majorité des personnes réunies semblent être des étudiants, mais certains paraissent un peu plus âgés.
Je suis à deux doigts de céder à l’excitation tant tout est nouveau et euphorisant pour moi. Mais je me secoue mentalement et passe une main sur mon visage rougi. Je jette mes longues mèches blondes par-dessus mon épaule et poursuis mon avancée dans le bâtiment.
Sur ma droite, un vieil escalier en métal mène à une mezzanine qui surplombe l’endroit, mais qui semble interdite d’accès au commun des mortels, vu que personne ne semble se risquer à emprunter l’escalier. Et forcément, ça m’intrigue.
La fumée est telle qu’elle me brûle la gorge et me force à m’enfoncer dans la foule. J’essaie au maximum d’éviter de recevoir de l’alcool ou d’autres substances douteuses sur moi. Je me demande où est passé le type aux cheveux longs, celui qui tenait une barre de fer. Mais, surtout, je me demande où est Nasser et pourquoi il a voulu que je ramène mon cul ici.
J’entends de nombreux cris par-delà la foule et n’arrive pas à identifier exactement ce qu’il se passe. Je m’arrête en apercevant deux filles, à quelques mètres de là, acclamées par des gens en délire. Elles se tournent autour, s’agrippent les hanches et collent leurs bouches l’une contre l’autre. L’une d’elles rejette la tête en arrière. Je reconnais son visage aux traits doux et ses longues mèches brunes.
Aly !
L’autre fille penche la tête vers sa poitrine et ses dents capturent l’un de ses mamelons à travers le tissu de son tee-shirt. Je reste immobile, observant leur danse sensuelle et sexy. Un type se rapproche d’elles et se colle dans le dos d’Aly. Il pose sa bouche dans son cou et mordille sa peau.
La nana en face de moi n’est plus la brune au col brodé de fleurs que j’ai rencontrée en cours d’astronomie. C’est une femme en pleine extase qui assume ses désirs sans les cacher aux autres. Et ce n’est pas la seule, si j’en crois les personnes autour d’elle. J’inspire brusquement et me détourne de ce spectacle, le feu aux joues.
À Délivrance, il est arrivé qu’Abraham exprime ses désirs en public. Sauf qu’il n’y avait aucun consentement de la part de ses victimes. Aucun plaisir. Aucune acceptation. Mais tout ce que je viens de voir à l’instant est… différent. Carrément différent.
Je continue de traverser la foule, mais un corps arrive près de moi. Je souris à une Aly aux pupilles dilatées.
– Hena ?! Il me semblait bien t’avoir vue, putain ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
– Nasser m’a donné rendez-vous, lui indiqué-je.
Peut-être qu’elle ne sait même pas qui c’est. Mais, à la mention de son nom, une lueur de surprise traverse les yeux d’Aly.
– Ah oui ? Alors, bienvenue au pays des vices, bébé. Bienvenue au Toxic Hell.
Le Toxic Hell ? Je dois avouer que le nom est… tentant et correspond parfaitement à l’endroit.
– Enfer toxique ?
– Un lieu qui agit comme un poison sur nous, continue Aly. Sauf qu’une fois ici, tu n’as envie d’aucun remède pour te sevrer.
Je secoue la tête tout en m’éventant rapidement. Putain, il fait tellement chaud ! Et ses paroles m’intriguent autant qu’elles me font flipper.
– Je ne viens pas par plaisir.
– On dit tous ça, mais pas besoin de faire semblant. Tu es celle que tu dois être en dehors de cet endroit, Hena. Mais ici, tu es la personne que tu choisis d’être.
Elle passe sa langue sur ses lèvres rougies.
– Et puis, une fois qu’on a goûté à l’enfer, ça se transforme en ambroisie. Alors, on revient. Encore et encore.
– Je veux bien te croire, mais je suis venue parce que… disons que j’ai un truc à régler avec Nasser.
– Avec le patron des lieux ? Putain, dans quoi tu t’es foutue ?!
– Le patron ? relevé-je en levant un sourcil moqueur sans pouvoir m’en empêcher.
Seul son sourire en coin me répond. J’observe la jupe en cuir qu’elle porte, mettant parfaitement en valeur l’arrondi de ses hanches. Elle s’apprête à me dire quelque chose, mais un bras se pose sur ses épaules.
– Arrête de draguer tout ce qui bouge.
Archi.
Le brun m’adresse un sourire éclatant tout en serrant Aly contre lui. Cette dernière lui donne un coup de coude et reprend à mon intention :
– Ne fais pas attention à mon connard de frère.
Archi éclate de rire et m’observe attentivement.
– Toi, je t’ai déjà vue. Et si tu croises Nasser, sache que t’es dans la merde.
C’est bien lui qui travaille dans le bar, celui qui a les caméras de surveillance pouvant prouver mon vol.
Aly mordille sa lèvre inférieure, apparemment perdue.
– Arrête de menacer ma copine.
– Sœurette, ce n’est pas ta copine, rétorque Archi en levant les yeux au ciel. La tienne t’attend sur la piste, où elle est en train de chauffer toute la salle.
Aly s’éloigne sans même me dire au revoir, mais je crois qu’elle est trop dans l’instant présent pour se soucier d’autre chose que de son plaisir et de sa nana, apparemment.
– Notre jolie petite voleuse… continue Archi pendant que je scrute son visage. Tu sais que Nasser était plutôt… en colère ?
Il me mate ouvertement d’un regard appréciateur, mais vu que j’étais en train de faire pareil, je ne peux pas vraiment lui en vouloir.
– Eh bien, tu peux aller dire à ton petit copain que je suis là ?
Archi me fait un clin d’œil. Il semble amusé par ma repartie acerbe.
– Tu le cherches ? Dans ce cas, tourne-toi, parce que c’est son moment.
Il siffle bruyamment, accompagné par la foule. Des gens scandent des noms. Plusieurs noms. Mais l’un d’eux revient plus que les autres.
Hell. Celui qui règne sur le Toxic Hell ?
La foule s’écarte quelque peu, me donnant l’occasion de voir ce qui se tient à une dizaine de mètres de là.
– Un… un ring ? chuchoté-je sans comprendre.
Archi colle presque sa bouche contre mon oreille, mais veille à ne pas me toucher.
– Bienvenue en enfer, ma jolie.
Alors, je comprends. Son surnom débile.
Hell.
Un homme s’approche, torse nu. Il tient une barre de fer dans les mains. C’est le type qui s’est garé devant moi avec sa moto. Ses cheveux longs sont rassemblés dans un chignon masculin. Mais mon regard s’attarde à peine sur lui.
Mes yeux verts s’arrêtent derrière lui. Un tout autre prédateur s’approche. Nasser, ou Hell, devrais-je dire, s’avance tel un roi traversant son royaume. D’ici, je peux voir son corps finement musclé, son torse nu recouvert de cicatrices et ses épaules massives. Mais c’est son visage qui me coupe le souffle tant l’intensité que j’y trouve est puissante. Il sait ce qu’il fait. Il sait qui il est. C’est son nom que l’on hurle autour de lui.
Sans m’avoir remarquée, il s’avance sur le ring, frappant ses deux poings l’un contre l’autre. Enfin, un sourire d’emmerdeur éclaire son visage. Il est heureux. Dans son élément, l’enfer qui règne dans cet univers toxique.
– Tu es venue voir Hell, Blondie ? Le voilà ! s’exclame Archi.
De nouveaux sifflements parcourent la foule en ébullition. Les écrans s’allument au plafond. Les billets s’envolent dans les airs. J’entends les gens hurler dans tous les sens.
Et la salle s’embrase.
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