Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 52 sur 65

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Toxic Hell

48. Peux-tu ressentir ma douleur ?

 

Hena

 

Je ne peux pas rentrer chez moi, pas comme ça. Je ne veux pas voir Karl dans cet état. Je suis toujours en miettes et je ne sais pas quoi faire ni où aller. J’ai quitté l’appartement de Nasser alors qu’il essayait de me retenir sans jamais poser la main sur moi.

Le jour se lève à peine et j’ai passé la dernière heure à rouler sans but. Notre conversation tourne en boucle dans la tête. Il m’a menti – ou, plutôt, il a omis, pendant plus d’un mois et demi, de me dire la vérité. Ça fait vraiment mal, et il n’y a rien à faire contre cette douleur.

Une autre voix résonne en moi. Si nous avons été retrouvés, si l’inspecteur Tate a été mis au courant, c’est grâce à Nasser.

Là, tout de suite, j’aimerais que ma mère soit présente. Je voudrais lui parler, poser ma tête sur son épaule et pleurer à chaudes larmes. Me sentir à l’abri dans ses bras. Mais je me retrouve devant une maison à deux étages, assise derrière mon volant. Mes larmes coulent toujours.

Abraham m’a filmée, moi, et les autres victimes aussi. Ces hommes étaient fous, mais ils étaient aussi des prédateurs sexuels. Ils vendaient ces images sur le Web. Des malades les achetaient et prenaient plaisir à les regarder. C’est abominable !

Sans savoir par quel miracle j’y arrive, je gagne la porte d’entrée de la maison. Ma main s’abat faiblement contre le bois. Malgré l’heure matinale, le battant s’ouvre à toute volée. Aly se tient sur le seuil. Son sourire disparaît bien vite.

– Hena ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ?

Je suis incapable de lui répondre. Comme si Aly comprenait mon besoin silencieux, elle m’attire vivement à elle. Ses bras m’enlacent et je pleure sur son épaule. Sa chaleur et sa douceur font que je m’effondre sans pouvoir me retenir.

Je pleure pendant de longues minutes. Pendant tout ce temps, Aly reste près de moi. Je ne prononce pas un mot, et elle non plus. Elle se contente de caresser mes cheveux. On termine sur le canapé du salon, blotties l’une contre l’autre.

– Est-ce que tu as besoin que j’appelle quelqu’un ? Ton frère ? Nasser ?

À la mention de ce dernier nom, mes paupières douloureuses se ferment soudainement.

– Non, n’appelle personne.

– D’accord.

Elle continue de réchauffer mon corps, ne me lâchant pas une seule seconde. Nous ne sommes pas les meilleures amies du monde, mais son âme est pure et soutient la mienne au milieu de cette noirceur.

Finalement, Aly s’écarte de moi et s’assied en tailleur. Elle effleure mes doigts.

– Est-ce que tu as besoin que je tue quelqu’un pour toi ?

Malgré moi, je souris.

– Ça va aller, mais je garde ton idée en tête.

– Je suis sérieuse. J’ai eu une mauvaise nuit aussi. J’en ai marre qu’on pleure pour des gens qui ne méritent pas nos larmes. J’ai une idée, tiens.

Une lueur calculatrice traverse son regard. Mes larmes se sont taries. Je ne ressens qu’un grand vide et une immense fatigue maintenant.

– Quelle idée ?

– Tu sais quoi ? On devrait se barrer d’ici et envoyer balader tous ces cons. Ensuite, on ouvrirait un bar. Au milieu du Texas. Et si quelqu’un nous ennuie là-bas, on le tue. On expose son cadavre et on utilise sa peau pour faire des bottes. De vraies bottes de Texans !

Un rire involontaire m’échappe.

– C’est horrible !

Elle hausse les épaules, absolument pas désolée.

– Tu sais où me trouver si tu as besoin. Je suis parfaitement sérieuse.

– Merci d’être toi. Tu te contentes de dire ce qui te passe par la tête parce que tu en as envie. C’est ce que j’aime chez toi.

Cette jeune femme est tellement entière et sincère !

– On n’a qu’une vie, je n’ai pas le temps de faire semblant pour plaire aux autres.

Je me contente de hocher la tête avant de serrer ses doigts entre les miens. Placer les individus dans des cases précises, c’est la spécialité de notre société.

– Et merci d’avoir été là ce matin. Je ne t’ai même pas expliqué ce qu’il s’était passé et tu es restée avec moi, me soutenant.

– Les amies sont faites pour ça, ma chérie. Tu n’as pas besoin de parler pour que je sois là pour toi.

Je m’apprête à lui répondre, mais j’aperçois Archi, qui descend l’escalier, apparemment en pleine gueule de bois si j’en crois l’odeur qui me parvient. Il passe une main dans ses cheveux et bâille sans gêne, se croyant manifestement tout seul.

– Tu pues la mort, crache sa sœur.

Archi cligne plusieurs fois des yeux et nous remarque enfin sur le canapé, surpris.

– Salut. T’es venue prendre le petit déjeuner ?

– Ouais, on va dire ça.

– Cool.

Son portable sonne dans sa poche. Il le sort et le colle à son oreille. Je me tends parce que je sais parfaitement qui l’appelle à cette heure-ci.

– Salut !

Archi se tourne vers moi, fronçant soudainement les sourcils.

– Quoi ? Est-ce que j’ai vu Hena ?

Je secoue la tête, le suppliant silencieusement de répondre par la négative. Archi semble vraiment préoccupé, mais sa sœur secoue la tête à son tour.

– Non, répond-il finalement, je ne l’ai pas vue. Je viens de me lever. Et Aly est déjà partie.

Archi finit par s’éloigner et nous laisser tranquilles. Je pousse un soupir de soulagement. Je ne veux pas affronter Nasser. Je suis encore trop blessée pour ça.

 

***

 

Cinq jours se sont écoulés. J’ai fait ce que je sais le mieux faire : j’ai fui. Je suis restée éloignée de Nasser, veillant à ne jamais être près de lui, et à ne surtout pas prendre ses appels. C’était assez simple, sachant qu’il n’était pas vraiment à la fac. La blessure est toujours ouverte en moi et trop de choses négatives me bouffent, dont le meurtre de cette étudiante. Je ne perds pas de vue le danger qui peut toujours rôder.

Je pensais pouvoir ignorer Nasser encore une fois, aujourd’hui, mais, au détour d’un couloir, je l’aperçois. Et lui aussi me remarque, forcément. Il joue des coudes pour me rejoindre tandis que j’opère automatiquement un demi-tour.

– Hena !

Sa voix claque dans mon dos. Je m’apprête à l’ignorer, mais finalement je m’arrête, sans toutefois me tourner vers lui. Entendre sa voix après tant de jours sans le voir me perturbe grandement. Plein de souvenirs défilent dans ma tête. Les moments où l’on se défiait, où il était en moi, pénétrant mon cœur et mon esprit, lorsque je me sentais libre et indomptable à ses côtés.

– Tu n’as pas répondu à mes appels.

Je reste silencieuse.

– Peux-tu au moins te tourner vers moi ?

Sa voix est suppliante. Je ne bouge pas. Je sens sa silhouette massive juste dans mon dos, son ombre et sa chaleur me percutant.

– Je crois que jamais une fille ne m’a rendu aussi fou. S’il te plaît…

Quelque chose me pousse à ne pas partir. Finalement, je me tourne vers lui, mais fixe le bout de mes chaussures.

– Hena, regarde-moi.

D’abord, je ne le fais pas. Mais j’ai entendu, dans sa voix, à quel point il ne va plus pouvoir se maîtriser face à mon silence. Alors, je lève les yeux et les plante dans les siens. Son regard me retourne. Il exprime tant de choses ! Nasser me laisse pour la première fois lire librement en lui.

– J’ai besoin de toi, putain ! N’as-tu pas besoin de moi ?

Si, atrocement ! crié-je silencieusement.

Mais je me contente de redresser le menton. Enfin, je m’exprime.

– Non, Hell. Absolument pas.

Il accuse le coup et recule comme si je venais de le gifler. Il inspire brusquement.

– Je vois.

Il regarde autour de nous comme s’il ne pouvait plus soutenir mon regard. Le roi des combats clandestins a disparu. Hell n’est plus. Il n’y a que Nasser. Je découvre une douleur ravageuse sur son visage, faisant écho à la mienne.

– Parfait. Je te laisse tranquille, cette fois.

– J’aimerais bien, oui.

Ma conscience hurle en moi. Elle m’insulte et griffe mon corps meurtri. Nasser fronce les sourcils et son visage se ferme complètement. Ses émotions disparaissent. Il se redresse et redevient l’inconnu qu’il était pour moi avant que tout ça n’arrive, avant que le chaos ne s’abatte sur nous.

– OK. C’est sans doute mieux comme ça.

Il fait volte-face et s’éloigne, bousculant les élèves sur son passage. Mon visage se décompose et je ferme les yeux pour ignorer les larmes qui montent.

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