Toxic Hell
54. Seule dans la nuit
Hena
Je n’ai aucun souvenir de l’enterrement de mon petit frère. Je sais juste qu’un moment, son cercueil était là, et l’instant suivant, il était sous terre. Nasser, Archi et Aly étaient aussi présents. Je crois qu’il y avait également l’inspecteur Tate. Je me tenais au bord de la tombe, regardant le vide. J’étais déjà dans un état second, prête à fuir la réalité. Karl n’était pas parti seul. Il avait emporté la vie d’une jeune femme qui n’avait rien demandé, qui était innocente. Et il m’avait emmenée, moi.
C’était il y a trois jours. Ou peut-être quatre. En fait, j’ai perdu toute notion du temps. Il s’écoule lentement ou rapidement. Qu’est-ce que j’en sais ? Je suis seule, avachie dans mon canapé, les genoux contre la poitrine. Mes yeux observent le vide.
Je peux presque sentir l’odeur de Karl. Le parfum qu’il a acheté en arrivant dans cet appartement. Il était tout content d’en mettre dès qu’il sortait. Je me souviens de ses pleurs, de ses actes condamnables. Mais, par-dessus, je me rappelle ses sourires et ses rires. Ils étaient rares, mais ils réchauffaient toujours mon cœur.
Je refuse tout contact avec l’extérieur, même avec Nasser. Je ne ressens… rien. Je ne suis qu’une enveloppe vide. Une fleur fanée qui ne retrouvera plus jamais les rayons du soleil.
Je suis seule dans la nuit et je veux y rester. Dans cet endroit qui me rappelle notre vie.
Des coups sont donnés contre la porte d’entrée, mais je les ignore, encore une fois. Parfois, Nasser reste des heures entières derrière le battant. Il est silencieux, mais je sens sa présence. Il ne me quitte pas et n’insiste pas pour entrer. Mais, aujourd’hui, il ne semble pas vouloir abandonner.
– Hena ?
Il me parle à travers la porte, mais je l’ignore. En fait, je crois que j’ai oublié comment parler. Je ne suis pas sûre que, si ma bouche s’ouvre, elle puisse produire le moindre son. Je n’ai plus rien en moi.
– Je ne partirai pas. Pas aujourd’hui.
Pars, murmure une voix intérieure. Pars. Laisse-moi.
Je ne veux pas être sauvée.
– Ouvre-moi. S’il te plaît.
– Pars, chuchoté-je.
Il ne peut pas m’entendre, mais ce n’est pas grave.
De nouveaux coups résonnent.
– Je vais forcer ta porte.
– Ne le fais pas, murmuré-je à nouveau.
Mes yeux continuent de fixer le vide. Mais Nasser insiste. Ses poings frappent en rythme la porte. Je ferme les yeux, priant pour qu’il s’éloigne. En vain. Il reste là. Il me dérange. Il me pousse à ressentir autre chose que ce vide en moi.
La colère m’envahit. Contre lui, contre le monde entier. Cette colère rejoint mon déni. C’est moche à voir, mais je suis humaine.
– Hena ? Ouvre la porte !
Je me redresse difficilement et vacille sur mes jambes. Depuis combien de temps est-ce que je n’ai pas mangé quelque chose de solide ? De toute façon, je m’en moque. Je n’ai pas faim, vu que je suis vide.
J’arrive devant la porte et la déverrouille avant de l’ouvrir lentement. Nasser écarquille les yeux en me voyant. Je dois vraiment avoir une mine horrible, mais je m’en fiche. Je me fiche de tout. Je veux qu’il dégage pour que je puisse retourner dans ma solitude.
– 1 Habibti…
Lui aussi a l’air de n’avoir pas dormi depuis des nuits. Sa barbe est plus longue, ses vêtements, chiffonnés.
– Pars, chuchoté-je. Ne reviens pas.
Il secoue la tête et tente d’entrer dans mon appartement, mais je l’en empêche.
– Je ne veux pas partir, martèle-t-il.
– Tu le dois.
Les mots sortent mécaniquement de ma bouche. Je ne ressens toujours rien.
– Tu n’es pas seule, Hena, insiste Nasser avec un regard inquiet.
Si. Je le suis.
– Tu es en face de moi. Pourtant, je suis seule.
Il le faut. Je ne laisserai plus jamais quelqu’un avoir du pouvoir sur moi. C’est si dur de souffrir ! C’est si dur de dire adieu !
Nasser ne fait pas mine de s’écarter. Je m’apprête à fermer la porte, mais sa main bloque le battant, ses longs doigts posés à plat.
La colère – le seul sentiment que je m’autorise à ressentir – revient en force.
– Je t’ai demandé de dégager !
Mon cri résonne entre nous. Ma voix est rauque tant j’ai peu parlé ces derniers jours.
– Laisse-moi ! insisté-je.
– Je ne peux pas.
Il reste fermement campé sur ses jambes, le regard fixe, les épaules tendues.
– Je ne veux pas que tu tentes de me réparer !
– Je ne veux pas te réparer, rétorque Nasser. Tu n’as pas besoin d’être réparée. Tu plies, c’est vrai, mais tu n’es pas brisée.
Un rire sans joie m’échappe.
– Foutaises !
Je lâche ma porte et sors sur le palier pour lui faire face.
– Dégage ! Je n’ai pas besoin de toi. Je n’ai jamais eu besoin de toi.
Mensonges. Mensonges. Mensonges.
Je fais taire cette voix qui tente de ressurgir dans ma tête. Nasser recule comme si je l’avais frappé. Parfait, c’est exactement ce qu’il doit faire. Me laisser dans la nuit.
– Je ne…
– Oublie-moi, Nasser.
Ses yeux sont humides. Je remarque ce détail, mais mon cerveau ne sait pas comment gérer cette information. Tout est mis sur pause en moi.
Enfin, la détermination semble quitter Nasser. Il comprend qu’il ne pourra rien changer. La résignation s’empare de lui et il fait un pas en arrière. Son regard ne quitte pas le mien, puis il finit par disparaître du couloir.
L’instant suivant, je me laisse tomber sur mon canapé, toujours aussi apathique.
1. « Ma chérie ».
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