Toxic Hell
22. Devenir amis
Hena
La grange est plongée dans une semi-obscurité. Le garçon qui se trouve en face de moi ne ressemble plus à mon frère. On dirait un fantôme. Quelqu’un à qui on aurait arraché l’âme.
Je me précipite sur le sol, à ses côtés. Assis au centre de sa cellule, il me fixe sans me voir.
– Karl, murmuré-je dans l’espoir de le faire revenir.
Je souffle son nom, encore et encore. Mais il n’est plus là. Il est ailleurs. Dans un endroit inaccessible.
Ça fait un mois que je ne l’ai pas vu. Depuis qu’on me retient prisonnière, seule, dans une pièce miteuse. Je devine aisément que, contrairement à moi, mon frère a choisi d’arrêter de lutter. Il a rendu les armes.
Où est maman ?
Je veux hurler, mais je ne suis même pas sûre qu’il puisse m’entendre. Daryl nous observe depuis la porte de la cellule. Je sais que Marcus et Abraham ne sont pas loin.
Au moment où je tente de toucher le corps de Karl, mon frère écarquille les yeux. Ses lèvres tremblent. Puis il hurle. Il pousse un cri si effroyable que j’en perds le souffle.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ? m’écrié-je, affolée. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?!
– Son initiation a commencé, m’annonce mon géniteur en se rapprochant. Ce n’est rien.
Des envies de meurtre m’envahissent. Je veux tout raser. Je veux tout brûler. Leurs mots ne fonctionnent pas sur moi. Ils ne m’endoctrineront jamais. Je préfère me perdre en tentant de tout détruire plutôt que de mourir à l’intérieur de ma propre tête.
– Tu paieras pour ça, lui assuré-je. Toi et ta secte de débiles !
Mon père serre les mâchoires. Sa façade se craquelle et le monstre qu’il est réellement se dévoile à moi.
– Et tu souffriras. Deuxième promesse.
Les larmes coulent sur mon visage. Je ne pleure pas pour moi. Je pleure pour mon frère. Je pleure pour les victimes enfermées dans ce vieux ranch au milieu de nulle part. Je prie pour que mon père aille rejoindre le diable une fois son dernier souffle rendu.
***
Je pénètre dans le salon, des plantes dans les mains. Assis au comptoir de la cuisine, Karl m’observe débarquer avec tout mon attirail floral. Mes vieux souvenirs tournent toujours en boucle dans ma tête. Cinq mois se sont écoulés depuis qu’on a été emmenés là-bas, trois mois depuis qu’on est sortis, plusieurs semaines depuis que nous avons commencé les cours, mais le chemin de la guérison va être encore long.
– Des fleurs ? me demande-t-il quand j’arrive à ses côtés.
Tout sourire, je pose la première plante sur le comptoir, près de lui, tout en hochant la tête.
– J’ai acheté deux plantes histoire d’ajouter un peu de vie chez nous. La boutique les a bradées, car elles étaient un peu abîmées.
Mais ce n’est pas parce qu’on est abîmé qu’on ne mérite pas de recevoir de l’amour. Ce n’est pas parce qu’on est un peu abîmé que l’on ne peut pas être réparé.
Alors, je vais prendre soin d’elles.
Les deux premiers mois après Délivrance, juste avant de venir à Monroe, nous vivions dans une maison pour témoins prêtée et surveillée par l’État. Maintenant que l’on a notre propre chez-nous, je veux qu’on s’y sente vraiment bien. J’ai donc coché une chose supplémentaire sur ma liste : « acheter des plantes ». Surtout avec ce prix dérisoire.
C’était soit ça, soit je continuais de ressasser la soirée d’hier soir. Ce qu’il s’est passé avec Nasser. Le baiser enflammé que nous avons échangé ne cesse de me tourmenter. Alors, autant me concentrer sur autre chose.
Putain, j’ai embrassé Nasser !
Et il m’a sauté dessus en retour. Si on faisait un concours de conneries, je gagnerais haut la main. Mais qu’est-ce qu’il m’a pris ? Honnêtement, j’en ai aucune idée. Son visage était contre le mien et mon corps avait faim de lui, une nouvelle fois. Je n’ai écouté que le désir qui me possédait à ce moment-là, ce qui a été aussi libérateur que malvenu.
Mais on apprend de ses erreurs, comme on dit. Désormais, Nasser et moi sommes quittes. Ses menaces sont terminées. Plus rien ne nous relie, mis à part la secte de l’Église de l’Euthanasie. Une fois notre travail fini, nos chemins se sépareront.
C’est mieux comme ça.
Pour être tout à fait honnête, les événements de la veille ont mis le bordel dans ma tête. La manière dont mon corps l’a accepté au lieu de le repousser me fait flipper. Nasser est un enfoiré de première. Il m’a forcée à voler pour lui. Il n’hésite pas à me pousser dans mes derniers retranchements. Et pourtant… pourtant, l’embrasser m’a paru la meilleure des choses au monde. C’est plus que ça, en réalité. C’est comme si une autre personne avait pris possession de moi et cherchait à tout prix à entrer en contact avec lui. Alors, j’ai fui comme une lâche.
Je perds la boule.
Je commence à ajouter de l’eau dans les pots.
– Eh bien, ma belle, tu avais l’air d’avoir énormément soif ! Regarde comme ses feuilles brillent ! m’exclamé-je à l’intention de mon frère.
Il m’observe en train d’arroser la plante, puis scrute cette dernière. Son regard se charge d’une certaine malice. Il a du mal à ne pas sourire.
– Hena ?
– Hum ?
Je récupère la seconde plante et l’arrose abondamment à son tour.
– Est-ce que t’es au courant que t’es en train d’arroser des plantes en plastique ?
– Mais n’importe quoi, grommelé-je, arrête de…
Ma main tire sur une feuille. Impossible de l’arracher. J’analyse de plus près les plantes trop brillantes pour être naturelles.
– Oh… Oh ! OK.
Mon frère explose de rire, et ce son me fait sourire.
– Bon ! C’est pas grave ! Ce n’est pas parce qu’elle est en plastique que je ne l’aime pas. Je t’aime, dis-je à la plante pour ne pas la vexer.
Karl arrête ensuite de rire et termine d’éplucher sa pomme. Le silence reprend sa place entre nous. J’ai l’impression d’avoir enfin une vie normale et de retrouver mon petit frère.
***
Une semaine s’est écoulée depuis ma fuite du chapiteau. Depuis mon moment d’égarement avec Nasser. Nous sommes lundi. Les cours deviennent un peu plus intenses. Si je cherchais ma voie, je crois l’avoir trouvée avec la sociologie. J’ai commencé un autre cours, sur les humanités numériques, et j’accroche pas mal. Le but est de découvrir comment le numérique a transformé notre humanité. Bref, une nouvelle semaine commence.
La vérité, c’est que j’ai littéralement fui Nasser durant cette semaine. Je n’avais clairement pas le courage de l’affronter, je l’avoue. Et il n’a pas tenté de m’approcher, donc je suppose que les choses sont claires entre nous : notre instant d’égarement est rangé dans la catégorie des souvenirs à oublier. Pourtant, impossible d’oublier la faim qu’il y avait entre nous. Ma conscience me cherche, mais je la fais taire en la repoussant dans un coin de ma tête.
Comme je le disais, j’ai ignoré Nasser pendant presque une semaine, mais je n’ai désormais plus le choix : on doit se voir pour avancer sur notre projet de sociologie. Alors, me voilà en train de me diriger vers l’un des cafés près de l’université. Il m’a envoyé un message assez sec pour que l’on se retrouve ici. Pas de salutations. Pas de politesses. Tant mieux. Qu’il continue à être un enfoiré, et moi, une garce têtue.
J’arrive au café une minute plus tard. Je pousse la porte et l’aperçois rapidement au fond de la salle. Le regard perdu à travers la baie vitrée, il semble inaccessible.
J’avance à pas lents, retardant le plus possible le moment de mon arrivée. J’en profite pour étudier sa silhouette. Ses muscles sont tendus. Il paraît préoccupé. Ses cheveux noirs partent dans tous les sens. Son visage est fermé, ne montrant aucun signe de ce qui le ronge.
– Salut, lancé-je d’une voix rauque en prenant place devant lui. Désolée pour le retard, ma voiture a joué les capricieuses.
Il tourne son visage vers moi, toujours aussi silencieux. Je n’aime pas sa façon de me dévisager, comme si nous étions toujours seuls dans cette vieille loge du chapiteau.
– Salut, répond-il finalement.
Sa voix est lasse. J’ignore l’attention qu’il me porte et sors la tablette de mon sac.
– Je t’ai commandé un café, m’annonce-t-il toutefois.
Sa prévenance me fait m’immobiliser une seconde. Je ne m’y attendais pas.
– Merci.
C’est tellement gênant ! Je n’arrive même pas à le regarder dans les yeux. Alors, je me contente d’observer ses avant-bras puissants. Je revois ses mains sur mes cuisses, les forçant à s’écarter pour qu’il puisse se placer entre elles.
Putain de merde !
Je me gratte la gorge et déverrouille ma tablette.
– OK, donc, j’ai réussi à contacter une ancienne victime du mouvement de l’Église de l’Euthanasie. Elle habite à une trentaine de bornes d’ici, mais elle n’est pas forcément chaude pour qu’on aille chez elle. Donc, on va essayer de mettre en place une visio.
Il hoche la tête, pensif. Je ne sais pas si mon information le satisfait. Il ne laisse rien paraître, continuant de me scruter sans gêne. J’ignore son inspection et, pendant la demi-heure suivante, nous continuons de bosser sur notre présentation à rendre au Pr Mozart, approfondissant nos recherches sur les différents leaders du mouvement.
Le temps passe. Enfin, notre travail ressemble vraiment à quelque chose. Je m’autorise à lever les bras au-dessus de ma tête afin d’étirer mes muscles.
– Je crois qu’on a suffisamment avancé pour aujourd’hui, déclaré-je. Avoir le témoignage de cette femme sera un vrai plus.
– Ouais. Carrément.
Il passe la langue sur sa lèvre inférieure tout en me fixant. Je suis la première à détourner le regard.
Une grande brune s’approche de nous et je la reconnais en pivotant sur ma chaise.
– Salut, la compagnie ! s’exclame Aly en arrivant à notre table.
– Oh, bonjour !
Je lui souris franchement. Cette fille est un vrai bol d’air frais. Voir sa tête familière me fait plaisir, même si elle était avec moi, en cours d’astronomie, ce matin. Et ça aide surtout à détendre l’atmosphère, beaucoup trop remplie de tension et de non-dits.
Aly se tourne vers Nasser et lève les sourcils face à son manque de réaction.
– Bonjour à toi, Hell. Toujours aussi aimable, ça fait plaisir.
Ce dernier marmonne quelque chose. Je remarque qu’une personne se tient juste derrière Aly. Un type d’environ un mètre quatre-vingts, brun et plutôt bien bâti. Il me fait un petit signe de la main. J’ai l’impression de l’avoir déjà vu en cours.
– Salut ! Je suis Tag.
Je lève la main pour lui rendre son salut.
– Hena. Enchantée.
Aly passe un bras autour des épaules de Tag. Ce dernier sourit franchement, découvrant des dents blanches et parfaitement alignées.
– Tag est avec nous en cours d’astro. C’est aussi celui qui fait les meilleurs cocktails de cette fac : quatre-vingt-quinze pour cent d’alcool et une lichette de sucre. Mamma mia, tu es un homme à marier, bébé !
Je pose les coudes sur la table. J’essaie d’échapper à l’aura de Nasser, qui vient de me percuter.
– Eh bien, je goûterai sûrement ça un jour !
– Avec plaisir ! s’exclame Tag. Toi aussi, Nasser, quand tu veux !
Nasser reste silencieux, ne prenant pas la peine de répondre. Il sort son portable et commence à pianoter sur l’écran, ne faisant aucun effort pour se joindre à notre conversation.
– Au fait, intervient Aly, mercredi soir, je ne pourrai pas t’accompagner pour taffer sous les étoiles. J’ai un rencard et je ne peux pas louper l’occasion.
– Oh !
La déception m’envahit, mais je me retiens de lui en faire part.
– D’accord. Éclate-toi bien.
– Mais Tag peut bosser avec toi ! La plupart des élèves vont au même point de rendez-vous, de toute façon.
Nasser se gratte la gorge et je reporte mon attention sur lui. Ses doigts semblent ralentir leur cadence sur l’écran. Toutefois, il ne fait pas mine d’être intéressé par notre conversation et nous ignore toujours.
Je m’apprête à refuser la proposition d’Aly, mais Tag me devance, un sourire bienveillant étirant ses lèvres :
– Pas de souci. Je dois aussi réaliser la carte à main levée, donc n’hésite pas.
Qu’est-ce que j’ai dit, déjà ? Vivre et m’ouvrir à de nouvelles personnes sans être une poule mouillée, c’est ça ? Toujours à moitié convaincue, je laisse donc la partie courageuse de mon être s’exprimer.
– D’accord. On peut se rejoindre là-bas.
Aly et Tag s’éloignent une minute plus tard. Je termine mon café tandis que Nasser relève la tête.
– T’es pas vraiment sociable, hein ? ne puis-je m’empêcher de lui dire.
Il pose son portable sur la table avant de passer la main sur sa mâchoire.
– Je n’aime pas vraiment les gens, c’est un fait.
Son honnêteté me fait presque sourire.
– Nasser, alias Hell, adulé par des centaines de personnes lorsqu’il combat, alors qu’il n’aime même pas les gens, le taquiné-je sans pouvoir m’en empêcher.
– Les apparences sont souvent trompeuses.
À qui le dis-tu, mon grand !
Je m’autorise à le fixer. Son regard accroche le mien pour ne plus le quitter. Je serre les lèvres et force mon visage à se détendre alors que c’est un grand n’importe quoi au fond de mon ventre. La chaleur me traverse et dévore mon épiderme.
– J’aimerais que l’on parle de mardi dernier, annonce Nasser d’une voix qui n’admet aucun refus.
Mon cœur loupe un battement.
– Ton vol était parfait. J’ai pu… éliminer les informations sur mes clients qu’Ilias possédait. Et nous sommes quittes, toi et moi.
Il parle, mais je ne revois que son corps contre le mien.
Putain, mais qu’est-ce que je fous ?!
Nasser m’atteint beaucoup plus qu’il ne le faudrait. Ce n’est pas bon. Pas bon du tout.
– Parfait.
Il se penche un peu au-dessus de la table, posant ses avant-bras veinés près des miens. Mes yeux se baladent sur ses mains et ses doigts aux ongles courts.
– J’aimerais te proposer quelque chose d’autre.
– Encore des menaces ? marmonné-je, prête à m’énerver.
– Une proposition, me coupe Nasser.
Son portable vibre près de nous, mais nous l’ignorons tous les deux.
– Tu as besoin de tunes.
– Ce n’est pas…
– Sinon, tu n’aurais pas pris la peine de me voler une première fois.
L’enfoiré ! Cela dit, il n’a pas tort.
– Et si je te disais que je connais un moyen de te faire de l’argent ?
Je penche la tête sur le côté, une grosse partie de moi appâtée par le gain. On dit que l’argent rend heureux. Ce n’est pas vrai. L’argent rend serein. Il permet de ne pas s’inquiéter du lendemain. Je n’ai toujours pas trouvé de job malgré mes nouvelles recherches, alors l’argent devient un besoin quasi vital.
– C’est-à-dire ? l’interrogé-je finalement.
– Je peux t’engager au Toxic Hell. Archi se débrouille pour les paris et un autre type, que tu croiseras peut-être, surveille la foule. Tu viendras bosser en fonction de tes disponibilités. Tu es une voleuse hors pair et tu t’y connais assurément mieux que nous. Donc, je veux que tu t’assures que personne ne me vole ou ne vole les autres, et que la situation et les paris ne débordent pas trop. Si tel est le cas, tu préviens Arch, et il s’occupera de ça. Il aura d’ailleurs sûrement besoin de ton aide aussi pour les paris, pour récolter l’argent, par exemple.
– Je…
– Bien sûr, tu seras grassement payée, disons deux cents balles par soirée de taf. Le montant variera en fonction des soirs et de l’argent récolté.
Putain, est-ce que c’est sérieux ? Il me propose un paquet de fric juste pour ça ? Des pensées tournent en boucle dans ma tête, alors qu’au fond, ma décision est déjà prise. J’ai besoin de tunes. Et aucun commerce n’a pour l’instant répondu à mes candidatures.
– Je ne veux plus voler pour toi, martelé-je. C’est ma condition.
Une lueur de triomphe illumine le regard de Nasser quand il comprend que je suis en train d’accepter sa proposition.
– Je ne veux plus que tu voles pour moi.
– Et je ne veux plus que tu me menaces ni que tu tentes de me jeter dans le vide.
Sa bouche s’étire doucement.
– Si tu promets de ne plus m’insulter, ça devrait le faire.
Une nouvelle minute s’écoule lentement.
– Je viendrai bosser uniquement selon mes dispos ?
Son hochement de tête finit de me convaincre.
– D’accord. Je suppose que je peux le faire.
Être l’agent de sécurité du Toxic Hell… On aura tout vu ! Je devrais m’en aller, faire taire mes pulsions et oublier la proposition de Nasser. Mais je serai amenée à le recroiser, de toute façon. Et j’ai surtout besoin de crever l’abcès pour que nos futurs échanges soient moins remplis d’hormones en ébullition.
– Moi aussi, je veux qu’on aborde un sujet.
Ses yeux gris se font interrogateurs.
– Il faut… il faut qu’on parle de ce qu’il s’est passé. Du baiser.
Il semble surpris que j’aborde le sujet. Mais il ne dit rien, me laissant galérer toute seule pour exprimer le fond de ma pensée.
– Je sortais d’une crise de panique, commencé-je. Et… hum… t’embrasser m’a paru être la seule chose à faire sur le moment. Comme si je cherchais de la chaleur et que la tienne m’appelait. Et puis tu m’as…
– Et puis j’ai dévoré ta bouche.
J’avale difficilement ma salive. Ouais, il m’a dévorée. Et a foutu ma tête en vrac.
Plus jamais !
– Oui. Nos esprits étaient quelque peu… échauffés après tout ce qui venait de se passer. La situation a dérapé. Je ne veux pas qu’on fasse comme si cela n’était pas arrivé. Mais, à l’avenir, j’aimerais que l’on n’aborde plus jamais le sujet. C’est arrivé. C’est tout. Point à la ligne.
Nasser ne répond rien, et ça me perturbe encore plus.
– Très bien, finit-il par dire. Je suis d’accord.
– Parfait, soufflé-je.
Je viens de me rendre compte que je retenais ma respiration en attendant sa réponse.
– Détends-toi, Hena. Nous sommes deux adultes consentants.
– Je suis détendue, OK ? Parfaitement détendue, même.
Son expression me fait comprendre qu’il n’est pas dupe. Il se gratte le menton, puis enchaîne calmement comme si nous parlions d’un sujet anodin :
– Si tu ne veux plus en parler, très bien. Ce n’est pas la fin du monde. C’était… juste un baiser.
Son regard calculateur me dit qu’il cache quelque chose, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. C’est comme si… comme s’il avait des intentions cachées.
– Je te propose mon amitié. Devenons amis.
Je ne m’attendais pas aux mots qui viennent de sortir de sa bouche.
– Qu… quoi ? hoqueté-je, surprise.
– Amis, répète-t-il patiemment.
Est-ce que c’est une caméra cachée ou un truc du genre ?
– Pour quoi faire ? Qui a dit que je voulais être amie avec le grand Hell ?
– Ce n’est pas Hell qui te le propose, mais Nasser, souligne-t-il.
– Ça ne marchera pas. On est à deux doigts de s’entre-tuer dès qu’on est proches l’un de l’autre.
– Je suis sûr que les plus grandes amitiés débutent ainsi.
Le regard sceptique que je lui lance ne le fait que sourire. Ses doigts pianotent sur la table. Me lier d’amitié avec ce type serait une belle connerie, nous sommes tous d’accord.
– On ne s’apprécie même pas, marmonné-je.
– Effectivement. Tu es une garce.
– Et toi, un enfoiré de première, rétorqué-je en redressant le menton.
Il sourit franchement face à ma véhémence et ne cherche même pas à me contredire.
– Pour tout t’avouer, reprend-il, ceux qui me volent aussi bien méritent que je leur offre mon amitié.
Je reste silencieuse, les bras désormais fermement croisés.
– À moins que… tu ne sois effrayée ?
Il me renvoie mes propres mots, quand je lui ai demandé de bosser avec moi en sociologie.
Et il sait parfaitement que je vais mordre à l’hameçon, l’enfoiré !
– Tu as deux jambes, deux bras et un cerveau un peu bizarre que je n’arrive pas à suivre. Je ne vois pas ce qui me ferait peur chez toi.
Menteuse ! se moque ma conscience.
Un tas de trucs me font flipper, comme sa facilité à lire en moi rien qu’en me regardant droit dans les yeux. Mais je ressens une curiosité dévorante. J’ai l’impression que Nasser est en train de me tendre un piège avec son offre douteuse, et je veux voir où il veut m’emmener.
– D’accord, amis. Mais ne compte pas sur moi pour faire partie de tes plans foireux ni pour tenir la chandelle.
Sa main se tend vers moi. Encore une fois. Et, encore une fois, ma minuscule main se loge dans la sienne tandis que je pactise avec le diable. Ses doigts brûlants serrent les miens et les retiennent prisonniers.
– Bien sûr, trésor.
Je viens d’accepter l’amitié de Nasser.
Mais dans quoi est-ce que je viens de me fourrer ?
Je l’ignore, mais je suis sûre de ne pas être au bout de mes surprises.
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