Toxic Hell
24. Parier sur lui
Hena
– À trois heures, un type vient de voler plusieurs parieurs.
Archi, qui est en train de récupérer l’argent de ses propres paris, se retourne brusquement. Son regard meurtrier cherche le voleur en question.
– Celui au tee-shirt rouge, continué-je en désignant le petit malin qui s’est cru discret. Regarde, il continue à voler dans la foule.
Il se pense intelligent. Un requin au milieu des poissons. Mais moi aussi, j’ai appris à nager en eaux troubles. Et je suis plus maligne que lui.
– Merde !
Archi met les billets dans la poche arrière de son jean et plaque un air intransigeant sur ses traits. Je parie que l’autre va passer un sale quart d’heure.
– T’as l’œil ! Merci. Je m’en occupe.
Il s’éloigne, ses larges épaules creusant un passage à travers le Toxic Hell. Je le regarde disparaître et me tourne de nouveau vers le ring. Je m’attendais à ce que ma mission soit plus compliquée, mais, si tous les soirs se déroulent comme celui-ci, ma foi, je vais même finir par y prendre plaisir. Je suis observatrice et repère rapidement les quelques petits malins qui tentent de déjouer le système mis en place par Nasser.
Heureusement pour moi, la situation n’a pas encore vraiment débordé ce soir. Alors, je m’autorise à avancer vers le ring et observe Nasser face à son adversaire. On dirait deux lions en cage, chacun prêt à écrabouiller l’autre pour affirmer sa position de mâle dominant. Je me prends presque au jeu et suis leurs attaques des yeux.
L’adversaire de Nasser est plus que massif. C’est un vrai colosse d’une vingtaine d’années. Mais Nasser est rapide. Nous sommes sur le terrain de jeu de Hell, et il a trouvé la souris parfaite à dépouiller. Ses coups pleuvent, agiles et précis. L’adversaire n’est pas en reste. Il crache sur le sol et envoie son coude dans les côtes de Nasser.
– Ouch ! soufflé-je en imaginant la douleur qu’il a dû ressentir.
À un moment du combat, on peut presque croire que le balèze va prendre le dessus. Mais je sais que c’est un jeu de la part de Nasser. Il laisse penser à son adversaire qu’il a une chance de gagner, puis il va fondre sur lui jusqu’à ne plus le lâcher.
Plusieurs types autour de moi parient ouvertement. Je m’approche de l’un d’eux, une envie soudaine naissant en moi.
– Pour qui es-tu ? lui demandé-je.
Ses yeux pivotent vers moi. Il semble convaincu de son choix.
– Pour David, assurément !
L’adversaire, donc.
– OK. Je parie deux cents dollars sur Nasser, annoncé-je avec un sourire joueur.
Une lueur passe dans son regard. Je n’ai même pas les deux cents balles à parier. Mais je n’hésite pas.
– D’accord.
Non loin l’un de l’autre, nous continuons d’observer le combat. Je me surprends à serrer les poings tandis que Nasser encaisse un mauvais coup dans la cuisse droite. Je vois d’ici ses mâchoires se contracter. Je me penche en avant, les yeux focalisés sur lui. Ses muscles se contractent encore. Ses lèvres s’ouvrent pour laisser passer un souffle que je sais bouillant.
Allez, vas-y ! lui ordonné-je mentalement. Défonce-le !
Et il le fait. Nasser reprend rapidement le contrôle. Ses bras sont rapides – plus que ça, même – et ses jambes puissantes. Il s’abat sur le type en face de lui. Il le met au sol et gagne le combat. Mais la foule rugit encore, dans l’attente d’un prochain coup. Ce David est au sol, mais les parieurs en veulent plus. Plus de sang. Plus d’horreur.
Nasser ne les écoute pas. Il quitte rapidement le ring pour qu’un autre prenne sa place. Je vois d’ici la sueur et la poussière qui maculent son torse musclé.
Eh, mais… minute !
Je lève les mains au ciel en comprenant que je viens de gagner. Je me tourne vers le type à mes côtés. Ce dernier a l’air dépité.
– Nasser a gagné. Par ici, la monnaie !
Il marmonne quelque chose et me tend deux billets de cent dollars avant de s’éloigner, mécontent. Avec un grand sourire sur le visage, je serre les deux billets dans mon poing. C’est le début de la fortune ! Je sens que ce travail va me plaire.
Lorsque je relève la tête, Nasser se tient devant moi, l’air interrogateur. Je ne l’ai pas vu approcher.
– Est-ce que tu viens de voler quelqu’un ?
Je secoue la tête, agitant fièrement mes gains devant son visage.
– Tu viens de me faire gagner deux cents dollars, mon pote !
Il se penche vers moi, sa main agrippant mon poignet toujours en l’air. Ses doigts brûlants et abîmés me filent des frissons sur tout mon épiderme. Il fixe les billets, puis comprend ce que je viens de dire. Son pouce caresse ma peau, juste une seconde. Mon souffle se coupe.
Un sourire de branleur fend son visage et il me relâche, comme à regret.
– T’as parié sur moi ! s’exclame-t-il avec un air crâneur. Tu sais que je suis le meilleur.
– Tu es… bon.
– Je suis plus que bon, reconnais-le. Le meilleur, répète-t-il en articulant lentement le dernier mot.
Je ne dis rien. Il a raison, mais hors de question de faire grossir son ego déjà surdimensionné. Mes yeux se posent une seconde sur sa silhouette à demi nue et je détourne le regard.
Amis. Nous sommes censés être amis. Conneries !
Bon, après tout, c’est la première conversation que l’on a sans que j’aie envie de lui arracher les yeux. Je pense qu’il y a une sacrée évolution.
Je vois Aly au loin.
– Je vais aller saluer Aly. Je reviens.
Nasser a déjà la tête ailleurs : Archi vient de l’appeler. Alors, je m’éloigne, quittant la bulle de tension qui s’est créée autour de nous.
***
Nasser
Une demi-heure plus tard, je suis accoudé au bar improvisé du Toxic Hell. Le vieux comptoir est en mauvais état, mais va parfaitement avec l’entrepôt. J’avale plusieurs gorgées de ma bière, mes yeux fixant une chevelure blonde. Hena traverse la foule, en sautillant presque, avec des yeux avides.
Ma petite voleuse déambule aux côtés d’Archi, qui récupère l’argent des paris de ce soir. Même si elle ne l’avouera jamais, je sais que, secrètement, elle est en train de s’éclater. Elle se concentre sur quelque chose de concret, bien qu’interdit, et elle s’en donne à cœur joie.
Elle se penche pour récupérer un billet. Un bruit sourd s’étouffe dans ma cage thoracique tandis que je mate sans discrétion son petit cul, à disposition devant moi.
Amis. Milhena Williams a vraiment cru que je lui offrais mon amitié, alors que, la seule chose que je veux, c’est la baiser. Mais j’ai vu ce qu’elle allait faire hier : encore fuir. Alors, ma bouche s’est ouverte, avant que mon cerveau ne puisse le réaliser, et j’ai déblatéré des mots sans réfléchir.
J’étouffe un petit rire moqueur.
Oh, non, trésor, je n’ai pas envie d’être ami avec toi ! J’ai envie de te coincer sous moi et de dévorer une nouvelle fois ta bouche.
J’ai haï Hena dès qu’elle s’est moquée de moi. Mais une autre envie me domine désormais, domine mon reste de rancœur. J’ai envie de la posséder, surtout quand elle ouvre sa grande gueule pour me défier.
Un type s’accoude au bar, près de moi, sa bière dans les mains. Je me tourne vers lui.
– Super combat, Hell.
Je hoche la tête pour le remercier, ne prenant pas la peine d’ouvrir la bouche. Je ne connais pas son nom, mais je l’ai vu plusieurs fois ici. C’est un habitué.
Je pivote et continue de boire ma bière, focalisé entièrement sur Milhena. Elle récupère deux nouveaux billets de cent dollars de la main d’Archi. Elle écarquille les yeux face aux mots du grand brun. Il est en train de lui annoncer que c’est sa paie du soir, et elle semble ravie. Je ne mentais pas quand je lui ai promis de l’argent facile. Elle me jette un coup d’œil, ses dents mordant sa lèvre inférieure. Je lève ma bière dans sa direction avant d’en avaler une dernière gorgée.
Hena finit par quitter la foule, ayant terminé sa mission pour ce soir. Tandis qu’elle s’éloigne, elle me jette un dernier coup d’œil incertain. J’observe sa taille étroite et ses hanches moulées dans son jean tandis qu’elle disparaît sans me rejoindre.
Le type près de moi émet un léger sifflement dans sa barbe.
– Jolie, cette poupée blonde, hein ? lâche-t-il avec un air de vieux lubrique. Un peu petite, mais ses hanches sont larges et me donnent envie de les agripper. Je parie que sa chatte est parfaitement étroite.
Je me braque soudainement. Je pose ma bouteille de bière désormais vide sur le comptoir et presse son épaule. Ma bouche se colle presque à son oreille.
– Parle d’elle encore une fois comme ça et je te brise les genoux. D’accord, mon grand ?
Personne ne lui manquera de respect chez moi.
– Maintenant, dégage, ordonné-je au type.
Je me redresse, mais ses mots à peine murmurés m’immobilisent.
– Qu’est-ce que tu viens de dire ? l’interrogé-je d’une voix calme.
Trop calme. Je vois Archi arriver à mes côtés, mais je l’ignore, focalisé sur le chien en face de moi.
– J’ai dit : tout ça pour une pute.
Ma bouche s’étire en un sourire mauvais. Je n’attendais que ça pour dégainer. La seconde suivante, sa tête percute le comptoir en bois dans un bruit sourd tandis que je maintiens sa nuque avec mon bras. La foule se rassemble autour de moi et hurle. Les combats sur scène sont appréciés, mais ceux hors du ring, encore plus.
Le type est sur le point de perdre connaissance. Je colle une nouvelle fois ma bouche contre son oreille pour qu’il soit le seul à m’entendre.
– Tu aurais mieux fait de m’écouter, mon grand. J’ai dit de ne pas lui manquer de respect.
Je le lâche sèchement et il s’écroule comme une merde au sol. Je m’éloigne vers l’escalier, indifférent aux autres, qui m’acclament.
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