Toxic Hell
13. Ne pas avoir peur
Hena
Le lendemain
Lorsque je m’installe au septième rang de l’amphithéâtre, la salle est déjà presque remplie. Ce n’est que le deuxième cours de sociologie avec le Pr Mozart, mais j’ai l’impression de ne pas être la seule à avoir hâte.
Je sors ma tablette, appuie sur le bouton de déverrouillage et ouvre mon fichier de notes. Puis je sors un carnet, que je pose juste à côté. Cette fois-ci, je me promets de ne plus paniquer à la mention d’une secte quelconque et de ses pratiques infâmes.
Je peux le faire, me répété-je mentalement.
Une silhouette massive s’installe alors à ma droite. Un parfum épicé pénètre instantanément dans mes narines. Une odeur enivrante. Je sens un visage se tourner vers moi et je n’ai pas besoin de pivoter pour comprendre de qui il s’agit.
– Ne serait-ce pas ma petite voleuse ? débite la voix grave.
Je ferme les paupières tout en inspirant. Rester calme et faire comme s’il n’existait pas. Je peux y arriver. Je n’ai pas envie de me battre aujourd’hui.
– T’as décidé de m’ignorer ?
Je braque mon regard vert dans son regard gris. Le visage de Nasser est moqueur. Il hausse les sourcils comme s’il était en train de se foutre clairement de ma gueule. C’est sans aucun doute vrai. Mais je discerne quelque chose d’autre. Une émotion plus sombre et plus brute enfouie en lui. J’en déduis qu’il est toujours furieux de ma fuite fracassante d’hier soir. Et ça tombe bien parce que je le suis toujours de mon côté. Ses paroles blessantes, ses actes et ses pseudo-menaces me donnent envie de lui écraser les pieds pour de bon.
Mais je prends sur moi et reporte mon regard sur l’amphithéâtre lorsque le P r Mozart pénètre dans les lieux, accompagné de sa fidèle canne blanche. Il dépose un chapeau en tissu vert sur le bureau, puis tousse plusieurs fois pour demander le silence.
Je sens Nasser bouger près de moi. Sa cuisse effleure la mienne par inadvertance. Je tente d’ignorer ses mouvements et l’aura de son corps qui vient caresser la mienne. Comment est-ce qu’il peut se ramener ici, juste à côté de moi, après ce qu’il s’est passé la veille ? Peut-être qu’il est justement venu me faire chier pour se venger. Mon corps se tend et j’entends l’enfoiré retenir un rire victorieux. Il jubile de voir la bataille que je suis en train de livrer avec moi-même.
Heureusement, le prof commence son cours sur les différents processus sociaux qui entraînent une certaine déviance au sein de notre propre société. J’essaie de rester concentrée, mais je sens soudainement son souffle près de ma joue. Je m’immobilise, sur mes gardes, mais un frisson incontrôlable s’empare de moi.
– Sache, murmure Nasser sur un ton belliqueux, que j’ajoute à tes vols le fait que tu as porté atteinte à ma personne en me jetant une pierre. Et t’as failli me rouler dessus.
Je sais, j’ai dit que je devais me taire, mais c’est plus fort que moi. Je rétorque aussi discrètement que possible :
– T’as essayé de me jeter dans le vide. Et tu m’as menacée pour que je vole pour toi. Je suppose qu’on va devoir compter les points, Hell.
J’insiste sur ce dernier mot, le prononçant avec ironie.
Il s’apprête à rétorquer quelque chose, mais le Pr Mozart, qui terminait son introduction, est soudainement pris d’une quinte de toux. Une fois calmé, il enchaîne :
– Aujourd’hui, nous allons aborder ensemble la secte du Temple du Peuple. En avez-vous déjà entendu parler ?
Nous répondons « non » à l’unisson. Notre prof se tient debout devant l’estrade et reprend :
– Le 18 novembre 1978, Jim Jones, le gourou, poussait au suicide neuf cent quatorze fidèles, au Guyana, en Amérique du Sud. À votre avis, comment en est-il arrivé jusque-là ? Comment a-t-il dévié de notre société établie pour créer son propre groupe organisé ? Savez-vous comment il s’y prenait pour recruter ses fidèles ?
Encore une fois, nous répondons tous par la négative.
– Il prétendait pouvoir réaliser des miracles. Il faisait semblant d’extraire des tumeurs buccales en cachant un foie de poulet dans sa manche.
Mais quelle horreur !
– Chaque semaine, Jones soumettait les familles à une « nuit blanche », étrange exercice au cours duquel les disciples devaient avaler et faire avaler à leurs enfants du faux poison. Le but était de tester leur foi – en lui, en ses idéaux.
Le professeur continue son cours et je tente de rester concentrée sur ce qu’il nous raconte. Mais mon voisin a d’autres projets, apparemment, comme celui de me pourrir la vie. Il s’agite à ma droite, incapable de rester en place et attentif. Sauf que le banc sur lequel nous sommes assis n’est pas idéal. Quand mon autre voisin s’étale un peu plus à ma gauche, je bascule contre Nasser, sans le faire exprès, avant de me replacer correctement. Il laisse échapper un petit rire.
– C’est pas toi qui te plaignais, lors de notre première rencontre, que j’étais trop proche de toi ?
Sa main gauche est posée sur la table et son index tripote mon carnet. J’écarte ce dernier aussi discrètement que possible.
– Arrête de me chercher, râlé-je à voix basse.
Je me tourne vers lui et découvre son petit sourire. Il s’apprête à répondre, mais je secoue la tête pour l’en dissuader.
– Au cas où t’aurais pas deviné, je veux pas te parler.
– Moi aussi, j’essaie de suivre.
Son chuchotement paraît innocent, mais son visage est loin de l’être. Je me replace correctement et susurre :
– Bien sûr. Arrête ! Je te donnerai de mon temps lorsque j’en aurai à perdre, ce qui n’est actuellement pas le cas.
Je le sens se tendre à mes côtés. J’en profite pour enfoncer le clou.
– Malheureusement pour toi, tu ne peux pas me menacer ou me jeter dans le vide maintenant.
– Garce, me lance-t-il avant de reporter son attention sur le professeur.
Le calme règne jusqu’à la fin du cours. Je reste quasi immobile, sauf pour prendre des notes, affreusement consciente de la proximité perturbante du corps de Nasser. Déjà, j’ai du mal à être si proche d’un homme. Mon corps ne veut qu’une chose : bouger. Mais surtout, la chaleur qui se dégage de sa peau me perturbe. Ça me perturbe, car, à un moment, je me surprends à aimer ça.
Bref, je deviens complètement folle.
– Venons-en au plus important, reprend le professeur cinq minutes avant la fin du cours.
Tous les étudiants deviennent attentifs. Le sourire sur son visage ne laisse rien présager de bon.
– Vous allez avoir plusieurs travaux à réaliser au fur et à mesure du semestre, en fonction des thèmes que l’on va aborder. Pour ce thème relatif aux mouvements sectaires et à l’intégrisme, un premier travail vous est demandé. Vous aurez trois à quatre semaines maximum pour en venir à bout. Vous devrez me faire une présentation orale dans laquelle vous développerez un cas ou un mouvement particulier. Laissez parler vos envies et abordez ce que vous souhaitez. Vous m’en enverrez un enregistrement vocal par mail.
Les messes basses commencent à retentir et le prof frappe le sol de sa canne pour avoir le silence.
– Vous pouvez, bien entendu, travailler seul…
Génial ! C’est ce que je vais faire.
– … ou à plusieurs. Comme vous le voulez. Le tout est que vous soyez intéressés par ce que vous allez me présenter. Dans le cas où vous seriez plusieurs, je vous conseille d’avoir un chef de projet.
Nasser m’effleure presque en étirant ses épaules. J’inspire brusquement et il laisse échapper un souffle.
– Quoi ? demandé-je avec hargne.
Les gens commencent à parler entre eux et personne ne fait attention à nous.
– T’es angoissée par ma présence, rétorque-t-il.
Je manque d’avaler ma salive de travers.
– Je suis exaspérée par ta présence, c’est différent.
Son visage me montre qu’il ne me croit pas. Il croit sérieusement qu’il me fait flipper. Bon, OK, je ne suis pas rassurée par son impulsivité et je ne sais jamais à quoi il pense, mais il ne me fait pas peur. J’ai déjà trop de peurs enfouies en moi pour être effrayée par Nasser.
– OK. Prouve-le-moi, me défie-t-il.
Je rigole et croise les bras tout en l’affrontant du regard. Notre combat désormais silencieux dure quelques secondes.
Tire-toi ! m’ordonne ma conscience, mais je l’ignore.
Je vois Archi venir vers nous.
– Parfait, rétorqué-je en fixant Nasser. Travaille avec moi.
– Je ne crois pas, trésor.
– Tu vois, c’est toi, la poule mouillée.
Il penche la tête sur le côté, songeur. Il ne s’attendait pas à ce que cette insulte se retourne contre lui, mais il a l’air d’apprécier le coup que je lui ai envoyé. La balle est désormais dans son camp. À lui de tenter, une nouvelle fois, de prendre le dessus, et à moi de l’envoyer bouler.
– Salut ! s’exclame Archi en se tenant au bout de la rangée. Bon, Nasser, on bosse ensemble ?
Nasser sourit effrontément et se tourne vers moi.
– Désolé, mais Hena m’a déjà demandé de bosser avec elle.
Archi ouvre la bouche sans rien dire. Je vois les questions traverser son visage tandis qu’il m’observe avec surprise.
Dans quoi est-ce que je me suis embarquée, putain ?!
Nasser s’apprête à me dire autre chose, mais son portable vibre dans sa poche. Il le sort et ce qu’il voit sur son écran le braque complètement. Le grand brun se lève et récupère ses affaires. Il est passé du feu à la glace de manière radicale. Je ne peux que le regarder s’éloigner sans un mot de plus, ni même un regard.
C’est quoi, son problème ?
Il s’apprête déjà à descendre l’escalier, mais s’arrête soudainement. Il jette un coup d’œil dans ma direction et me lance :
– Demain soir. Tu travailleras pour moi demain soir.
Les élèves le regardent, se demandant de quoi et à qui il parle. Mais déjà, il s’éloigne alors que je reste immobile sur mon siège.
Demain soir. Je vais devoir voler pour lui demain soir.
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