Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 21 sur 65

Pages du PDF

Toxic Hell

17. Le plus beau gain

 

Hena

 

La première étape est de repérer qui pourrait être facile à plumer. Mais, dans une foule pareille et dans un lieu avec autant de débordements possibles, c’est plutôt une tâche compliquée. Je n’ai qu’une envie : rentrer à l’abri de mon appartement et me morfondre sur moi-même et mes cauchemars. Mais j’ai aussi envie de relever ce foutu défi et de faire ravaler à Nasser son sourire de vainqueur.

Il ne combattra pas ce soir. Il papillonne dans la foule, effleurant des hanches, des épaules… Il observe, tel un roi parmi ses sujets. Mais il fait secrètement du repérage, je le vois. Je le sais, puisqu’il est en chasse. Comme moi.

Je remarque aussi qu’il fait toujours en sorte de me garder dans son champ de vision, m’empêchant d’agir totalement. Il me surveille, s’attendant à assister à ma défaite.

Essaie toujours, gros con !

Je m’approche du vieux bar miteux, ravie d’y trouver plusieurs personnes seules. Les personnes seules sont toujours les plus faciles à voler.

Je me souviens de mon premier vol. Je n’avais que 15 ans et ma mère a failli m’arracher la tête. Je n’étais qu’une gamine en pleine crise d’ado qui voulait faire comme ses amies et porter les derniers bijoux tendance. D’autres pensées me viennent. Ma mère me manque. Lui parler, surtout. Sentir son odeur, la serrer contre moi.

Ressaisis-toi, Hena !

Je ne dois pas perdre mon objectif de vue. Je me secoue mentalement et m’accoude au bar, près d’une jeune femme d’environ mon âge. Elle avale goulûment le reste de sa bière et repose la bouteille sur le comptoir en bois.

– Waouh ! T’avais l’air d’avoir soif, lui dis-je pour entamer la conversation.

Elle se tourne vers moi. Je lui souris, un air aimable sur le visage. Je sais faire semblant. Ses yeux brillent. Son petit sac en cuir verni est posé juste devant elle.

– C’est à force de danser ! s’exclame-t-elle. Ça m’a donné chaud !

– Tu m’étonnes ! crié-je pour lui répondre.

Difficile de se faire entendre alors que du rap résonne aux quatre coins de la salle. Un nouveau combat débute sur le ring. J’écarquille les yeux, une moue faussement choquée sur le visage.

– C’est impressionnant !

Elle pivote sur son tabouret et fixe le combat à son tour, hochant la tête. Ça me donne le temps nécessaire pour accéder à son sac. Putain, je suis vraiment une salope ! Mais je n’ai jamais prétendu être une personne pure et innocente.

Je me rapproche d’elle, comme si je voulais mieux observer le combat. Mes doigts se faufilent dans son minuscule sac et agrippent quelque chose. J’extrais ma main aussi rapidement que possible, puis je glisse, dans la poche arrière de mon jean, son porte-monnaie, priant pour qu’il soit bien rempli.

Nasser a dit qu’on pouvait voler un seul objet, mais il n’a pas dit non pour les porte-monnaie, qui peuvent contenir plein de billets. Vu tous ceux qui parient ici, je suis sûre que la fille a de l’argent dedans.

Elle pivote une nouvelle fois sur son siège et récupère son sac avant de roter bruyamment.

– Chouette sac ! la complimenté-je tandis qu’elle se lève.

Elle me sourit, ravie.

– Ouais, hein ? Allez, je dois y aller. Salut !

Je l’observe s’éloigner. Je sens un regard me brûler la peau et tourne mon visage de quelques centimètres. Nasser m’observe de l’autre côté du bar, les sourcils levés. Je sais qu’il m’a vue agir.

Je commence à m’éloigner du comptoir, mais son corps percute le mien de plein fouet, coupant ma respiration.

– Oh, désolé !

Quel piètre menteur !

– Bien sûr, tu ne m’as pas vue, marmonné-je.

– Tu es si petite, c’est difficile de te voir, Hena.

Je suis petite, c’est vrai, mais il ment. Il m’a très bien vue ! Et maintenant, il m’appelle de nouveau par mon surnom.

Son bras s’enroule autour de ma hanche pour m’empêcher de bouger. Ma main finit au bas de son dos. Mes doigts glissent vers sa poche arrière et une idée affreusement attirante me vient en sentant un objet métallique.

Son souffle effleure mon oreille. Son contact me brûle. M’électrise. Je ne comprends pas ce qu’il se passe.

– Tu as trouvé la proie idéale avec cette pauvre fille ? me demande-t-il soudain.

Je me recule, cachant mes mains comme je le peux.

– Oui. Et toi, tu as ta victime ?

Mon ton effronté le fait sourire davantage.

– Presque, me confie-t-il avant de s’éloigner.

Je n’attends pas une seconde et m’empresse de retrouver la nana que j’ai volée un peu plus tôt. Mais elle semble avoir disparu.

– Eh ! crié-je dans son dos en la découvrant près de l’entrée.

Elle se tourne vers moi, déboussolée.

– Tu as oublié ça !

Je lui refile son porte-monnaie et m’éloigne directement sans attendre sa réponse. Je n’en ai plus besoin, désormais.

Les minutes qui suivent, j’observe Nasser agir. Les femmes s’approchant de lui, le frôlent, le touchent. Il se nourrit de leur désir.

Finalement, les deux heures touchent à leur fin. Je termine au bar, où il me rejoint rapidement. La foule est toujours présente, les esprits, toujours aussi chauds. Mais je ne vois rien, si ce n’est le démon à mes côtés.

– Vas-y, m’ordonne-t-il.

Je ne bouge pas, prenant soin d’avoir l’air affreusement déçue.

– Toi d’abord.

Il sort une chaîne en or de sa poche. Le petit rubis qui pend a l’air de coûter super cher. Si j’avais gardé le porte-monnaie, c’est sûr que j’aurais perdu face à lui. Un sourire d’enfoiré éclaire son visage et il se penche vers moi, ravi.

– Allez, trésor, sors le porte-monnaie que je t’ai vue voler.

– J’ai rendu le porte-monnaie à la fille. J’ai trouvé un autre objet de valeur.

Enfin, je laisse mes lèvres s’étirer d’elles-mêmes. Je m’esclaffe en voyant la confusion sur son visage. Il fronce les sourcils tandis que je glisse la main à l’arrière de mon jean.

– Qu’est-ce que…

Je fais tinter ses clés de voiture juste devant son visage.

– Mes clés ?

Sa mine est incrédule, et pour cause !

Tu ne t’y attendais pas, hein, mon coco ?

– Absolument, acquiescé-je.

– Où est-ce que tu as eu ça ? demande-t-il avec colère.

Le pauvre Nasser : lui qui était tellement sûr de lui ! C’est un nouvel échec pour la légende de Monroe !

Je mords mes lèvres innocemment, puis lui réponds :

– Lorsque tu m’as bousculée, ma main a frôlé ta poche arrière et je les ai senties. Alors que tu te moquais de moi, tu n’as même pas remarqué que j’étais en train de te voler. Pour la seconde fois.

Il serre les poings sur le comptoir du bar. Oh, oh ! On dirait que quelqu’un est mécontent. Je parie que sa voiture vaut un putain de paquet de fric.

– Ce qui a de la valeur, c’est surtout la voiture, et non les clés. Mais ça fonctionne aussi, non ? J’ai décidé de modifier un peu les règles. Parce que moi aussi, j’aime tricher, Hell.

Sa seule réponse est son regard noir et calculateur posé sur moi. Une minute passe silencieusement. Je ne sais pas s’il a envie de m’étriper, de m’étrangler ou… ou autre chose que je ne préfère pas imaginer.

Il se lève d’un bond. Son regard de prédateur me donne envie de jouer, de le combattre. Et de gagner.

– OK, admet-il à contrecœur. Tu as gagné. Bien joué.

Je hoche la tête, appréciant qu’il le reconnaisse ouvertement. En fait, il ne semble plus vraiment en colère désormais.

Parce qu’il sait que je suis vraiment douée.

– Tu es prête. Mardi prochain, dans quatre nuits. Il faudra que tu voles le téléphone d’une personne. Ça se déroulera dans un autre lieu, pour l’instant tenu secret. Je te tiendrai au courant par message.

Nous échangeons rapidement nos numéros. Je ne lui demande pas si ce sera dangereux. Au fond de moi, je sais que oui.

– Ensuite, on sera quittes ? l’interrogé-je pour être sûre de ne pas me faire avoir encore une fois.

Il récupère ses clés sur le comptoir.

– Ouais. Ensuite, nous serons quittes.

Puis il quitte les lieux. Je pourrais dire que j’ai détesté cette soirée, ce petit jeu du meilleur voleur. Mais, la vérité, c’est que je me suis amusée ce soir. Je me suis sentie vivante, et surtout… libre.

OceanofPDF.com