Toxic Hell
46. Une âme démolie. Un cœur qui bat encore. À peine
46. Une âme démolie. Un cœur qui bat
encore. À peine
Hena
Je pousse la porte de mon appartement, la peur au ventre.
– Karl ! crié-je sans attendre.
Mais il n’y a que le silence qui me répond. Un mauvais pressentiment monte en moi et je hurle de nouveau son prénom.
La porte de sa chambre s’ouvre brusquement. Mais ce n’est pas mon frère qui en sort. C’est une jeune femme, celle qui était à ses côtés, dans la foule du Toxic Hell, hier. Sa camarade de cours, qui est apparemment beaucoup plus que ça.
Je me fige, et elle en fait de même, incertaine. Nos regards se rencontrent et je réalise les choses. Elle a passé la nuit ici. Avec mon frère. Ils ont… Putain ! Un mélange de surprise et de joie me traverse.
– Salut, dis-je doucement. Je suis Hena.
– Salut. Je m’appelle Maya.
Ses longs cheveux noirs sont emmêlés et elle vient apparemment d’enfiler sa robe rose à toute vitesse. Elle a encore les traits de l’oreiller sur sa joue droite. Mon frère arrive alors derrière elle, visiblement gêné.
– On ne t’a pas entendue, me dit-il alors. Tu sais à quel point j’ai le sommeil lourd et Maya est pire que moi.
– Je… j’allais m’en aller, reprend Maya en passant rapidement près de moi.
Je l’observe quitter l’appartement comme si elle était poursuivie.
– On a simplement… traîné ensemble, avance prudemment mon frère.
J’ai envie de lui poser plein de questions, mais il y a un sujet beaucoup plus tragique dont il faut que l’on discute. Je lui explique la situation, de mon réveil jusqu’au départ de cet inspecteur Hiro.
Le visage de mon frère se décompose au fur et à mesure de mon récit.
– On sait qui l’a tuée ?
– Non. L’arme du crime n’aurait apparemment pas été retrouvée. Mais une enquête a forcément débuté.
Je le regarde dans les yeux et me sens obligée de lui faire part de mon mauvais pressentiment.
– Daryl ou Marcus : ça doit être l’un des deux. Peut-être les deux. Je le sens.
Là où le sang coule, Daryl est présent. Il aimait le faire couler à Délivrance. Et il le fait de nouveau aujourd’hui, je le sens au plus profond de mon âme.
***
Plusieurs jours se sont écoulés depuis le meurtre de cette jeune femme. Nous n’avons pas eu d’informations supplémentaires, bien que la nouvelle se soit rapidement répandue sur le campus. La victime était une étudiante de deuxième année qui avait ses habitudes au Toxic Hell. Elle était venue parier dans l’espoir de récupérer le gros lot. Mais sa vie a été brisée ce soir d’Halloween. On l’a tuée. Cette pauvre jeune femme est morte !
Les soirées au Toxic Hell ont été suspendues jusqu’à nouvel ordre. Nasser ne m’a que très rarement quittée ces derniers jours. Je m’endors chaque soir dans ses bras et me réveille la joue posée contre son cœur. Je me sens protégée, à l’abri d’un cocon qu’il aurait spécialement créé pour nous. Mais je sais que cette situation ne va pas durer.
Quelque chose de mauvais va arriver. Je le sens au fond de mes tripes. Les journaux parlent d’un cas isolé concernant le meurtre de l’étudiante. Certains avancent la piste d’un règlement de comptes tandis que d’autres supposent qu’il s’agit sans doute d’un malade qui s’est arrêté en route avant de tracer son chemin vers une autre ville.
Ce soir, je m’endors aux côtés de Nasser, dans son appartement, mon corps collé contre le sien. Il était particulièrement épuisé. Finalement, au milieu de la nuit, je me lève. Je suis incapable de dormir.
Je me tiens au pied du lit pendant de longues secondes et observe sa silhouette endormie. Sentant certainement mon absence, Nasser se tourne sur le côté et serre mon oreiller comme si j’étais toujours étendue près de lui.
Je quitte l’espace chambre et traverse l’immense pièce unique de son appartement, plongé dans la pénombre. Dans la cuisine, j’attrape une bouteille d’eau avant d’en avaler de longues rasades. Le liquide soulage ma gorge, mais un nœud y reste toujours coincé.
Je repose la bouteille et m’avance dans le salon. La lune danse à travers les fenêtres. Je m’arrête devant la photo d’une femme d’une trentaine d’années aux longs cheveux noirs et aux yeux gris. Vu les traits de cette ravissante personne, je me doute qu’il s’agit de la mère décédée de Nasser.
Je commence à reculer, mais remarque que l’un des trois ordinateurs posés sur le bureau de Nasser émet plusieurs bips. Ils semblent indiquer l’arrivée de notifications. Je me demande de quoi il s’agit. Des discussions avec des parieurs ?
Je me tourne vers le lit, qui trône à plusieurs mètres de là. Nasser dort toujours à poings fermés, laissant échapper quelques ronflements. Je m’installe prudemment dans le fauteuil du bureau. Je ne sais pas trop ce que je suis en train de faire, mais toute cette technologie dernier cri attise ma curiosité.
Ma main secoue doucement la souris. L’écran du milieu s’allume soudainement. Je plisse les paupières et tente d’habituer mes pupilles à cette nouvelle luminosité. L’écran d’accueil est tout ce qu’il y a de plus basique. Il montre une vue panoramique d’une grande ville. Je regarde rapidement les immeubles et comprends qu’il doit sans doute s’agir de New York.
Une icône violette clignote : « Tor Browser. » Je clique dessus et atterris sur une sorte de navigateur que je n’ai jamais vu avant. C’est ça, le dark Web ? Ça ne me paraît pas si différent de ce que je connais.
Dans la barre d’outils, je peux voir que plusieurs fichiers sont ouverts avec différentes icônes. Je clique au hasard sur l’un d’eux. Plusieurs courbes s’affichent avec des chiffres – sans doute les gains liés à la diffusion des combats de Hell sur le dark Web. Je ferme finalement le navigateur et observe les dossiers sur l’écran d’accueil. Les premiers sont numérotés de un à sept.
Je m’apprête à quitter l’ordinateur pour rejoindre la chaleur de Nasser, mais je m’arrête sur un dossier sans nom. Je double-clique sur l’icône tout en me sentant coupable de fouiner. Mais je me demande pourquoi Nasser ne l’a pas nommé.
Je me penche en voyant de nombreuses images s’afficher. Je grimace en découvrant des photos de bagarre. Ce sont des enregistrements de combats clandestins qui ont eu lieu au Toxic Hell.
Je quitte rapidement le dossier et en ouvre un autre appelé « Pour D ». Je découvre des miniatures de différentes vidéos. Je clique sur une image au hasard. Une sorte de carte satellite avec des coordonnées s’affiche. Ne comprenant pas vraiment de quoi il s’agit, je clique sur le bouton « suivant ». C’est une capture d’écran issue de Google Maps. Mais mon cœur loupe un battement parce que je reconnais parfaitement l’endroit.
Qu’est-ce que…
Je clique de nouveau sur « suivant » et une vidéo se lance. Mon corps devient glacial. Mes membres se mettent soudainement à trembler alors que je revois l’homme qui habite mes cauchemars.
Abraham…
Je remarque ensuite une jeune femme que je ne connais pas. Elle se tient debout. De la paille traîne sur le sol, sous ses pieds nus. Les murs semblent en mauvais état et entièrement faits de bois.
La ferme abandonnée de Délivrance…
La jeune femme n’est vêtue que d’une sorte de long tee-shirt blanc. Je vois d’ici ses membres trembler tandis qu’elle fixe le sol en serrant les lèvres.
Abraham jette un coup d’œil à la caméra, sourit doucement, puis s’approche d’elle. Il effleure ses épaules et embrasse son front comme le ferait une personne aimante.
Mon souffle se raréfie et j’appuie une nouvelle fois sur le bouton « suivant ».
J’ai l’impression de perdre tous mes repères. Mon cœur saigne, puis il se brise définitivement.
Parce que, sur cette nouvelle vidéo, c’est ma silhouette qui apparaît.
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