Toxic Hell
20. L’antre des clowns
Hena
Glauque. C’est le premier mot qui me vient à l’esprit quand j’arrive au point de rendez-vous. La nuit est désormais tombée. Il est presque minuit et cet endroit me fout clairement les jetons. Le parking, qui devait autrefois accueillir de nombreuses voitures familiales, est partiellement recouvert de mauvaises herbes qui poussent aléatoirement. L’endroit abrite une vieille fête foraine aux manèges abandonnés.
J’adorais aller à la fête foraine avec ma mère et Karl. Mes souvenirs sont remplis de super journées. Elles se terminaient toujours par l’achat de glaces et autres sucreries.
Je verrouille ma voiture et jette un œil aux différents véhicules stationnés un peu partout.
Pourquoi est-ce que Nasser m’a donné rendez-vous ici ?
– À quelle sauce tu vas me manger cette fois-ci ? murmuré-je entre mes lèvres.
Je m’engage sur l’allée principale, elle aussi déserte. Quelques stands rouillés tiennent à peine debout. J’entends des rires un peu plus loin. Un couple avance, main dans la main. Ils suivent l’allée, sachant exactement ce qu’ils vont trouver au bout.
Je décide de les imiter. Ma mâchoire manque de se décrocher quand j’aperçois l’immense chapiteau en face de moi. Les couleurs jaune et rouge des longues tentures sont délavées et j’y aperçois des trous.
Un type passe près de moi rapidement. Je fais un bond sur le côté en avisant le maquillage caractéristique du clown qui recouvre son visage. Il est entièrement habillé de noir.
– Je déteste les clowns.
– M’en parle pas, putain !
Je retiens un nouveau mouvement brusque tandis que Nasser s’approche de moi, sorti de nulle part. Il porte un bas de jogging noir et un sweat gris qui moule ses épaules. La cigarette qu’il a à la bouche semble déjà bien entamée.
OK. Vu sa tenue, il va se battre, ce soir.
Son visage est plus détendu que quelques heures plus tôt, lorsqu’il a reçu son mystérieux message. Mais ses yeux sont toujours sérieux, concentrés. Il a un but précis en tête.
– Qu’est-ce qu’on fait là ? lui demandé-je. Qu’est-ce que je suis censée voler ? Une vieille peluche ?
Il secoue la tête et indique le chapiteau du menton.
– Des combats sont organisés à l’intérieur, comme tu t’en doutes. Pendant que je serai occupé avec mon adversaire, j’ai besoin que tu te rapproches d’un homme : Ilias.
Je me creuse les méninges, me souvenant de ce prénom.
– C’est le type que tu as combattu l’autre soir ? Celui avec les longs cheveux bruns ?
– Ouais. On est chez lui, ici. Et tu vas devoir le voler.
Sa main se pose sur mon coude et il nous décale de quelques pas tandis que deux personnes passent près de nous et pénètrent sous le chapiteau. Sa main relâche aussitôt mon bras, mais il reste presque collé à moi. Le froid commence à tomber autour de nous. De la fumée sort de sa bouche tandis qu’il termine sa clope.
– OK. Premièrement, me rapprocher de cet homme, et deuxièmement, le voler.
Je peux le faire. Je l’ai déjà fait. Oui, mais lui voler quoi ? J’ai d’autres questions à poser, mais déjà Nasser s’éloigne. Il s’approche du chapiteau et tire l’une des larges tentures pour me laisser passer.
– Galanterie ?
– Je vérifie juste que tu ne fuies pas.
Un petit sourire pointe sur mes lèvres tandis qu’on s’avance à l’intérieur. Comme je m’y attendais, l’endroit est rempli de monde. Et les lieux sont encore plus grands que ce que je pensais. La piste principale, au centre du chapiteau, a été reconvertie en ring. Je regarde au plafond.
– Pas de caméras ?
– Je suis le seul à diffuser mes combats en ligne, m’annonce Nasser.
Pour l’instant, aucun combat n’a lieu. Tous les gens font la fête et boivent de l’alcool. Le grand brun me jette un coup d’œil et je me rapproche de lui jusqu’à ce que mon corps effleure le sien. J’ignore pourquoi je ne crains plus son contact. Au contraire, mon corps semble le chercher. Il lève les sourcils en voyant ma proximité, mais ne fait aucun commentaire. On continue alors à slalomer entre les spectateurs pour atteindre l’autre bout du chapiteau.
Nasser relève une seconde tenture et on pénètre dans de vieilles loges autrefois consacrées aux artistes. Trois petites ampoules clignotent sur le mur. Je peux facilement discerner un vieux canapé et une coiffeuse abandonnée un peu plus loin. De vieux pots de maquillage sont toujours posés dessus.
L’ambiance me fait clairement flipper parce que ça me fait penser au film d’horreur Ça. Mais il y a aussi un côté assez fou dans le fait de pénétrer dans un lieu abandonné, et pourtant chargé de tant de souvenirs.
Nasser s’avance vers la coiffeuse et retire rapidement son sweat gris. Il laisse tomber le vêtement sur le meuble et son dos nu se présente à moi. Je détourne le regard une seconde, mais le braque presque aussitôt sur lui parce que je suis incapable de le quitter des yeux à cet instant.
Me tournant toujours le dos, Nasser récupère de longues bandes de tissu dans les poches du sweat. J’en profite pour admirer le jeu de ses muscles dorsaux. Sa silhouette est dangereuse. Ses muscles sont secs. Un seul tatouage recouvre sa peau, longeant sa colonne vertébrale. Encore une fois, les mots inscrits sont dans une langue que je ne connais pas.
Je me gratte la gorge.
– Qu’est-ce que je suis censée lui voler, au juste ?
Nasser pivote vers moi. Ses yeux gris se posent sur ma silhouette. Il observe le moindre centimètre carré de mon corps, de mes Vans jusqu’à mon pull gris et moulant au col en V. Ses yeux s’arrêtent une seconde de trop sur ma poitrine.
– Peux-tu arrêter de me mater et répondre à ma question ? le fustigé-je en croisant les bras.
Mais cette manœuvre fait encore plus ressortir ma poitrine. Je le comprends trop tard tandis que ses yeux s’agrandissent de désir. Il finit par détourner le regard après avoir difficilement avalé sa salive.
– Son téléphone. Ilias a des infos sur mon business. Il a trouvé une liste de données confidentielles sur certains clients habituels du Toxic Hell. Je veux les récupérer et les détruire.
OK. Très bien. Son téléphone sera sûrement dans l’une de ses poches. Ça va être un jeu d’enfant.
– Il faudra que tu t’approches suffisamment de lui pour lui tirer son portable, reprend Nasser. Nous sommes chez lui, ce soir, et il ne combattra pas. Il sera sans aucun doute aux abords du ring.
– Ouais, ça devrait le faire. Je vais le reconnaître, avec ses cheveux.
La haute silhouette du brun s’approche de moi. Nasser baisse son regard vers le mien.
– Tu t’en sens capable ?
Je redresse le menton, vexée par le doute qui traverse ses yeux.
– Bien entendu !
En fait, c’est lui qui semble mal à l’aise avec cette idée. « Perturbé » serait le mot juste.
– Quoi, t’as pas confiance en moi ?
Il hausse un sourcil moqueur.
– J’ai confiance en ton talent de voleuse.
– Et tu fais bien parce que je suis douée.
Il hoche plusieurs fois la tête.
Alors, c’est quoi, le souci ?
– Joue ton rôle. Vole pour moi.
Il tend la main dans ma direction, attendant que la mienne la rejoigne. Je n’hésite pas et mes doigts pressent les siens.
Nouvel électrochoc, qui me parcourt sans me demander mon avis.
– Et on sera quittes, dis-je.
– Et on sera quittes, souffle-t-il sans toutefois lâcher mes doigts. Jusqu’à ce que tu me défies une nouvelle fois.
Son large sourire d’enfoiré laisse apparaître ses dents. De longues secondes passent. Ni lui ni moi ne faisons un pas en arrière. La foule hurle à l’extérieur. Les choses sérieuses commencent. Je me recule et j’assiste à la métamorphose de Nasser en Hell. Il se redresse, fait rouler ses épaules et craquer son cou. Le délicieux enfer qu’il représente se dresse devant moi. Le roi des combats clandestins.
Une femme lève soudainement la tenture.
– Hell ? C’est à toi.
Puis elle repart aussi vite qu’elle est arrivée. Un dernier échange de regards avec Nasser. J’ai peur, mais j’ai aussi très envie de réussir.
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