Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 65 sur 65

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Toxic Hell

Extrait "Moving in with My Boss" de Mila Jensen

Découvrez Moving in with My Boss de Mila Jensen

 

MOVING IN WITH MY BOSS

 

Premiers chapitres du roman

 

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1

 

Ava

 

– Merde ! Merde ! Merde !

J’observe avec horreur l’auréole jaunâtre sur ma belle couette blanche.

– Hagriiid !

Le coupable lève la tête. Il me lance un regard vide, avant de retourner vaquer à l’une de ses activités favorites : se lécher les roupettes.

Saleté de chat ! J’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour où j’ai autorisé mon « colocataire » (comprendre par là mon squatteur de frère) à prendre ce stupide animal.

– T’as encore pissé sur mon lit !

Bien qu’il ne me prête aucune attention, je le pulvérise d’un regard assassin et le menace de l’index.

– Dès que je rentre de mes entretiens, je t’amène chez le véto ! On va voir si après ça tu continues à te prendre pour le king.

Je sors de ma chambre d’un pas furibond. Si je change mes draps maintenant, je serai définitivement en retard.

Sauf que ça va empester l’urine dans la pièce pendant des jours.

Je peste et rebrousse chemin pour ouvrir en grand la fenêtre. Je soulève ma couette souillée avec précaution et l’emporte dans le salon où je la jette, sans ménagement cette fois, sur mon idiot de frère qui est en train de petit-déjeuner, vautré devant la télé.

– Eh ! Qu’est-ce qui te prend, bordel ? T’as failli renverser mes céréales !

– Hagrid a encore pissé sur mes draps. Cet aprèm, je le ramène chez le véto pour le castrer. Et si tu oses t’interposer, je m’occuperai de tes couilles après ! C’est compris ?

Aussitôt, Ben se tient l’entrejambe dans une grimace apeurée.

– Comment t’es méchante, dès le matin ! Vilaine castratrice ! Normal que tu ne trouves pas de mec avec un comportement de sociopathe comme le tien. Faut que tu arrêtes ton obsession avec les couilles, sérieux. Ça devient chelou.

– Ce qui est chelou, c’est que tu ne piges pas que ce chat doit être castré. Sinon, il continuera à uriner partout pour marquer son territoire.

– Il ne se soulage que sur tes affaires, précise-t-il avec malice, ce qui redouble ma colère.

Pour une raison qui m’échappe, son chat ne cible que ce qui m’appartient. Cette constatation est aussi perturbante qu’agaçante.

Dans un élan de bravoure (ou de sottise extrême), Ben se lève, le poing brandi en l’air, et brame :

– Solidarité masculine ! Solidari…

Au même moment, je plisse les yeux, articule un couic couic, tout en mimant avec mes doigts une paire de ciseaux.

– … té… toute jolie habillée comme ça, finit-il par bougonner.

Courageux, mais pas téméraire. Du Benjamin tout craché.

J’adore mon frère. Vraiment. Néanmoins, depuis qu’il s’est installé chez moi pour une durée indéterminée, je me rends compte que je l’aime encore plus lorsqu’il est loin de moi. Étrange, non ?

Il a débarqué à New York il y a huit mois. Il aurait pu prendre un appartement n’importe où – contrairement à moi, l’argent n’est pas un souci pour lui. Cependant, il a opté pour la facilité : emménager chez sa grande sœur. Enfin, c’est ce qu’il s’emploie à me rabâcher. Je le soupçonne toutefois d’être ici par charité. Sans lui, je ne pourrais pas payer le loyer. C’est gentil de sa part, évidemment. Seulement, cela me renvoie à la médiocrité qu’est devenue ma vie depuis ma rupture avec Warren, plus connu sous le nom de Gros-connard ou Couilles-molles.

Vous connaissez la loi des séries ? Un jour, on perd ses clés de voiture, puis le lendemain son mec et, pour finir, son job.

Cette histoire m’aura au moins appris une chose : ne jamais égarer ses clés !

Ni mélanger le travail et le plaisir…

C’est un peu le risque lorsque l’on sort avec son patron. Le jour où la relation capote, le travail suit. Le moindre manquement qui, auparavant, était anodin, devient soudainement une terrible bévue impardonnable et on se fait virer sans préavis.

Depuis, je galère à trouver un nouvel emploi. Je vogue de petit boulot en petit boulot, ce qui me permet tout juste de couvrir mes dépenses quotidiennes, sans me garantir la stabilité dont j’ai besoin. Je sais que le marché est saturé dans ma branche, alors j’ai dû revoir mes exigences à la baisse. Jusqu’à ne plus avoir d’exigence du tout. J’accepte tout ce qui s’offre à moi.

Ainsi, l’ancienne assistante dentaire que je suis vient de postuler pour une place de toiletteuse pour chiens. Cela pourrait être sympa… si je n’éprouvais pas une angoisse terrible à l’idée d’être mordue. J’ai développé cette phobie vers mes 10 ans, à la suite d’une agression canine. Le basset des voisins m’a sauvagement attaquée tandis que je traversais leur pelouse pour récupérer mon ballon. Mes parents n’ont jamais voulu croire que ce gros saucisson pataud aux grandes oreilles pendantes ait pu se transformer en bête féroce. C’est pourtant le cas. S’il avait pu soulever sa graisse, il m’aurait probablement sauté à la gorge. Il s’est contenté du mollet, du coup. N’empêche, si d’un point de vue extérieur, la morsure pouvait sembler minime, je me souviens encore de la douleur ! Maintenant, je me méfie de tout ce qui porte des crocs, des canines pointues… ou des dents, de manière générale.

Heureusement, mon entretien suivant est plus dans mes cordes. Il concerne un poste de secrétaire dans une grande entreprise de construction. Je croise tout ce que je peux pour que ce rendez-vous aboutisse. Ce travail pourrait être ma lumière au bout du tunnel.

Après de laborieuses minutes de recherche, je finis par trouver un emplacement vacant où stationner, à l’angle de la 87th et de Columbus Avenue, non loin du salon de toilettage. Une sueur froide coule le long de mon échine, tandis que j’observe le grand néon bleu, en forme de chien des enfers, qui surplombe la vitrine et m’invite à faire demi-tour au plus vite. Mes intestins se tordent. Je tente d’apaiser ma peur par quelques exercices de respiration conseillés par mon psy. Inspirer par le nez, couper son souffle, pour le libérer ensuite par la bouche ; cette technique permet surtout de se concentrer sur autre chose que sur ce qui nous tracasse.

Malgré mes efforts, mes maux de ventre s’intensifient. Le stress a tendance à me provoquer d’affreuses coliques. Satané syndrome du côlon irritable !

Le cœur au bord des lèvres, je resserre mon foulard autour de mon cou avant de pousser la porte de l’enseigne.

– Bonjour, m’interpelle une jolie femme d’une quarantaine d’années, habillée comme une pin-up des années soixante. Je peux vous aider ?

– Je suis Ava Summer, nous nous sommes parlé au téléphone.

– Ah, oui ! Eh bien, approchez, n’ayez pas peur. (Je reste figée à l’entrée, incapable de franchir le seuil.) Je ne mords pas, rajoute-t-elle en gloussant.

C’est bon à savoir. Peut-elle en dire autant de ses compagnons à poils ?

– D’accord. (Je ne bouge toujours pas.) Mais… euh… vous ne mettez pas de muselière aux chiens ? Ce serait peut-être plus…

– Ce sont des habitués, me coupe-t-elle. Hein, Attila ?

Elle embrasse le museau du caniche royal qui est assis sur la table où elle se tient penchée.

C’en est trop pour moi. Il aurait pu lui bouffer le nez !

– Je suis désolée, mais je… je ne vais pas pouvoir…

Sans finir ma phrase, ni attendre de réponse, je m’enfuis à toutes jambes vers ma voiture.

Au moins, j’aurais essayé. Je me suis pointée au rendez-vous, c’est le plus important.

Je souffle pour tenter de calmer mes nerfs éprouvés. J’ai encore un entretien ce matin, et celui-là, je ne dois pas le rater. La musique de BTS à fond dans l’habitacle, je me déhanche au rythme de « Baepsae » pour me changer les idées et chante à tue-tête une version yaourtée des paroles. Plus les titres défilent, plus je m’enflamme comme si j’étais à un concert. Les pauvres garçons, je viens de massacrer leur album Young Forever, et mes chorégraphies improvisées m’ont valu quelques coups de klaxon. Ils sont marrants, les gens ! Qu’ils essaient de danser, coincés derrière un volant, avec en prime les entrailles qui battent la mesure, pour voir ! Eux aussi auraient du mal à garder leur concentration. Mon frère ne comprend pas pourquoi je m’obstine à vouloir conduire en ville, mais la voiture représente pour moi une forme de liberté. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’aime conduire, même dans les embouteillages. Ça me détend. Enfin, en temps normal. Puis, les transports en commun, très peu pour moi.

Bien décidée à mettre toutes mes chances de mon côté, j’arrive trente minutes en avance sur les lieux. Le siège social de l’entreprise est situé dans un de ces nombreux gratte-ciel du sud de Manhattan. Il doit faire une soixantaine d’étages au bas mot. À la réception, je demande M. Sutton. L’employé me fait signer un registre, puis m’indique l’étage de son bureau.

En raison du stress subi un peu plus tôt, mes intestins ne cessent de me tirailler. Je serais à la maison, je pourrais évacuer cette tension autrement qu’en soupirant ; ce n’est pas par ce côté que mon corps souhaite expulser l’air. Plus je me retiens, plus mon ventre se contracte douloureusement.

Non sans dépit, je regarde l’ascenseur bondé et me glisse à l’intérieur.

Bon, il ne me reste plus qu’à serrer les fesses.

Entre le septième et le vingtième étage, comme si les gens avaient entendu ma prière, l’ascenseur se vide. Je remercie le ciel tout en me dandinant ; je n’aurais pas pu me retenir encore très longtemps.

Une fois seule, je m’empresse d’appuyer sur le bouton de fermeture des portes, avant que quelqu’un n’ait la bonne idée de monter dans l’ascenseur, puis souffle de soulagement.

Les yeux fermés, je me décontracte jusqu’à sentir mes muscles fessiers se relâcher.

Je ne sais pas si c’est l’ascenseur qui agit comme une caisse de résonance, mais le bruit qui suit est aussi impressionnant que celui d’un tremblement de terre.

Je glousse, choquée par la puissance de mon pet.

– Oh, bordel ! C’était au moins un force dix !

Je prends une voix de présentateur sportif survolté :

– Mesdames et messieurs, nous venons d’assister à un grand moment d’anthologie ! Ce pet de compétition hisse directement M lle Avaaaaa Suuuummer à la première place du classement mondial. À n’en pas douter, cet exploit sera notifié dans le Guinness des records. On l’applaudit bien fooorrrt, s’il vous plaît !

Je m’esclaffe de plus belle, fière de ma prestation, mais note dans un recoin de mon esprit d’arrêter de traîner avec mon frère – il a une mauvaise influence sur moi.

Soudain, un son indistinct retentit à gauche derrière moi.

Je me retourne… puis hurle de terreur.

– Mais qu’est-ce que… Co… comment ? Par… par où ?

Je me sens blêmir. Les yeux écarquillés, j’observe l’homme apparu comme par magie. Il n’était pas là tout à l’heure, j’en suis certaine.

C’est sûr.

Obligé.

Je l’aurais remarqué.

Comment a-t-il réussi ce tour de passe-passe ?

Instinctivement, ma tête se lève en direction du plafond.

Je couine, d’une voix mal assurée :

– Vous venez d’arriver ?

L’explication la plus logique est celle du plafond. Il a dû ouvrir une trappe invisible pour se faufiler derrière moi tel un ninja.

De toute façon, il n’y a pas d’alternative.

Je ne peux pas imaginer que… Enfin, c’est impossible. Je veux dire, je l’aurais vu ; sa beauté est frappante qui plus est.

L’homme au regard bleu impénétrable me toise sévèrement.

– À votre avis ? gronde-t-il. Vous pensez que j’ai sauté du plafond ?

Oui, tout à fait.

À son expression renfrognée, mon espoir s’étiole. De plus, il n’est pas vêtu comme un ninja. Son costume sombre et ses chaussures vernies sont un indicateur qui ne trompe pas.

Merde !

Par désespoir, je reformule bêtement :

– Vous êtes là depuis longtemps ?

– Pourquoi ? Vous vous attendiez à ce que j’applaudisse ?

OK. Il a tout entendu.

De blêmes, mes joues virent au cramoisi.

Je regarde à nouveau le plafond ; cette fois, pour voir si je peux m’échapper.

Alors que j’échafaude un plan totalement saugrenu afin de me sortir au plus vite de cette situation affreusement gênante, un ding annonce l’ouverture des portes. Alléluia !

Sans plus réfléchir, je me précipite hors de l’ascenseur.

Mon Dieu, je n’ai jamais eu aussi honte de ma vie.

Et avec la veine que j’ai aujourd’hui, je ne suis pas au bon étage… Génial…

Je souffle. Cette journée ne finira-t-elle donc jamais ? Je ne voudrais pas jouer les pessimistes, mais je ne le sens plus du tout cet entretien. Avec toutes les tuiles qui viennent de se produire, ça ne présage rien de bon.

J’avise l’ascenseur d’un œil mauvais. Hors de question de remettre les pieds dedans. Je ne veux plus jamais croiser l’homme témoin de mes problèmes intestinaux. Je peux affirmer sans risque que ma performance ne l’a pas impressionné dans le bon sens du terme.

Il me reste deux étages à monter, les escaliers feront l’affaire.

Malgré les désagréments survenus, je me présente au bureau de M. Sutton avec plus de vingt minutes d’avance. La secrétaire, dont le ventre arrondi annonce une naissance prochaine, m’informe qu’il est en rendez-vous et m’invite à patienter sur l’un des sièges disponibles. Je m’assois et sors mon téléphone pour passer le temps. Candy Crush, me voilà ! Ce jeu est censé nous détendre, il aurait plutôt l’effet inverse sur moi. Je suis bloquée depuis trois semaines au niveau 1945.

Allez, si je réussis ce niveau, j’aurai le job !

Raté ! Mes cinq vies n’ont pas suffi. Putain de niveau cauchemardesque !

Je ne sais pas pourquoi, j’ai la manie de me lancer des défis débiles et de croire qu’ils impacteront mon futur. Je me demande si je suis la seule à faire ça ?

– Mademoiselle Summer ? M. Sutton vous attend, m’indique la secrétaire.

Je me redresse. Un homme sort en flèche du bureau. Il semble carrément remonté. La tête basse, il marmonne une litanie de mots incompréhensibles. J’espère que ce n’est pas M. Sutton qui l’a mis dans cet état.

Une sorte de grognement flippant me parvient depuis la pièce close.

– Mademoiselle ? Vous feriez mieux d’y aller, M. Sutton n’aime pas attendre.

Je déglutis. J’ai l’impression de pénétrer dans l’antre d’un ours en quête de chairs fraîches. J’espère qu’il est un minimum civilisé et qu’il ne mord pas – au sens propre du terme – son personnel.

J’ouvre la porte et lance un timide bonjour, puis m’approche à pas feutrés de l’homme assis derrière un immense bureau en verre. Il me détaille de la tête aux pieds pendant ce qui me semble être une éternité, avant de me rendre mon bonjour.

Cheveux châtain foncé, coupe courte et soignée, yeux marron vert, entre 30 et 35 ans. Plutôt bel homme. Ne voulant pas me montrer aussi grossière que lui, je stoppe rapidement mon inspection.

Je me présente :

– Ava Summer, je viens pour le poste de secrétaire.

– Vous vous appelez Summer ? Et vous l’avez caché où le soleil ? s’enquiert-il sèchement. Quinze jours qu’il pleut non-stop, tu parles d’un été !

Je m’abstiens de lui faire remarquer que nous ne sommes pas encore en été… Ceci explique peut-être cela.

Et puis sa repartie puérile, digne d’un niveau de cour de récréation, il peut se la fourrer où je pense. Toutefois, je garde mon sang-froid. Rien ne m’atteint.

« Je suis un arbre dont les branches centenaires me protègent. »

Parfois, je me demande ce que fume mon psy…

Je tente un sourire qui se transforme en grimace de constipation, tant je suis crispée.

– Désolée, je n’ai aucune influence sur la météo.

– Humpf ! J’espère que votre CV n’est pas aussi mensonger que votre nom.

– Le nom de famille ne définit pas la personne, sinon nous serions entourés d’un nombre incalculable de « Tête-de-bite » et de « Couilles-molles ».

Oh, merde ! Mon filtre vient de se barrer rejoindre le soleil à Miami.

Ses yeux s’arrondissent. Les miens aussi. Je ne sais pas lequel de nous est le plus surpris.

– Excusez-moi, je suis navrée. Je ne sais pas ce qui m’a pris. La matinée a été difficile et… et…

Son silence ne m’aide pas, là. Il pourrait prendre la relève, me sortir de l’embarras. Mais non.

– Et… je connais le chemin de la sortie…

Autant arrêter les dégâts de suite. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Cette journée est moisie, je n’en tirerai rien de bon.

Je pivote pour attraper la poignée lorsqu’il m’interpelle :

– Attendez. Vous cherchez toujours un travail ?

Une étincelle d’espoir renaît.

– Oui. J’ai le poste ?

Je peine à masquer mon excitation. Ainsi que mon incrédulité.

– Hum… non. (Douche froide.) Néanmoins, je lis sur votre CV que vous avez été bénévole dans l’association Un enfant, un sourire. Cela signifie donc que vous aimez les enfants ?

Je fronce les sourcils, ne comprenant pas où il veut en venir.

– C’est… exact.

Il m’offre un large sourire, sa mauvaise humeur envolée.

– OK. (Il griffonne sur le carnet posé devant lui, puis arrache la feuille qu’il me tend.) Allez à cette adresse de ma part et demandez Helen Montgomery. Helen Montgomery, c’est compris ? Surtout ne demandez pas le propriétaire, il est… occupé, en ce moment. C’est mon beau-frère, il cherche une gouvernante pour ses enfants et c’est urgent. Helen prend sa retraite à la fin du mois, elle aura juste le temps de vous former. (Son regard pétille d’un éclat qui me met mal à l’aise.) Vous conviendrez parfaitement.

 

***

 

De retour à l’appartement, je balance mes chaussures avec lassitude et pousse un long gémissement en enfilant mes pantoufles, puis je m’affale sur le canapé. Je suis éreintée. Je n’ai même plus la force d’amener Hagrid chez le vétérinaire. Ce dernier en profite allègrement. Il s’est installé face à moi, pile devant la télé, et se lèche consciencieusement, l’air de dire : « Elles sont toujours là, hé, hé ! »

Je grimace en secouant la tête.

– « Hé, hé ! » C’est ça, fait le malin ! Bientôt, je les mangerai agrémentées d’une petite sauce au vin rouge.

– Ava ! intervient mon frère. Laisse les couilles de mon chat tranquilles et va te trouver un autre passe-temps !

– C’est lui qui me nargue depuis tout à l’heure !

Comme s’il comprenait qu’on parle de lui, Hagrid dresse l’oreille dans ma direction. Ses iris ocre cernés de noir lui confèrent un regard que je qualifierais de diabolique. Mon frère ne l’a pas nommé comme le géant de Harry Potter pour rien. Hormis le fait que Ben soit un Pottermania, son chat est le portrait craché de Rubeus Hagrid. Ses poils sont roux foncé, longs et frisés, ce qui donne l’impression qu’il porte une barbe.

– Tu ne m’as pas parlé tout à l’heure au téléphone d’un autre rendez-vous pour du taf ? Baby-sitter, un truc dans le genre.

– C’est gouvernante, pas baby-sitter. Et non, je n’irai pas. Ma journée a été suffisamment merdique. Je ne vais pas en rajouter. En plus, ce n’est même pas dans l’État de New York, mais dans le Connecticut. T’imagines ? Je ne vais pas me farcir plus de cent kilomètres pour du vent.

– Tu loupes peut-être la chance de ta vie.

– Ou pas… Je vais plutôt me mettre en pyjama.

– Il n’est que quinze heures, t’abuses. Attends au moins que le soleil se couche.

C’est l’hôpital qui se moque de la charité. Mon frère est en jogging du matin au soir. Il a le survêtement de nuit et celui de jour. Enfin, c’est ce qu’il dit. Moi, je vois toujours un truc gris difforme, à la propreté douteuse. Son boulot, Web designer en free-lance, lui permet de travailler depuis le salon. Pratique.

Je n’ai pas cette chance et le tailleur que je porte n’est pas des plus confortables. Rien de mieux qu’un pyjama en pilou.

Avant de me changer, je passe aux toilettes. Mon téléphone en main, je lance une nouvelle partie de Candy Crush, même si je sais que ce n’est pas demain la veille que je vaincrai ce niveau.

Allez, si je gagne, c’est qu’il faut que j’aille voir cette Helen Montgomery.

Mon cœur s’emballe lorsque je constate qu’il ne me reste que trois coups à jouer et seulement deux blocs de gélatine à dégommer. C’est jouable. C’est carrément jouable, d’autant plus que j’ai en ma possession un booster qui me permet d’éliminer le bloc de mon choix. D’un doigt nerveux, je sélectionne la sucette, puis effectue un déplacement qui, je l’espère, me permettra de gagner la partie.

Yes ! Réussi !

J’exulte.

– Oh, bordel ! C’est qui la championne ? C’est qui, hein ?

– Tout va bien là-dedans ? me questionne Ben. Dois-je m’inquiéter ?

Une fois décente et les mains lavées, je déverrouille la porte.

– Changement de programme. Je vais choper ce job !

Quelques minutes plus tard, je rentre les coordonnées de l’adresse dans mon GPS et prends la route, plus motivée que jamais.

Ce matin était un faux départ. Dorénavant, les compteurs sont remis à zéro. La chance a tourné, ma partie gagnée est un signe.

– Qui c’est qui va tout déchirer ? C’est moi ! Bonjour, je suis la gouvernante de monsieur… (Merde, je ne connais pas son nom. Peu importe !) de monsieur le beau-frère de M. Sutton. Que puis-je pour vous ?

Je m’entraîne ainsi tout le long du trajet. Malgré la circulation relativement fluide, il me faut plus d’une heure pour parvenir à destination.

À l’Interphone, je précise le but de ma venue et demande à voir Mme Montgomery. Le portail s’ouvre. Le cœur fébrile, je pénètre dans la propriété en roulant au pas. Après quelques mètres, je me gare et découvre une gigantesque demeure.

Mon Dieu, combien de personnes vivent ici ? me dis-je en sortant de mon véhicule.

Impressionnée par la taille de la villa, j’hésite à monter les quelques marches qui mènent à l’immense porte d’entrée, abritée par une arche tout aussi imposante.

Un raclement de gorge derrière moi me tire un glapissement.

– Je peux vous aider ?

Je me retourne.

Et hurle de terreur.

– Mais qu’est-ce que… Co… comment ? Par… par où ?

À défaut de plafond, je tends le cou vers le ciel.

C’est une blague ? Rassurez-moi et dites-moi que c’est une blague !

Il ne peut pas être là.

Pas lui !

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2

 

 

Seth

Quelques heures plus tôt…

 

Helen, ma gouvernante, m’a supplié de faire un effort et de laisser une chance aux candidats et candidates qui se présentent pour prendre sa suite. Sauf qu’aucun d’entre eux ne convient pour le poste. Ce matin en apporte une nouvelle preuve. Je n’ai pas pour habitude de juger les gens sur leur apparence, néanmoins, certains comportements sont rédhibitoires. La femme qui se dresse devant moi, habillée comme si elle sortait d’un dîner de gala, en tenant nonchalamment une cigarette entre ses doigts, est un exemple parfait. Je ne connais pas ses motivations, mais elle n’est visiblement pas là pour l’annonce. Qui se pointerait à un rendez-vous professionnel, la clope au bec ?

– Bonjour monsieur Manning, minaude-t-elle d’une voix qui m’irrite aussitôt les tympans. C’est M. Sutton qui m’envoie. Il m’a dit que vous aviez besoin d’une femme pour diriger ce somptueux domaine.

Elle papillonne des cils tout en me dévorant du regard.

Je tique.

D’une femme ?

– Il y a un malentendu, je crois. C’est une gouvernante que je recherche.

Comme les quatre filles précédentes, j’ai la désagréable sensation qu’elle postule pour une place dans mon lit et non pour s’occuper de mes enfants.

J’en ai ma claque de tous ces entretiens qui n’avancent à rien. Pourquoi Helen veut-elle prendre sa retraite ? Je suis conscient que son travail nécessite beaucoup d’énergie et qu’à son âge elle n’a plus forcément la capacité de gérer une si grande maison ni de s’occuper des enfants. Néanmoins, elle devrait savoir qu’elle est irremplaçable. C’est le pilier de la demeure ; sans elle, les fondations déjà ébranlées risquent de s’effondrer. Elle prend soin de notre famille depuis quatre décennies ; à mes yeux, elle est bien plus qu’une gouvernante. Seulement, il y a des choses que l’on pense immuables, alors qu’elles ne le sont pas.

– Désolé pour le dérangement, l’entretien est terminé.

Marre de ces conneries…

Je congédie la postulante sans autre explication et interpelle Helen pour qu’elle la raccompagne jusqu’à la sortie.

– Mais enfin… Attendez ! Monsieur Manning !

Je renâcle et me détourne sans un mot de plus.

Je dois impérativement m’entretenir avec Greg. Je cherche une nounou pour mes enfants, pas quelqu’un pour partager ma couche. Qu’est-ce qui lui traverse la caboche à cet idiot ?

– Je suppose que je n’ai toujours personne à former pour me remplacer ?

Helen se plante devant moi, une expression que je lui connais bien sur le visage.

– Si tu insinues que je n’y mets pas du mien, tu fais erreur.

– Je sais bien, mon p’tit. Ne vous découragez pas, on trouvera la perle rare, j’en suis convaincue.

Si cela continue, je vais devoir me résoudre à appeler M&H, une agence spécialisée dans le recrutement de personnel de maison. Dans leurs fichiers ne figurent que des employés triés sur le volet et hautement qualifiés. Cela paraît idéal sur le papier, et ça l’est pour de nombreux parents, sauf que ça ne me convient pas. Pas pour mes enfants. Je veux qu’ils vivent ancrés dans ce monde et non dans une bulle dorée, bercés par l’argent de papa. Or, pour avoir eu un aperçu chez des connaissances, la formation de ce personnel ne correspond pas à mes attentes. Je veux quelqu’un de proche de mes enfants, qui aime et prend plaisir à s’en occuper, et non une personne froide, distante, qui connaîtra tout sur les us et coutumes de la haute société, mais en aura oublié la chaleur d’une étreinte. Voilà pourquoi j’ai laissé Greg se charger du recrutement en amont. Pour je ne sais quelle raison, cela lui tenait à cœur et j’avoue qu’au départ, j’espérais que personne ne conviendrait. Ainsi cela inciterait Helen à rester ne serait-ce qu’une année supplémentaire. C’est égoïste, je sais. Néanmoins, depuis que j’ai enfin accepté l’idée d’engager réellement une gouvernante, les critères de sélection de Greg m’apparaissent au grand jour.

– Il faudrait pour cela que Greg arrête de jouer les entremetteurs. Que ça lui plaise ou non, je suis marié ! Et cet état de fait ne changera jamais. Sa volonté de me caser avec une autre me met hors de moi.

Les yeux d’Helen s’emplissent de tristesse.

– Il ne veut que votre bonheur.

Je n’aime pas la voie que prend cette conversation. Alors, comme à mon habitude, je m’esquive sans un mot et pars m’enfermer à double tour dans mon bureau ; le seul endroit où je ne sens pas les regards tantôt peinés, tantôt accusateurs de mon entourage. Qu’ils me foutent la paix ! Ce sont mes choix, mes décisions.

Je m’empare de mon téléphone afin d’envoyer un message à Greg.

 

[Je passe te voir d’ici une heure. J’ai à te parler.]

[Pas dispo, j’ai des RV toute la matinée.]

 

qui requiert ton approbation.]

 

[Non, vraiment, pas aujourd’hui.]

 

[Je passe des entretiens pour remplacer Abby.]

 

[Seth ?]

 

[Putain, Seth !]

 

Si je ne détestais pas autant les émojis, je lui enverrais un doigt d’honneur afin qu’il saisisse au mieux mon état d’esprit. J’occulte ses derniers messages et fonce au siège social de son entreprise. S’il a des rendez-vous toute la matinée, cela signifie qu’il sera dans les locaux, non sur le terrain.

– Monsieur Manning, me salue la secrétaire à mon arrivée.

Elle se tient debout devant la porte du bureau, tel un chien de garde qui empêcherait toute intrusion.

À coup sûr, Greg l’a informée de ma probable visite et lui a donné des consignes.

– La grossesse vous va à ravir, Abby.

– Merci. (Ses pommettes rougissent.) M. Sutton est en rendez-vous. Je vais devoir vous demander de patienter…

– Je ne crois pas, non.

Déterminé, je la contourne sans difficulté et ouvre en grand la porte, sans prendre la peine de frapper au préalable.

En constatant ma présence, Greg secoue la tête, irrité. Il me lance un regard peu amène tandis que son interlocutrice me dévisage, intriguée.

– Excusez-moi, madame… Votre entretien est terminé. M. Sutton vous recontactera dès que possible. Vous pouvez disposer.

Troublée par mon intervention, elle obéit tel un automate sans poser de question.

– Je t’avais dit de ne pas venir, s’agace mon beau-frère.

Greg soupire, un air las sur le visage.

Soudain, ses sourcils se froncent tandis qu’il m’observe avec attention.

– Pourquoi tu es tout décoiffé ? (Son expression se fige.) Tu as batifolé dans l’ascenseur ?

– Je sais que tu aimerais, mais non. (Je passe mes doigts dans mes cheveux.) Je viens de recevoir un Tomahawk en pleine face. Une fille… ou plutôt un monstre péteur, a lâché une énorme caisse dans l’ascenseur. Ça a de quoi décoiffer, conclus-je, pince-sans-rire.

– Tu déconnes ? s’esclaffe-t-il.

Je secoue la tête.

– Je ne suis pas du genre à plaisanter, tu devrais le savoir.

– C’est la meilleure, celle-là ! rit-il plus fort. Elle était jolie au moins ?

– T’es sérieux ? Tu penses vraiment que j’ai regardé ? Avec un cul capable de produire un son pareil, je ne me suis pas attardé sur son physique. En plus, je pense qu’elle n’avait pas toute sa tête. Ses réactions étaient étranges ; elle se félicitait de son exploit.

À présent, Greg est écroulé sur son bureau et rit à gorge déployée.

Au moins un que ça fait marrer.

Je commente d’une voix sèche :

– Ravi que ça t’amuse !

– Oh, détends-toi un peu, Seth ! (Il ricane.) Pète un coup, ça ira mieux.

– Tu sais ce qui pourrait me détendre ? Que tu prennes au sérieux le recrutement de ma gouvernante. C’est toi qui as voulu t’en occuper, je te rappelle ! Alors pourquoi j’ai l’impression que l’unique chose qui t’intéresse, c’est de me caser ? Je cherche une gouvernante, Greg, pas une femme !

– Eh bien, tu devrais ! s’énerve-t-il à son tour.

– Je suis marié.

– Non, tu es…

– Marié et fidèle !

– Mais c’est pas possible d’être aussi entêté ! Tourne la page, bordel ! Tu fais du mal à tout le monde, ainsi.

– Tu n’as pas ton mot à dire là-dessus. C’est ma décision.

– C’est de ma sœur dont on parle, Seth !

– Alors cesse de vouloir me mettre dans les bras d’une autre.

– Putain ! hurle-t-il en balançant je ne sais quoi à travers la pièce. Combien de temps ça va durer encore ce cirque ? C’est… malsain.

– Fais gaffe à ce que tu dis, Greg ! Je t’aime bien, alors ne m’oblige pas à te foutre sur la gueule. À partir de maintenant, je me passerai de tes services. N’interviens plus dans ma vie, que ce soit pour me trouver une nounou ou une compagne.

La tête basse, je sors du bureau en fulminant.

Mon humeur ne s’arrange pas au fil des heures. Certains jours, j’ai l’impression que l’obscurité va m’engloutir ; sans mes enfants, elle m’aurait sûrement submergé. La tristesse, la culpabilité, le regret, tant de sentiments qui me rongent au quotidien.

Puisque je suis descendu à New York sans mon chauffeur, j’envisage de conduire sans destination précise dans l’espoir d’évacuer un peu de ma tension. Mon emploi du temps est quasi vide, de toute façon. Depuis quelque temps, je ne passe presque plus au bureau. Ces murs me rappellent des souvenirs bien trop douloureux. Je me suis délesté, au fil des mois, de pas mal de responsabilités également. Avant, nous étions deux à gérer notre enseigne de cosmétiques biologiques ; seul, mon intérêt s’est émoussé. Je songe même à revendre, j’ai déjà deux trois acheteurs potentiels. Néanmoins, avec notre récente entrée en bourse, un changement dans la direction ne serait pas judicieux dans l’immédiat. Alors, je patiente, pour le moment.

Comme à chaque fois que mes nerfs sont trop à vif, ma balade se termine soit dans une salle de sport, soit dans le premier troquet qui croise mon chemin. Le sport et l’alcool me permettent, chacun à leur manière, d’évacuer mon stress. Pour aujourd’hui, ce sera la boxe. Je me sens d’humeur bagarreuse, allez savoir pourquoi.

Une fois mon sac de sport sorti du coffre, je me dirige d’un pas leste vers le bâtiment.

J’attaque l’entraînement par le tapis de course, puis la corde à sauter, cogne pendant plusieurs longues minutes dans un sac de frappe et enfin je termine par un peu de sparring sur le ring. Ce n’est pas un combat à proprement parler, le but n’est pas de se foutre sur la gueule, néanmoins, les sensations sont identiques. Je me défoule, tout en apprenant de nouveaux enchaînements. La sueur me coule dans les yeux et, bientôt, mes muscles fatiguent.

Lorsque je fais enfin une pause, l’après-midi est déjà bien avancée. Je suis harassé, ma tête est vide, mon esprit tranquille. J’aime cette sensation, quand cette plénitude m’envahit.

***

 

De retour à la maison, la réalité me rattrape. Une femme se tient devant l’arche de l’entrée principale. Je n’ai pas l’habitude de recevoir des visiteurs, encore moins des visiteuses, je suppose donc que c’est une autre candidate pour le travail à pourvoir.

Au moins, ses habits sont appropriés…

Quoique !

Je fronce les sourcils.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

Je cligne des yeux afin de vérifier que je ne suis pas victime d’une hallucination. Non, c’est bien ça. Elle porte des mules en forme de lapin rose avec son tailleur.

Je soupire. Ce serait trop demander d’avoir, rien qu’une fois, une personne normale qui se présente ?

Je me racle la gorge et demande :

– Je peux vous aider ?

La femme couine telle une souris apeurée, se retourne et… pousse un cri d’effroi.

– Mais qu’est-ce que… Co… comment ? Par… par où ? bégaye-t-elle, en totale panique.

Sa réaction me déstabilise, mais pas autant que ses paroles et sa voix qui me semblent étrangement familières.

Elle lève les yeux en direction du ciel, me lance un regard trouble, puis tend à nouveau le cou vers le ciel.

Oh, putain ! C’est la fille de l’ascenseur !

– Vous me suivez ? m’accuse-t-elle alors.

C’est la meilleure. Moi, je la suis ?

Pense-t-elle que je suis un pervers fétichiste de femmes péteuses ?

Je réplique durement :

– Je vous retourne la question ! Qu’est-ce que vous fichez ici ?

Elle pointe le menton vers le haut, essayant de reprendre contenance.

– Je suis venue voir Helen Montgomery.

J’arque un sourcil.

– Pour le poste de gouvernante ?

– C’est ça. (Toute une palette d’émotions traverse son visage.) Vous aussi ? demande-t-elle avec ce qui semble être une pointe d’espoir.

– Moi aussi, quoi ?

– Vous êtes ici pour… pour le poste ! Hein ? Et après, vous allez repartir et… rentrer chez vous.

Je suis son regard qui se plante à nouveau dans le gris du ciel.

OK. J’ai compris. Son pet, il est aussi au casque.

Au moment où je m’apprête à la renvoyer manu militari chez elle, la porte s’ouvre sur une Helen rayonnante.

La fille pousse un soupir de soulagement.

– Vous êtes Helen Montgomery ?

– Tout à fait. Entrez, mon p’tit.

Je fais de gros yeux à Helen en secouant la tête, les siens m’intiment au silence, tandis qu’elle poursuit :

– Vous allez être trempée comme une soupe autrement.

Je grommelle :

– Il ne pleut pas.

Néanmoins, les premières gouttes s’écrasent déjà sur les dalles de l’allée. Helen me lance un regard entendu. Je déteste quand elle a raison.

Miss péteuse hésite un instant, un pied sur la marche ; j’en profite pour me glisser devant elle.

– Eh ! s’insurge-t-elle. J’étais là avant ! Vous attendez votre tour, nanmého !

Elle me donne un coup de coude, puis grimpe les escaliers à toute vitesse.

– Je viens pour le poste de gouvernante, précise-t-elle à Helen, et j’étais là avant ce malotru.

La surprise se peint sur les traits d’Helen, avant qu’un léger gloussement s’échappe de ses fines lèvres cernées de rides.

– Vous êtes rafraîchissante.

– Complètement folle, oui.

J’ai parlé dans ma barbe, malgré cela, leurs têtes pivotent vers moi.

– C’est M. Sutton qui m’envoie, poursuit miss péteuse.

– QUOI !

Mon exclamation furieuse lui tire un glapissement étranglé.

Comment ce connard a-t-il réussi à retrouver la fille de l’ascenseur ? Si je n’étais pas si en colère, je serais impressionné par ce tour de force.

– Ou… oui, souffle-t-elle. Il m’a précisé que son beau-frère cherchait…

– Je suis son beau-frère !

– Non !

– Si !

– Non. (Elle s’agite, nerveuse.) Non, c’est impossible, insiste-t-elle. Vous êtes…

Je la coupe sèchement :

– Je sais encore qui je suis !

Elle n’est pas croyable, cette fille !

– Pourtant, j’ai gagné ma partie de Candy Crush, soupire-t-elle, affligée. Je ne comprends pas, la scoumoune était censée être derrière moi.

Helen hausse les épaules dans ma direction, l’air de dire : « Je n’ai aucune idée de ce qu’elle baragouine. »

Nous l’observons, médusés, s’emparer de son téléphone et s’acharner dessus en grognant.

– Je peux savoir ce que vous faites ?

– Je désinstalle ce maudit Candy Crush. (Elle nous dévisage tour à tour.) Voilà, c’est fait. Maintenant, je vais rentrer chez moi et… me bourrer la gueule pour noyer ma honte. Si vous voulez bien m’excuser.

C’est alors que je remarque pour la première fois ses grands yeux. Ils brillent sous l’humidité des larmes qu’elle tente de contenir, ce qui fait ressortir le bleu profond de ses iris.

– Attendez, s’écrie Helen. Hors de question de vous laisser repartir dans cet état, n’est-ce pas monsieur Manning ? (Si elle pense me culpabiliser ainsi, elle se trompe.) Je vois bien que vous êtes toute chamboulée. En plus, il pleut à verse. Venez plutôt à l’intérieur et dites-moi votre petit nom.

Je siffle entre mes dents :

– Elle s’appelle Ava Summer, et elle s’en va.

Encore une fois, les têtes se tournent vers moi. Miss péteuse est sur le point de défaillir.

– Com… comment connaissez-vous mon nom ? s’alarme-t-elle.

J’ai vraiment l’impression qu’elle me prend pour un psychopathe, alors que c’est elle la folle ici.

– Certes, je n’ai pas applaudi, néanmoins, j’ai des oreilles et une bonne mémoire. « Ce pet de compétition hisse M lle Avaaaaa Suuuummer directement en… »

– C’est bon ! m’arrête-t-elle. Je… (Elle soupire.) Vous n’avez pas un endroit discret dans votre immense jardin où je pourrais m’enterrer ? N’importe quel petit trou fera l’affaire, vraiment, je ne ferai pas ma difficile.

– Cesse de la taquiner, me houspille Helen. Venez, nous allons discuter un peu.

Houla ! Il vaut mieux que j’intervienne de suite pour mettre mon veto.

– Hors de question qu’elle s’occupe de mes enfants. Cette fille a visiblement un problème mental.

– Pas du tout ! Je ne vous permets pas ! s’offusque aussitôt l’intéressée. Ce n’est pas parce qu’il s’est produit un léger incident dans l’ascenseur que cela fait de moi une attardée. Tout le monde pète à ce que je sache !

– Mais tout le monde ne s’en félicite pas. Et tout le monde ne vient pas non plus à un entretien d’embauche avec des chaussons en forme de lapin.

– Noooon !

Son cri désespéré me tire presque un sourire, tandis qu’elle se penche pour lorgner ses pieds.

– Pourquoi ?

Elle tend les mains au ciel.

– Pourquoiii ?

Cette fois, mon sourire est plus franc. Difficile de ne pas s’amuser de la situation.

Ma gouvernante hoquette. Cependant, son regard n’est pas rivé sur les pantoufles d’Ava, mais sur moi. Elle pose une main sur sa poitrine, tandis que ses traits s’illuminent.

Lorsqu’elle s’adresse à Ava, sa voix n’a jamais été aussi chaleureuse :

– Allons, allons, ce n’est pas si grave. Mon instinct me souffle que vous êtes la candidate idéale pour ce poste.

– Ton instinct est aussi détraqué que ton taux de glycémie.

Elle saisit Ava par le coude pour l’entraîner vers le séjour.

– Ne vous inquiétez pas, il aboie plus qu’il ne mord.

– Parce que ça lui arrive de mordre ? s’affole-t-elle, le timbre tremblant.

Je perçois le gloussement d’Helen en réponse.

J’ouvre la porte de mon bureau, me dirige vers la desserte pour me servir un verre de scotch que j’avale d’une traite.

Qu’on me pende haut et court si cette femme devient ma gouvernante ! Toutefois, pour une raison que j’ignore, elle semble plaire à Helen. C’est la première fois qu’une des candidates retient son attention, et cela, sans même amorcer la moindre conversation. Heureusement que c’est encore moi qui ai le dernier mot ! Qu’elle discute avec elle tout son soûl si ça lui chante, cela ne changera pas mon opinion.

Ma décision est prise : miss péteuse n’approchera pas mes enfants.

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3

 

Ava

 

À peine ai-je ouvert la porte de l’appartement que mon frère bondit à ma rencontre.

– Alors, comment s’est déroulé ton entretien ? C’est dans la poche ?

– Dans le fumier, plutôt.

– Ils ne t’ont pas engagée ? s’indigne-t-il. Pourtant, tu es douée avec les gosses.

– C’était horrible.

– Pire que chez la toiletteuse ?

Je hoche la tête.

– Il m’est arrivé un incident ce matin, que j’ai omis de mentionner. Si je te raconte, il faut que tu me jures avant de ne pas te moquer ! Ni d’en parler à qui que ce soit ! Tu m’entends ?

– Tu m’intrigues. Vas-y, déballe.

– Promets-moi avant de ne rien dire à personne et de ne pas rire… Enfin, tu peux rire, mais dix minutes, pas plus.

– C’est bon, ma curiosité est piquée. Accouche, Ava. T’as fait quoi comme connerie ?

D’une voix tendue, je lui explique l’épisode de l’ascenseur.

Par deux fois, je songe à appeler les secours de crainte que mon frère ne s’étouffe tant il rit fort. Mes nerfs lâchent. La journée a été si épouvantable que je finis à mon tour par céder à l’hilarité.

Entre deux éclats, je lui narre la suite de mes péripéties.

– Naaaaan ! C’est lui, le beau-frère qui cherche une gouvernante ?

Je crois que Ben va trépasser d’un instant à l’autre.

– Et pour couronner le tout, j’ai oublié d’enfiler mes chaussures avant de partir. Regarde.

Je lui désigne mes beaux chaussons Cooky, en forme de lapin rose,

symbole de mon amour pour Jeon Jungkook, le 1 maknae de BTS, qui aujourd’hui ne m’aura pas porté chance, malheureusement.

– Du coup, il en a déduit que j’étais folle à lier.

Mon frère est en apnée, pris d’un fou rire magistral. Des larmes roulent sur ses joues écarlates, tandis qu’il se tient le ventre, le corps à demi plié.

– Pense à respirer de temps en temps, frangin, je ne voudrais pas que tu clamses dans mon salon. (Je soupire.) Bref, autant dire que la probabilité d’être embauchée avoisinait le néant. De toute façon, s’il n’avait pas refusé, c’est moi qui l’aurais fait. Tu m’imagines travailler sous ses ordres après ça ?

Les dix minutes d’amusement sont écoulées depuis longtemps, néanmoins, Ben est incapable de se ressaisir. Dès qu’il me regarde, un gloussement s’échappe de ses lèvres.

C’était à prévoir. J’en aurais fait de même à sa place.

Heureusement pour moi, le ridicule ne tue pas. Puis, il faut relativiser, ce n’est pas comme si j’allais être amenée à revoir ce M. Manning… Alors, ses considérations à mon égard m’indiffèrent ! Qu’il me prenne pour une simple d’esprit ou une grosse dégueulasse, je m’en fiche. Après tout, je n’en pense pas moins de lui. Sur son front, au marqueur rouge, on peut y lire : connard imbu de soi. Je suis assez perspicace pour cerner les gens, et lui et moi ne jouons pas dans la même catégorie.

***

 

Les jours qui suivent, je reprends mon train-train quotidien qui consiste à : éplucher les petites annonces, courir dans toute la ville pour des entretiens, faire chou blanc et rentrer chez moi, éreintée. Qui a affirmé qu’être au chômage était reposant ?

Néanmoins, trois semaines après ce que j’ai désigné comme Le-jour-dont-on-ne-doit-pas-reparler, ma vie prend malgré moi un tournant à cent quatre-vingts degrés. La raison ? Mon frère s’est trouvé une copine. Une annonce qui peut paraître anodine, s’il n’avait pas voulu emménager avec elle aussitôt !

Tandis que je l’aide à emballer ses affaires (un bric-à-brac de vieilles choses récupérées pour la plupart dans la rue), je lui demande :

– Pourquoi tu es si pressé ?

Je ne pose pas ma question uniquement par égoïsme. Certes, son départ va m’amputer de sa part de loyer, et ce n’est pas du tout le moment, cependant, je m’inquiète réellement de cette brusque décision. C’est irréfléchi, insensé. Or, on peut l’accuser de beaucoup de choses, mais agir ainsi ne lui ressemble pas. C’est moi la fonceuse de la famille qui ai pour habitude de me fourrer dans les ennuis jusqu’au cou.

J’insiste devant son silence :

– Tu la connais à peine, en plus !

Jamais je n’aurais imaginé que son déménagement me causerait autant de mélancolie. Les trois quarts du temps, il me court sur le haricot, seulement quand je rentre le soir, après une journée de déroute, il est celui qui me réconforte. Sans son soutien, j’ai peur de m’effondrer.

– Elle me plaît.

– Le petit facteur qui dépose mon courrier le matin me plaît aussi, ce n’est pas pour cela que je pars m’installer chez lui.

– Il ne voudrait pas de toi, de toute façon.

– Qu’est-ce que tu en sais, hein ? Si ça se trouve, il me kiffe en secret !

Ben s’approche de moi pour me saisir par les épaules.

– Ava, c’est la femme de ma vie.

– Comment peux-tu être aussi catégorique ?

– Parce que je le sais, c’est tout. Il y a parfois des choses qui ne s’expliquent pas. Elle et moi, on est complémentaires. Un peu comme ce

Kinder Surprise ! s’exalte-t-il en déballant la friandise illicite2 qu’il a ramenée de son dernier voyage d’Europe.

Comme s’il tenait entre ses mains un trésor inestimable, il décolle avec une précaution exagérée les deux parts de l’œuf sans casser le chocolat, puis ouvre la petite boîte jaune pour me montrer son contenu.

– Tu vois, elle est la notice et moi le jouet. Dès qu’elle est entrée dans ma vie, j’ai eu la sensation d’avoir enfin trouvé ma moitié.

Merde, maintenant, je suis jalouse. Je soupire :

– Et moi, tu crois que je suis la notice de quelqu’un ?

– Bien sûr ! Il faut juste trouver à quel meuble Ikea tu corresponds.

– Pourquoi je serais la notice d’un meuble Ikea et pas celle d’un Kinder ?

J’ai acheté il y a peu une étagère de la célèbre enseigne suédoise pour ranger mes albums, sauf qu’après des heures de lutte acharnée, on a dû se rendre à l’évidence : il fallait un bac +10 en décryptage, montage et vissage. Y a que des Européens pour inventer des trucs pareils…

– Ta notice à toi, elle comporte dix-huit pages recto verso et est écrite en hiéroglyphes. Seul un expert peut la déchiffrer. Un peu comme ton étagère, ricane-t-il.

– Génial ! (Mon regard glisse sur Hagrid qui nous contemple d’un œil méfiant.) T’es en train de m’expliquer que je vais finir seule avec un imbécile de chat qui prend ma chambre pour une litière.

Dès lors où ses roupettes lui ont été retirées, le lendemain du jour-dont-on-ne-doit-pas-reparler, il s’est entêté à ne déféquer que sur ma descente de lit.

Si ça, ce n’est pas du vice !

– Euh… Hagrid vient avec moi.

– Ah. Oui, évidemment. C’est ton chat.

Je vais donc me retrouver seule. OK. Je peux gérer. Ça me va parfaitement ! Je n’ai pas du tout envie de pleurer. De toute façon, ce n’est pas comme si je voulais garder cet affreux animal…

Je renifle.

Néanmoins, une présence, même diabolique, m’aurait en quelque sorte apaisée.

– Tu pleures ?

– Bien sûr que non ! C’est… l’odeur de la javel qui me brûle les yeux. J’ai dû désinfecter toute ma chambre, tout à l’heure.

– Je ne suis pas obligé de partir ce soir, tu sais. On peut se commander une pizza. Ça te dit ?

Je meurs d’envie d’accepter, pourtant je me retiens. Mon frère a toujours fait passer mon bonheur avant le sien. C’est à son tour d’être heureux ; je ne l’ai jamais vu aussi rayonnant que depuis sa rencontre avec Alice. Il n’a pas à payer de mes erreurs.

– Arrête tes bêtises ! Du balai ! En plus, vous avez prévu de dîner en tête à tête.

– Je peux annu…

– Hors de question ! J’ai moi aussi mon programme : me foutre en pyj et danser devant des MV de K-pop jusqu’à ce que le salon soit noyé sous mes litres de bave ou autres sécrétions.

Mon frère prend une mine horrifiée devant mon aveu spontané.

– Pitié, n’en dis pas plus ! Trop d’informations, là. (Il frissonne de dégoût.) Je ne veux pas être témoin de ta déchéance.

Je rigole.

– Allez, oust !

– Oh, j’ai failli oublier…

Ses bagages sous le bras, Ben se contorsionne pour sortir un papier de sa poche, qu’il déplie et me tend.

C’est un chèque. Ma gorge se noue.

– C’est mon… préavis pour le loyer. Je ne veux pas que mon départ te mette dans la panade. Je sais que tu as besoin…

– De rien du tout ! Garde cet argent, s’il te plaît. Je vais très bien m’en sortir.

– Ava. (Son regard compatissant m’arrache une grimace.) Je serais plus rassuré si tu l’acceptes.

– C’est gentil, mais je t’assure que ça va. J’ai trouvé un travail, figure-toi !

– Ah bon ! Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ?

Parce que je ne le savais pas il y a deux secondes…

– Oui, avec tous ces derniers événements, ton déménagement et tout, ça m’est totalement sorti de la tête. Donc, voilà, je commence demain.

Mais tais-toi, Ava ! Bordel, tais-toi !

– C’est génial ! Faut qu’on fête ça !

– Ouiii ! J’avais justement prévu de vous inviter au restau cette semaine, Alice et toi.

Ta gueule ! FERME TA GUEULE, MAINTENANT !

Je le raccompagne jusqu’au seuil.

– Allez, file ! Tu ne voudrais pas faire attendre ta chérie.

– OK. On s’appelle ?

Je confirme d’un oui haut perché, tout en refermant le battant sur lui.

Dès que j’aurai vendu un de mes reins, je t’appelle.

Une fois seule, je m’allonge sur mon canapé en fixant le plafond.

– Bien joué, ma grande ! Il ne te reste plus qu’à trouver un emploi, et vite.

 

***

 

Le lendemain après-midi, je saisis toute l’ampleur de ma connerie. Refuser cet argent, par simple fierté, était une bêtise monumentale. Mon compte en banque est dans le rouge, le loyer de mon appartement est largement au-dessus de mes moyens. J’ai pris ce logement à la demande insistante de Couilles-molles. C’était il y a trois ans. Ce pied-à-terre, situé non loin de la jetée de Coney Island et à quelques pas seulement du cabinet médical, nous facilitait la vie, il est vrai. Tant que nous étions en couple, nous partagions les frais. Maintenant, c’est un gouffre financier, et mes économies se réduisent comme peau de chagrin. Brooklyn a beau être moins cher que Manhattan, certains quartiers, comme celui où je réside, sont bien trop élevés pour la pauvre que je suis.

De plus, la moindre course à l’extérieur m’oblige à passer devant Gros-connard. Va-t-il contraindre sa nouvelle assistante à prendre une garçonnière également ?

J’aimerais déménager. Pour cela, il faut de l’argent. C’est un putain de cercle vicieux.

Et voilà que j’ai deux factures dans ma boîte aux lettres… Ben avait raison, mon petit facteur ne doit pas me kiffer tant que ça.

Je contemple un instant les enveloppes, regarde autour de moi, puis décide de les remettre où elles étaient.

Hop ! Personne n’a rien vu, surtout pas moi. Des factures ? Où ça ?

Ce problème temporairement réglé, je m’attèle à une tâche que j’avais négligée depuis fort longtemps : me lamenter au fond de mon lit.

Les bienfaits de l’auto-apitoiement sont sous-estimés de nos jours. Rien de tel qu’une bonne crise de larmes avec le nez qui coule et les yeux bouffis pour se remettre d’aplomb. Du moins, c’est ce que je me martèle ces deux dernières heures. Dès que j’aurai évacué ce trop-plein, je me sentirai mieux. C’est évident.

Une notification sur mon téléphone interrompt momentanément ma phase ma-vie-est-trop-nulle-oin. C’est un message de ma cousine, et meilleure amie, Cherryl. Sûrement parce qu’il est dix-huit heures, que nous sommes vendredi, et que je suis en retard.

Avec elle et mes potes, Lana et Chad, nous formons ce que nous appelons le cercle des brunes, pour la simple et bonne raison que nous sommes toutes les quatre brunes. Bon, notre ressemblance s’arrête là ; pour le reste, nous sommes bien différentes. J’ai toujours pensé que les cheveux étaient le reflet de notre personnalité. Par exemple, Cherryl, notre écrivaine en herbe (et accessoirement vendeuse dans une boutique huppée), possède un magnifique carré long de boucles indisciplinées, à l’instar de son caractère, pétillant et dynamique. Chad, maquilleuse professionnelle, a une sublime tignasse épaisse qui lui tombe jusqu’à la taille, telle une crinière de lion. Lana, ingénieur informatique, dont les cheveux raides portés en queue-de-cheval haute dont aucune mèche ne s’échappe, est notre voix de la sagesse. Quant à moi, j’ai le cheveu imprévisible : tantôt indomptable et rebelle, tantôt lisse et soyeux.

À 19 ans, lorsque j’ai débarqué à New York depuis ma minuscule ville d’Addison dans le Vermont, j’étais totalement perdue. Sans ma cousine, une New-Yorkaise pure souche, je n’aurais jamais réussi à trouver mes marques. C’est également elle qui m’a présentée à Chad. Leur amitié remonte à loin puisqu’elles se sont rencontrées sur les bancs de l’école. Quant à Lana, c’est la première personne qui m’a adressé la parole alors que je galérais dans le métro, incapable de repérer ma station. Sa gentillesse était comme une bouffée d’oxygène.

Bref. Toutes les quatre avons notre petit rituel du vendredi soir, qui se déroule en deux temps : manger au Brodiner, un diner pas cher, convivial, qui possède le meilleur pain de viande du continent, puis traverser la route pour faire les piliers de bar chez Dino, un pub tenu par un Italien.

Je n’ai pas envie de bouger de mon lit, cependant, je sais qu’il est inutile de parlementer avec Cherryl. Si je ne rapplique pas dans les vingt minutes qui suivent, elle me sortira elle-même par la peau des fesses.

Deux secondes plus tard, mon téléphone vibre.

Grrr ! Laisse-moi au moins le temps de me lever !

Je décroche :

– J’arrive, la moche ! Deux secondes.

– Mademoiselle Summer ? m’interroge une dame dont la voix m’est étrangère.

– Oui… 

– Je suis désolée de vous déranger, mon p’tit, c’est Helen Montgomery. Vous vous souvenez, la gouver…

En comprenant qui est au bout du fil, mes neurones court-circuitent.

Mon premier réflexe est de paniquer. Les yeux écarquillés, je sautille en poussant des cris muets. Du moins, j’espère qu’ils sont muets.

Mon second réflexe est de paniquer et… de chercher une cachette. (Pourquoi ? Je ne le sais pas !) Je cours à présent à travers la pièce, soulève ma couette, ouvre mon armoire, décale les cintres pour y créer un petit espace où me glisser, puis décide de me jeter à plat ventre près de mon lit.

Mon troisième réflexe est de paniquer et… de raccrocher.

Enfin, une réaction logique !

Si un jour des scientifiques se penchent sur le comportement irrationnel de l’homme en période de stress, je suis sûre d’être le cobaye idéal.

La sueur me dégouline dans le dos, tandis que je me redresse péniblement.

Ouf, l’alerte est passée !

Ou pas…

Je lorgne d’un œil horrifié mon téléphone qui vibre à nouveau.

Oh, bordel de merde !

Un instinct primaire m’exhorte à le jeter dans les toilettes ; heureusement, une étincelle de lucidité me rappelle que c’est une très mauvaise idée.

À ce stade, je ne sais plus comment réagir. Je sautille, je couine, je crie, je gesticule. À croire que mon téléphone s’est transformé en un monstre terrifiant.

Que ferait Rachel dans cette situation ?

J’ai trois grandes passions dans ma vie : la couture, BTS et Friends. La première est mon espoir, mon ambition inavouée de réussir un jour à vendre mes créations ; la seconde m’aide à m’accepter et à m’aimer telle que je suis avec mes qualités et mes défauts ; et la dernière me donne la force, le courage et la volonté d’y arriver. Au fil des années, Rachel Green, l’une des héroïnes de la série culte, est devenue mon modèle. Nous avons de nombreux points communs toutes les deux, à commencer par nos relations amoureuses désastreuses. Elle s’est également entichée d’un dentiste qui confond pine et turbine et est incapable de la garder dans son pantalon. Elle reflète aussi la jeune femme trop gâtée qui, malgré tout, parvient à s’émanciper et à prendre sa vie en main. Ce que j’aspire à devenir.

Sauf que là, il y a encore du boulot…

Pour cette raison, je passe outre mon état d’âme. Je suis mature et responsable. Je vais décrocher, me comporter de façon professionnelle, parce que c’est ce que font les adultes. Ils gèrent et assument. Voilà.

– Mademoiselle Summer ?

– Oui, pardon. Nous avons été coupées. Que puis-je pour vous ?

 

***

 

Plus tard, attablée chez Dino, avec d’une part, la team mojito (Cherryl et Chad) et d’autre part, la team margarita (Lana et moi), je raconte à mes amies l’étrange coup de fil d’Helen.

– Si je comprends bien, déclare Lana, songeuse, elle veut t’embaucher ?

– Mais M. Bite n’est pas au courant, c’est ça ? renchérit Chad.

M. Manning a été rebaptisé par nos soins M. Bite : beau, imbuvable, ténébreux, exaspérant. Nous lui avons dégoté ce magnifique surnom avec les filles, une semaine après le-jour-dont-on-ne-doit-pas-reparler, quand je me suis résolue à leur narrer ma mésaventure. Ce petit mot de quatre lettres lui correspond à merveille.

– Si, il est au courant. Je l’entendais pester derrière elle pendant qu’elle me parlait. Seulement, il n’est pas d’accord.

– Euh… c’est sa gouvernante qui décide pour lui ? s’étonne Cherryl, jusque-là silencieuse.

– Je ne connais pas leurs rapports, mais c’est bizarre, oui. Il m’avait pourtant l’air autoritaire, je ne l’imaginais pas du tout se faire dicter sa conduite. J’ai dû me tromper.

– Tu vas accepter le poste ?

Je dévisage ma cousine, tandis que toutes sont suspendues à mes lèvres.

– Je n’ai pas dit oui... Mais je n’ai pas dit non, non plus. Elle a sous-entendu que le salaire était alléchant, je serai nourrie et logée sur place. Ça prête à réfléchir, surtout dans ma situation.

– C’est une opportunité que tu dois saisir ! certifie Lana d’un ton qui ne souffre d’aucune contestation possible.

D’ailleurs, les filles appuient son affirmation d’un grand oui.

– J’ai rendez-vous demain matin à neuf heures. On verra bien. En attendant, j’ai vraiment besoin de me bourrer la gueule.

Je lève mon verre. Aussitôt un concert de « cling » retentit tandis que nous trinquons en poussant notre cri de guerre :

– Santé, les chattes !

Advienne que pourra. Demain est un autre jour.

 

1. Désigne en coréen le plus jeune des membres d’un groupe de K-pop.

2. Une loi de 1938 interdit d’associer aux USA de la nourriture avec une autre substance non comestible. Les Kinder sont donc interdits à la vente sur le sol américain.

 

À suivre,

dans l'intégrale du roman.

 

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Moving in with My Boss

Qu’est-ce qui pourrait être pire que vivre une rencontre désastreuse avec son boss ? Devoir habiter avec lui !

Depuis qu’elle a commencé son travail de gouvernante dans la demeure de Seth Manning, Ava doit supporter les humeurs de son nouvel employeur jour et nuit…

Si les enfants qu’elle garde et la vieille dame qu’elle remplace la trouvent rafraîchissante, son boss, lui, n’apprécie pas sa spontanéité ni son franc-parler, et il ne manque pas de le lui faire savoir. Mais à force de se focaliser sur son employée qui l’horripile, Seth va finir par éprouver autre chose que de l’agacement… Et ce n’est pas avec toutes leurs rencontres nocturnes que la tension va retomber !

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© Edisource, 100 rue Petit, 75019 Paris

Janvier 2023

ISBN 9791025758403

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