Toxic Hell
25. Observation
Hena
La nuit est tombée. Ma peau est rougie tant elle est restée sous le jet brûlant de la douche. En sortant, mes pieds s’enfoncent dans le petit tapis moelleux. Je m’installe devant le miroir. Mes longues mèches blondes tombent sur ma poitrine. Elles sont encore trempées et des gouttes s’en échappent, traçant leur chemin sur ma peau.
J’observe mon corps nu, puis mon visage. L’image que me renvoie le miroir sur pied me montre une jeune fille qui semble avoir vécu trop de choses pour son âge. Je vois une âme meurtrie. Une âme que l’on a cherché à condamner. Mais une âme qui refuse d’abandonner.
Mes doigts effleurent la peau tendre de mon ventre. Je prends conscience une nouvelle fois de mon corps. Je me l’approprie à nouveau, le refaisant totalement mien. Mon index effleure l’aréole de mon sein droit. Mon mamelon durcit au contact de mon doigt. Je teste mes propres réactions, les observant avidement sans en perdre une miette. Ensuite, mon doigt frôle mes côtes pour terminer son chemin dans mon dos.
Bien vite, je touche une peau qui n’est plus lisse et sans défauts. Une peau qui a été marquée.
Je tourne doucement mon buste tout en gardant mon regard posé sur le miroir. Mon dos se présente alors. J’observe la cicatrice de quelques centimètres. L’œuvre d’Abraham et de sa baguette en fer préférée, qui m’a fouettée plus d’une fois. On m’a frappée comme du bétail, pensant que cela atténuerait ma soif de rébellion, et surtout ma soif de vengeance.
Abraham, Marcus et Daryl se trompaient. J’ai hurlé. Je me suis débattue. Même une fois marquée, je n’ai pas abandonné. La colère faisait rage en moi. Une haine si puissante et si dévastatrice qu’elle m’empêchait de perdre espoir et me poussait à croire que nous allions sortir de Délivrance, mon frère, ma mère et moi.
D’autres souvenirs me viennent en tête et je ferme les yeux.
– Pas ce soir, chuchoté-je avant d’humidifier mes lèvres du bout de ma langue.
Hors de question que les cauchemars viennent me faire chier. Je n’ai plus envie de les laisser m’envahir. J’inspire brusquement et ouvre de nouveau les yeux. Je fixe une dernière fois ma cicatrice.
– Je n’aurai pas honte de toi, espèce de garce. Tu es juste un stigmate de ma guerre. Une guerre que j’ai gagnée.
Sauf si Daryl et Marcus se rapprochent de toi, me souffle ma conscience.
Je redresse le menton, puis je récupère des vêtements et m’habille enfin avant d’aller à mon rendez-vous.
Je quitte mon logement vingt minutes plus tard. Karl est resté à l’appartement, travaillant sur ses propres cours. Je descends les deux étages, encombrée d’un sac-poubelle à jeter.
Tandis que je pousse la porte de la résidence, je vois que la nuit est désormais bien tombée. Et, heureusement pour moi – et pour Tag –, les étoiles sont de sortie ce soir. Elles sont si nombreuses et lumineuses que je m’arrête une seconde pour les observer. Un océan à perte de vue.
Un océan rempli de diamants qui étincellent juste au-dessus de nos têtes.
Je vérifie mentalement si j’ai bien tout pris. Mes crayons et mes feuilles pour réaliser la carte à main levée : check !
Je gagne l’arrière de l’immeuble, le sac-poubelle toujours à la main, et le jette dans le bac à ordures. Alors que je m’apprête à rejoindre ma voiture, de petits bruits derrière les poubelles m’interpellent. Je ne bouge plus d’un centimètre, les sens en alerte.
Qu’est-ce que…
J’avance doucement, le cœur au bord des lèvres. Le bruit se fait un peu plus fort à mesure que je m’approche. Je perçois comme des grignotements. Je ne suis pas prête à découvrir quoi que ce soit, mais je prends sur moi et continue d’avancer jusqu’à l’arrière du bac.
– Oh, mon Dieu !
Je plaque les mains sur ma bouche pour ne pas vider le contenu de mon estomac sur le sol. Mon cri a alerté les nombreux rongeurs, qui s’enfuient dans toutes les directions. Je continue d’observer le corps inerte du petit chat. Il est dans un sale état. Je serais incapable de dire depuis combien de temps il se décompose ici, d’autant qu’il ne reste pas grand-chose de sa carcasse, qui était en train de se faire dévorer par les rats.
Je recule de plusieurs pas avec difficulté. Je sursaute en sentant mon portable vibrer dans la poche arrière de mon pantalon. Je le récupère et m’éloigne un peu plus, le cœur brisé pour cette pauvre bête. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Est-ce qu’une voiture l’a fauché ? L’a-t-on tabassé ? Qui pourrait faire une chose pareille à un animal ?
Je me dirige vers ma voiture tout en lisant le message qui vient d’arriver. Il est de Nasser.
[Tu viens bosser au Toxic Hell ?]
Je secoue la tête même s’il ne peut pas me voir. Quand je pense que j’ai accepté de développer une espèce d’amitié bancale avec lui !
Surtout que son corps appelle la luxure qui sommeille en toi, se moque ma conscience, que je décide d’ignorer.
Je m’installe derrière le volant avant de répondre.
Je bosse sur un projet de cours.]
Je ne lui dis pas que je vais voir les étoiles avec Tag. Nasser était présent quand je l’ai moi-même appris. Je n’attends pas la réponse du grand brun et démarre, le corps du chat me hantant toujours.
***
Le vent frappe mon visage lorsque je descends de ma voiture. Je glisse les mains dans les poches de ma veste, baissant le visage par la même occasion pour protéger ma gorge. Donc, je décide d’aller « m’amuser » dehors, et la météo se fait capricieuse ? Sérieusement ?
Bon, le ciel reste dégagé et les étoiles sont bien visibles, c’est déjà ça. Je tourne sur moi-même dans l’espoir d’apercevoir Tag sur le minuscule parking. Une tête brune se tient à une vingtaine de mètres de là et me fait un signe de la main. Je plisse les paupières pour l’identifier.
– Hena ! Salut !
Mon sac sur l’épaule, je m’avance vers Tag. Les barrières du parc sont fermées. Je les lui indique de la main. Son menton pointe un muret sur ma droite.
– Vive l’escalade ! s’esclaffe-t-il. Attends, je vais t’aider.
Je secoue la tête et pose mon sac sur le muret. OK, je m’apprête à entrer par effraction dans un parc public. Disons que c’est pas la pire chose que j’aurai faite au cours de mon existence.
– Ça va, je gère.
Je ne gère rien du tout, mais essayons de sauver les apparences. J’enjambe le muret en priant pour que mon jean ne s’accroche pas aux pierres effritées. Il manquerait plus qu’il se déchire et qu’on voit mon cul. Tag m’attend de l’autre côté. Il m’accueille avec un sourire discret tandis que je me redresse avant de frotter mes mains sur mes cuisses. J’ai les paumes collantes.
Pitié, dites-moi qu’elles n’ont pas traîné dans de la merde de pigeon !
– T’es là depuis longtemps ? demandé-je à Tag.
– Quelques minutes ! Suis-moi. D’autres étudiants de notre cours d’astro sont déjà installés un peu partout dans le parc.
Savoir que nous ne sommes pas que tous les deux me rassure, j’avoue. Oui, je suis sans doute parano, mais je ne connais pas ce type. Il pourrait très bien être un tueur en série. Nous débouchons sur une vaste étendue d’herbe. Le vent souffle légèrement, mais il ne fait pas si froid.
J’aperçois deux étudiants assis en tailleur. L’un d’eux gribouille sur un carnet tandis que l’autre ouvre une canette. Sans doute une bière. Tag choisit de s’asseoir au milieu de la pelouse. Je reste debout, fixant le sol boueux. Puis je retire ma veste pour en faire une couverture de fortune et m’installe à un mètre de lui.
Et là, je regrette d’être venue. Je ne connais pas ce type. Un silence ultra-gênant envahit l’espace entre nous. J’ouvre mon sac et en sors mon carnet de feuilles blanches tandis qu’il pianote sur son téléphone.
Aly, je vais te tuer pour m’avoir abandonnée !
Je me gratte la gorge et Tag tourne son visage vers moi.
– Alors, t’as trouvé facilement ton chemin jusqu’ici ?
Je hoche la tête, mes doigts triturant mon stylo noir.
– Yep !
– OK. Super.
Un nouveau silence s’installe. Honnêtement, je ne sais pas trop quoi dire à Tag, mais je prends sur moi – parce qu’il a l’air gentil et aussi perdu que moi – et me lance :
– Alors, tu connais Aly depuis longtemps ?
– Ouais. Enfin, pas vraiment. Mais on s’est croisés plusieurs fois en soirée.
– Cool.
J’ouvre mon carnet et l’indique du menton.
– On commence l’observation ?
Je lève les yeux et découvre que Tag m’observe étrangement, comme si j’étais une énigme qu’il devait résoudre.
– Quoi ? lui demandé-je en sentant bien qu’il a envie d’aborder un sujet en particulier.
– J’ai une question, mais on ne se connaît pas, alors…
Je me redresse, croise les jambes et soupire :
– Quoi donc ?
Je sais exactement les mots qui vont sortir de sa bouche. Il est comme la plupart des gens et la curiosité le dévore. C’est un sentiment humain, mais leurs questions peuvent blesser. Elles blessent parce qu’elles remuent toute la merde en moi.
– Donc… avec ton frère… vous avez été… enrôlés dans une secte.
– « Enrôlés » n’est pas le mot. Mais on y est restés deux mois, ouais.
– Et… enfin, je veux dire, ça ne t’a pas laissé de séquelles ?
Bien sûr que si ! Mais toutes ne sont pas visibles. Celles qui sont cachées sont les pires, les plus douloureuses.
Tag doit voir ma réponse sur mon visage, mais il continue sur sa lancée :
– Ça devait être moche. Mais faut avouer que c’est quand même super cool.
Le sang quitte mon visage. Je ne suis pas sûre d’avoir bien entendu.
Dites-moi que je me trompe ! « Cool », hein ?
– Enfin, ouais, y a des mauvais côtés, reprend-il avec un petit signe de la main, mais j’aimerais bien voir comment ça se passe. Genre : est-ce qu’on prie Satan du matin au soir ? Est-ce qu’on sacrifie une vierge avant de la jeter dans le feu ?
Il éclate de rire à sa propre blague. Je reste immobile, laissant mon souffle régulier me calmer intérieurement.
– Ce n’est pas ce qui arrivait. Je…
– Qu’est-ce qu’il se passait, alors ? me demande-t-il en se penchant vers moi.
Il semble intéressé. Beaucoup trop intéressé. Et ça me met vraiment mal à l’aise. Mon visage se ferme, se fait plus froid.
– Je ne veux pas en parler. J’aimerais bosser, maintenant.
– Oh, ouais, pardon !
Il doit voir qu’il a été trop loin. Il se redresse, la mine désolée.
Je ne cesse de jeter des coups d’œil autour de nous. Mes doigts griffonnent quelques dessins à main levée, mais je n’arrive pas à m’appliquer. Je fais n’importe quoi et finis par gribouiller dessus sans m’en rendre compte. Je ne me sens pas en sécurité. Je me sens mise à nu.
Un des étudiants crie plus loin et je sursaute. Mais il hurle simplement de rire en réponse aux mots de son ami.
– T’inquiète, ce n’est rien, me dit Tag. Enfin, j’avoue que, de nuit, cet endroit ressemble à un décor de film d’horreur.
– Waouh ! Tu sais comment rassurer les gens, toi.
– Désolé ! Je suis juste un peu trop passionné de films d’horreur et de tout ce qu’il y a autour.
J’ignore ses mots et continue de griffonner. Mais impossible d’être à l’aise et de me concentrer. Au moment où je décide de dire à Tag que je vais bosser un peu plus loin, je vois une silhouette, haute et massive, s’approcher de nous d’un pas tranquille. De la fumée de cigarette enveloppe un visage qui se dévoile peu à peu.
La surprise m’envahit et ma mâchoire manque de se décrocher.
– Mais qu’est-ce que tu fous ici ?!
OceanofPDF.com