Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 8 sur 65

Pages du PDF

Toxic Hell

4. Briser une âme : ainsi le veut Délivrance

 

 

Hena

 

J’ouvre difficilement les yeux. Je me sens mal. Je crois que je vais vomir. Et j’ai raison. Une seconde plus tard, je me tords en deux et vomis à même le sol en béton. Mon corps me brûle et, paradoxalement, je suis complètement glacée.

– Ainsi le veut Délivrance.

Je lève la tête et découvre que je suis dans une chambre dénuée de tout ornement. Il y a un lit, une minuscule table de chevet, et c’est tout.

Je tressaille lorsque mon père s’agenouille devant moi. Je me recroqueville. J’entends une musique, au loin, comme une espèce de chant, que je ne reconnais pas.

– Papa ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Où est Karl ? murmuré-je tandis que mes yeux se remplissent de larmes. Où est maman ? Où est-ce que je suis ?

J’ai la tête qui tourne et mon corps est faible. Mais je reconnais la voix de mon frère au loin. Il hurle. Je tente de me relever, mais je m’écroule au sol. J’ai été droguée.

Maman… Maman, où es-tu ? Karl ! Karl !

J’aimerais crier, mais la majorité de mes hurlements sont silencieux. Oh, ils n’en sont pas moins douloureux ! Les cris internes sont les plus durs à supporter.

Mon géniteur, Daryl, pose ses mains sur mes épaules pour m’aider à m’asseoir sur le sol. Ses yeux bleus se braquent dans mes yeux verts. Je vois la détermination inscrite sur son visage.

– Karl est avec Marcus. Parce que Délivrance le demande, mon trésor.

Il ne dit rien concernant ma mère. Je ne comprends pas. Tout allait bien hier. J’étais chez moi, avec mon petit frère et maman. Puis mon père, que nous n’avions pas vu depuis des années, a débarqué. Je ne me rappelle rien d’autre de cette soirée. Et me voilà ici. La panique m’envahit.

– Où est-ce que je suis ?

Je sens les larmes qui coulent sur mon visage et la terreur qui me bouffe de l’intérieur. Je veux voir mon frère !

Une porte s’ouvre dans le dos de mon père et une lumière m’aveugle. C’est alors que j’aperçois un symbole sur le mur, de l’autre côté de la porte. Un simple cercle avec un point au centre.

– C’est le cœur de Délivrance, murmure mon père comme s’il devinait le cheminement de mes pensées.

C’est quoi, ces conneries ?

Je secoue les épaules et tente de m’éloigner de lui, de toutes ces informations que je ne saisis pas, mais je suis trop faible pour ça.

– Délivrance ?

Il hoche la tête avec entrain.

– La Délivrance, oui. Vous libérer de cette vie perfide qui vous empêche de voler. Cette vie qui sera bientôt remplacée par une autre, plus pure. Nous devons nous y préparer.

Je ne comprends rien. Je perçois une autre présence masculine, qui s’approche après avoir longuement rôdé autour de nous.

– Qu’est-ce qu’il se passe ? chuchoté-je en tentant de garder les yeux ouverts.

J’ai encore envie de vomir. Je veux dormir. C’est si dur de rester concentrée, et mes jambes sont si faibles. Je n’arrive pas à me relever. Une nouvelle personne me touche, une main d’homme effleure les longues mèches blondes de mes cheveux emmêlés. Je sens un parfum entêtant, qui m’envahit. Une autre odeur, aussi, mais je ne comprends pas trop ce que c’est. Des herbes ? Sans doute.

– Non, soufflé-je en tournant la tête pour m’éloigner de l’inconnu.

Je croise un regard lubrique. Des dents blanches se découvrent sous un sourire faussement bienveillant.

– Laisse-moi te faire découvrir notre nouveau monde, mon enfant, me dit l’homme. Je suis Abraham. Ton professeur.

Abraham ? Mon… professeur ?

J’entends Karl hurler une nouvelle fois. Je veux le rejoindre, mais je ne sens plus mon corps. Je veux m’éloigner des mains qui se posent sur moi. Mais, soudain, il n’y a plus rien. Il n’y a plus qu’un noir sans fin. Comme si mon cerveau avait choisi de ne plus lutter contre cette sensation de torpeur.

 

***

Je me réveille en sursaut et tente de reprendre ma respiration, mais je m’étouffe jusqu’à cracher mes poumons. Les draps me collent à la peau tant je suis recouverte de sueur. Je m’emmêle les pieds en essayant de me lever, tombe sur le sol et me libère avec peine. Je me relève brutalement avant de courir jusqu’à la salle de bains. Un goût âcre envahit ma bouche. Je me laisse tomber devant la cuvette des toilettes et vomis toutes mes tripes.

Ce n’est rien. Le contrecoup de cette nuit et de cette vie cauchemardesque. Ce n’est rien, répété-je silencieusement durant plusieurs minutes, mon front posé sur la cuvette des toilettes.

Daryl et Marcus courent peut-être toujours dans ce monde, mais Abraham n’est plus. Les souvenirs de mes propres actes me frappent de plein fouet. Mais, là encore, je ne regrette rien.

C’était ma vie ou la sienne. Le choix a été simple.

Mon corps se glace à ces pensées. Tremblant de toutes parts, je rejoins l’étroite cabine de douche et manque de m’effondrer contre le mur carrelé quand l’eau chaude s’abat sur moi. Une unique goutte salée coule le long de ma joue. Je sens mes lèvres trembloter, alors je les serre, incapable de pleurer librement. L’eau brûlante coule sur moi et mes cheveux collent à mon visage. Mais le froid qui m’envahit refuse toujours de partir.

J’ai dit que j’allais me battre pour vivre, et c’est vrai. Je veux être forte. Je dois l’être pour moi et mon frère. Sauf que, cette nuit, mes cauchemars – mes souvenirs – ont gagné la bataille. Mais je refuse qu’ils gagnent la guerre. Ou j’en mourrai.

Je passe une main sur mon visage, les flashs papillonnant à l’intérieur de mon crâne. Je me laisse plusieurs minutes pour combattre le mal qui m’habite. Le cercle avec un point en son centre, le cœur de Délivrance, ne veut pas quitter mon esprit. Alors, je ferme encore plus durement les yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse. C’est ce que m’a enseigné ma psy. Et j’y arrive. Difficilement, mais j’y parviens.

– Ce n’est rien, murmuré-je à travers l’eau qui coule. C’était difficile. Ça m’a fait mal. Mais c’est terminé maintenant. Je suis forte.

Je répète plusieurs fois les paroles qui ne me quittent plus depuis plusieurs mois maintenant. De l’autopersuasion, d’après ma psy, Iris Bomley. J’ai vraiment hâte de la revoir. Au début, je faisais jusqu’à quarante minutes de voiture pour la voir, sur les recommandations de l’inspecteur, dans cette ville. Alors, venir vivre à Monroe va m’aider encore plus.

Je quitte rapidement la salle de bains pour aller m’étaler sur mon matelas. Je vais tenter une autre astuce qu’elle m’a donnée pour me détendre. Je récupère mon bloc-notes et un stylo bleu.

– OK, murmuré-je. Sept choses à faire à court ou à moyen terme. En plus de trouver un job.

Mon stylo gratte le papier.

– Première chose, continué-je à haute voix, ne sourire que si j’en ressens l’envie. Deuxième chose, me faire des amis.

J’étouffe un rire moqueur envers moi-même, mais je continue sur ma lancée. Ma psy m’a dit que ça allait m’aider. Alors, voyons ça.

– Troisième chose : acheter des plantes.

J’ajoute ensuite : « Et ne pas les tuer ! » Ça, c’est une autre histoire. La quatrième chose me paraît essentielle : soutenir Karl. Toujours. Envers et contre tout. Je me creuse les méninges pour la suivante. Je réalise qu’effectivement, je me sens plus calme. Peut-être que ça marche, ce truc d’établir une liste.

– Cinquième chose, soufflé-je, concentrée : faire quelque chose de fou et d’illégal.

Ça ne devrait pas être trop compliqué. Je viens de voler quelqu’un. Sixième chose : découvrir si les extraterrestres existent. J’en suis quasiment sûre, si vous voulez mon avis. Je réfléchis longuement à la dernière chose. Plusieurs idées me viennent en tête, mais j’en écris une sans penser davantage.

– Septième chose : changer d’avis et croire de nouveau en l’amour.

J’ajoute un point d’interrogation, me demandant si j’y arriverai un jour, au cours de ma vie. L’ancienne moi, la moi d’il y a des mois, me crie que oui.

J’inspire profondément et ferme les yeux, désormais plus calme. Finalement, je pose la liste sur ma table de nuit et gagne le salon, incapable de rester en place. Mon peignoir me recouvre entièrement et je me sens à l’abri, au cœur d’un cocon protecteur. Le jour n’est toujours pas levé. Le premier jour de notre nouvelle vie. Je sursaute en découvrant Karl assis dans le noir, sur le canapé.

– Tu m’as fait peur ! m’exclamé-je.

Il tourne à demi son visage vers moi. Il me sourit faiblement, mais ses yeux semblent hantés. Je parie que lui aussi était au beau milieu d’un cauchemar avant de s’installer ici. Je m’empresse de le rejoindre et m’effondre à ses côtés, les membres encore engourdis par mon ancienne position. Je me blottis contre son corps brûlant.

– Je n’arrive pas à dormir, me dit-il après un court silence. Cette nuit est… compliquée. Il y a trop de mauvaises choses dans ma tête, Hena. Tant de mauvaises choses…

Je reste blottie contre lui, ne trouvant rien à dire pour l’aider, cette fois. Parce que j’ai besoin, à cet instant, que l’on me sauve, moi aussi, je crois.

Le pire, dans cette histoire, ce qui me dégoûte de moi-même, c’est que, parfois, je me dis que… je suis rassurée de ne pas avoir vécu tout ça toute seule. Bordel ! J’en viens à être soulagée à l’idée de ne pas être la seule à avoir souffert.

Argh !

Je me secoue mentalement et sors la seule chose qui me passe par la tête pour nous changer les idées.

– J’ai trouvé de l’argent. Environ quatre cent cinquante dollars.

On va les ajouter à nos maigres économies restantes. Ça allongera un peu notre sursis et me permettra de reprendre mon souffle avant de chercher à nouveau un job. Un regard gris de prédateur me revient en mémoire et me remue intérieurement. Nasser doit sûrement être en train de me maudire, et ça me fout presque la chair de poule. Mais je ne regrette rien.

Absolument rien.

Karl se redresse pour observer mon visage. La confusion règne sur le sien.

– Où est-ce que t’as trouvé quatre cent cinquante dollars ?!

Je m’éloigne et presse mon dos contre l’accoudoir tout en conservant un air tranquille. Bon, comment lui expliquer ?

– Je les ai empruntés à un ami.

Enfin… empruntés… Vous m’avez comprise.

Mon petit frère se lève et me domine de toute sa hauteur. Il ne me croit absolument pas.

– Nous n’avons pas encore d’amis ici, Hena, contre-t-il avec insistance.

Je hausse les épaules, me lève et resserre mon peignoir.

– Maintenant, j’en ai un, mens-je effrontément.

Karl me suit tandis que je gagne la cuisine et attrape une bouteille d’eau.

– Hena…

Je me tourne vers lui, le regard dur. Il le faut, sinon il ne cessera jamais de me poser des questions.

– Laisse tomber. Le plus important, c’est qu’on ait l’argent, OK ?

Ses muscles sont tendus et je vois sa mâchoire se contracter.

– Est-ce que tu as fait quelque chose de dangereux ? continue-t-il de m’interroger.

D’atrocement dangereux.

– Bien sûr que non. Tu me prends pour une idiote ?

Oh, mais tu es une idiote ! se moque ma conscience. Et j’espère que tu ne croiseras plus jamais la route de Nasser.

Mon frère veut me poser une autre question, mais je lui tourne volontairement le dos et me sers un verre. Comprenant que le sujet est clos, il pousse un profond soupir de résignation et rejoint lui-même la salle de bains pour prendre une douche libératrice.

J’ai fait ce que je devais faire. Ce n’est pas si grave, si ? Que Nasser aille au diable !

Sauf s’il est lui-même le diable, rétorque ma conscience. Sauf s’il appelle les démons qui habitent ton esprit. Dans ce cas-là, tout s’embrasera et rien ne pourra empêcher le feu de se propager.

OceanofPDF.com