Toxic Hell
52. La brûlure des flammes et la danse des ombres
52. La brûlure des flammes et la danse des
ombres
Hena
Le bruit de pleurs me réveille. Ce ne sont pas les miens. J’émerge lentement. Une douleur fulgurante assaille mon crâne. Je suis assise en boule, mon corps recroquevillé contre un mur en mauvais état. Je cligne des yeux, tentant de m’acclimater à la faible luminosité des lieux.
Les pleurs continuent de se déverser à quelques mètres de moi. J’essaie d’analyser chaque détail de mon environnement. Je suis dans une sorte de vieille salle de restaurant abandonné. Des morceaux de plâtre jonchent le sol, ainsi que des détritus et diverses boîtes, comme si cet endroit avait été transformé en squat.
J’entends d’ici les bruits de la circulation. Nous sommes donc dans le centre-ville de Monroe ou proche de ce dernier – pas très loin de chez nous, je suppose.
Tout ce qu’il s’est passé me revient alors en tête. L’interpellation de Nasser. L’appel de Samantha. Ce que j’ai retrouvé dans la chambre de mon petit frère. Le regard monstrueux qu’il m’a lancé lorsqu’il m’a découverte devant sa penderie. Et puis le noir complet. Karl m’a sans aucun doute portée jusqu’ici.
Oh, non… Karl !
Je localise d’où viennent les sanglots. Mon frère est assis à quelques mètres de moi, son dos calé contre le mur décrépit. Ses genoux sont relevés contre sa poitrine et ses mains tiennent fermement un couteau. Le même couteau qui lui a servi précédemment. Son visage se lève vers moi et je vois les larmes qui ruissellent sur ses joues.
– Je ne voulais pas te frapper. Mais j’étais obligé. Par… pardon, Hena.
Je colle un peu plus mon dos contre le mur, toujours aussi silencieuse. Toujours aussi détruite intérieurement. Je pensais que la vie m’avait déjà donné des coups violents, mais elle vient de me faucher, et il n’y a aucun moyen que je me relève.
– Tu m’aimes toujours, hein ?
Sa voix résonne comme celle d’un petit garçon. Un petit garçon détruit, qui a détruit à son tour.
Pour la première fois, je ne lui réponds pas. Je ne sais pas quoi dire. Je n’arrive tout simplement pas à lui parler. Ma tête me lance et je presse l’une de mes mains contre ma tempe. Je sens comme du sang coagulé, comme si j’avais saigné, et pas qu’un peu. Une odeur nauséabonde envahit mes narines, mais je n’arrive pas à savoir d’où elle provient.
Karl inspire brusquement avant de renifler et de s’essuyer le nez avec son bras.
– Je suis fou, Hena. Je suis un monstre.
– Tu n’es… tu n’es pas un monstre.
J’essaie de le calmer, mais je n’arrive pas à soutenir son regard. Ça ne lui plaît pas. Ça l’énerve davantage, même.
– Tu ne peux même pas me regarder ! hurle-t-il en pointant le couteau dans ma direction.
Je dois atteindre et raisonner mon frère. Sauf que j’ai peur, putain ! Ce n’est plus mon frère en face de moi. Il n’est pas seul dans son propre corps. Il est en proie aux ténèbres, qui tentent de m’envelopper, moi aussi.
Les signes avant-coureurs se rappellent à moi. Toutes ces crises, sa panique avant que Nasser ne le calme dans le couloir de la fac. La fois où il m’a parlé des flammes autour de lui. Son regard divaguant vers un univers qui le retenait prisonnier. Ces moments où il flanchait et où je pensais que le temps et sa psy allaient le guérir. Mais ça n’a pas été le cas. Ses traumatismes ont gagné la partie sans même que je m’en aperçoive.
Je me suis trompée, tout ce temps, en pensant qu’il allait mieux. Rien n’allait. Rien ne va. Rien n’ira, désormais. Délivrance ne lui a pas laissé que des souvenirs traumatisants. Délivrance a détruit mon frère. Il a été tellement perturbé qu’il en est venu à reproduire les mêmes horreurs, ou presque.
– Karl, l’appelé-je doucement pour ne pas le brusquer.
Mais il ne m’entend même pas. Il se balance d’avant en arrière. Alors que je me redresse lentement, il pointe une nouvelle fois son couteau dans ma direction.
– N’avance pas !
Sa voix est chargée de tant de souffrance et de tant de colère ! Ça me brise. Mais je ne serai jamais aussi brisée que lui.
Je me rassieds contre le mur. Je dois contacter l’extérieur. Je me souviens alors d’un détail et implore quiconque m’écoute d'avoir raison. Je sens mon portable dans la poche arrière de mon jean. Karl était dans un tel état qu’il n’y a pas fait attention. Tandis qu’il se remet à pleurer, tout en observant le plafond, je tire doucement mon portable dans mon dos, remerciant le ciel de n’avoir jamais mis de mot de passe. Mon index tremblant glisse sur l’écran et j’atterris directement sur mon journal d’appel. Je ne vois qu’un nom et je ne prends pas le temps de réfléchir.
Je clique sur le prénom de Nasser et active le haut-parleur. Je le supplie intérieurement de décrocher.
Un craquement se fait entendre quand Karl se lève soudainement. Je me tourne vivement vers lui. Il fait les cent pas, tenant fermement son couteau tout en poussant diverses exclamations dont je ne comprends pas le sens.
– Karl, l’appelé-je doucement.
– Tais-toi, ne dis pas mon prénom.
Nouveau coup à mon âme. Il se met à hurler. Un hurlement déchirant, comme celui d’un animal blessé.
– Où sommes-nous ? murmuré-je.
Il ne me répond pas. J’aimerais voir si Nasser a bien décroché et nous entend, mais impossible de tourner la tête. Je garde mon attention entièrement sur mon frère parce que, dans cet état, il pourrait se blesser, mais aussi s’en prendre à moi.
– Est-ce qu’on est dans le centre-ville de Monroe ?
Finalement, Karl hoche la tête.
– Pas très loin de chez nous, dans un vieux resto abandonné, mais calme. C’était… c’était plus facile de venir ici quand les pulsions étaient trop fortes pour que j’y voie clair.
Alors, pendant que je pensais que Karl était chez sa psy, il venait ici. Et quand je venais le chercher chez Samantha, il avait déjà rejoint l’immeuble de cette dernière.
– J’ai trouvé cet endroit près de la pizzeria dans laquelle on est venus manger. Tu te souviens, Hena ?
Oui, je m’en souviens.
– Tu m’as emmenée dans un restaurant transformé en squat sur Walnut Street ? C’est ici que tu venais quand tu me disais aller chez ta psy, Karl ?
Il ne m’écoute pas et sa main libre frappe son front.
– Les flammes me brûlent tellement, Hena ! Je n’ai jamais voulu ça ! Jamais !
Le voir dans cet état me fait tellement mal ! Mon frère est malade. Puis il change soudainement d’expression et son visage se détend à vue d’œil. Il inspire brusquement, comme s’il calmait l’une de ses crises.
– Karl, l’appelé-je une nouvelle fois. Tu es malade. Il faut que tu…
– Je ne suis pas malade ! hurle-t-il. Je… je… ce sont ces pulsions qui me poussent à faire tout ça, ce n’est pas moi. Les cauchemars étaient si nombreux. J’ai juste… Je me suis perdu en eux, Hena. Ils sont devenus réels.
Je range à tâtons mon portable, puis je me relève avec précaution, craignant pour ma vie. J’observe le couteau sale qu’il tient. Il continue de faire les cent pas, marchant sur les détritus. J’aimerais pouvoir le calmer, mais j’ai l’impression que c’est impossible. Quelque chose a explosé dans sa tête.
L’odeur fétide est de plus en plus présente. Ça me retourne l’estomac. J’inspecte les alentours, et puis je le vois, plus loin. Un cadavre gît de l’autre côté de la pièce, à moitié recouvert d’une bâche. Je distingue certaines parties du corps où la chair s’est décomposée. Il est là depuis quelque temps déjà.
Karl, mais qu’est-ce que tu as fait…
Ma bouche tremble et je sens mon corps devenir glacial. Mes yeux inspectent le corps en décomposition. Je peux voir une partie du visage. Je lâche un sanglot et me colle contre le mur.
– Daryl ? murmuré-je. Oh, mon Dieu !
Un gémissement d’agonie se bloque à l’arrière de ma gorge. Karl arrête de marcher et remarque ce que je viens de voir. Il fait un pas dans ma direction, mais s’arrête soudainement.
– Tu n’as pas fait ça… haleté-je.
– Il nous a suivis à Monroe, Hena, articule-t-il avec un sourire froid. Il nous pistait en pensant qu’on ne le verrait pas. Mais je l’ai pris en chasse à mon tour. Je suis devenu le meilleur chasseur.
– Qu… quoi ?
– Daryl s’approchait de nous sans que les flics le remarquent. Mais, moi, je l’ai senti. Je l’ai vu, Hena. J’ai réfléchi comme lui. Je l’ai coincé tandis qu’il s’approchait de notre résidence. Alors, je l’ai brisé, comme il nous a brisés. Et c’était si bon…
– Et Marcus ?
Mon frère secoue la tête.
– Je n’ai jamais retrouvé sa trace.
Ses yeux s’illuminent et il continue :
– Peut-être que je pourrai le chasser, lui aussi. Je le fracasserai lentement.
Je pleure à chaudes larmes désormais. Karl ne semble pas comprendre mon comportement.
– Tu verses des larmes pour Daryl ?! Je me suis occupé de lui, Hena ! Tu devrais être contente !
– Je ne pleure pas pour lui, Karl. Je pleure pour toi, pour ton âme.
Je pensais que notre géniteur, Daryl, était sur nos talons. Jamais je ne me serais doutée que Karl l’avait retrouvé avant de… le tuer.
– Karl, il faut que tu m’écoutes. Nous devons…
– Tu ne devais jamais l’apprendre ! me coupe-t-il. Les ombres m’avaient promis que tu n’en saurais rien.
Il se frappe une nouvelle fois le front, puis pointe son couteau vers moi.
– Je me suis retenu tant de temps face à mes pulsions depuis qu’on est sortis de Délivrance. Je me suis maîtrisé, pour toi, parce que tu pensais que j’allais mieux. J’ai essayé de lutter, Hena, je te le jure. Mais tu m’as laissé tomber. Tu t’es détournée de moi en te concentrant sur ta nouvelle vie et sur Nasser. Et moi… je ne pouvais plus lutter.
– Je ne t’ai jamais laissé tomber, Karl ! m’époumoné-je en sentant mes lèvres trembler. Jamais ! J’aurais tout donné pour toi ! Tout !
Mais ce n’est pas lui qui parle, c’est cette voix mauvaise qui lui a retourné le cerveau.
– C’est ancré en moi. Ces hommes ont fait de moi un monstre, reprend-il comme si je n’avais rien dit. Je ne pouvais plus me retenir. J’avais besoin de verser le sang, comme le faisaient Abraham et tous les autres. Alors, je me suis d’abord attaqué à un chat. Mais les animaux ne me suffisaient plus.
Je pense au chat que j’ai retrouvé, un soir, derrière la benne à ordures.
Oh, non…
– Je… je ne me sentais pas mieux. J’avais toujours besoin de me cacher, mais les voix me trouvaient à chaque fois et me transformaient en pantin. Et c’était de plus en plus difficile de faire semblant.
Alors, les ombres dans sa tête, les flammes, ce n’était pas les souvenirs de Daryl, de Marcus et d’Abraham. C’étaient ces voix. Sa personnalité s’est dissociée. À cet instant, il n’est plus uniquement mon frère. C’est toujours son corps physique, mais il n’est pas seul.
– Elles décident de ce qui est bon pour moi, continue Karl. Elles seules peuvent vraiment me comprendre !
– Ce n’est pas vrai. Ce n’est qu’un mensonge qu’elles tentent de te faire croire. Karl, regarde-moi…
– Elles m’obligent à faire mal aux autres, à te faire mal, à toi, à me faire mal. Mais je ne pouvais pas te faire du mal. Pas à toi, ma sœur. Alors, je me suis contenté de te suivre. Je me suis contenté d’être une ombre derrière toi.
Il tapote son front du bout de son couteau. Je comprends que Karl me pistait. Et je réalise autre chose : c’est sûrement lui qui a tué cette étudiante !
– Les voix s’amplifient. Elles veulent tout détruire. Taisez-vous ! Taisez-vous !
Il se tient la tête, la pointe de couteau à quelques millimètres de son œil droit. Je fais un pas vers lui, incapable de rester éloignée.
– Ça va aller, Karl, je te le promets.
Il m’ignore et s’avance vers le cadavre de notre père. Il lui donne un coup de pied tout en poussant un hurlement.
– Tout ça, c’est ta faute ! Ta faute ! Dis-lui, Hena.
– C’est vrai. C’est sa faute.
Il s’éloigne de notre géniteur et s’approche vivement de moi, ne s’arrêtant qu’à quelques centimètres. Mais il faut que je sache.
– Tu as tué cette étudiante ?
J’ai toujours un maigre espoir. Je pensais que, cette nuit-là, il l’avait passée avec Maya, sa camarade.
– Je ne voulais pas la tuer, me jure-t-il. Mais je le devais.
– Non, Karl ! Dis-moi que ce n’est pas vrai !
Je recule, mes jambes ne me retenant presque plus.
– J’étais rentré à l’appartement avec mon amie. Mais je ne pouvais pas dormir. Alors, j’ai quitté la chambre en m’assurant qu’elle dormait. Maya a un sommeil si lourd ! J’aurais pu la tuer, elle, mais ce n’est pas ce que je voulais. Donc, je suis sorti et j’ai zoné. Je suis retourné au Toxic Hell. La soirée se terminait et je suis tombé sur cette étudiante. Je l’ai tuée. Et je ne l’ai pas regretté. Puis je suis rentré aussi silencieusement que possible.
Il attend que je parle, mais je n’y arrive plus. Son corps se met à trembler et nous pleurons tous les deux en nous regardant.
– Ça va aller, soufflé-je. On va s’occuper de toi.
Mais je sais bien que non, ça n’ira pas.
– Tu as besoin d’aide.
– J’avais besoin de toi ! Je n’avais besoin de rien d’autre. Mais, même toi, tu n’es pas assez forte face aux flammes. Et les ombres me disent que tu n’es plus la bienvenue dans notre vie.
– Alors, ne les écoute pas !
– Mais tu ne m’aimes plus ! hurle-t-il en s’agitant davantage.
Je secoue la tête. C’est mon frère, et il est malade. Il a vécu l’horreur jusqu’à être détruit de manière irréversible.
– Je t’aime, Karl.
– Tu mens !
Il brandit son couteau devant moi, mais je l’ignore. La lame effleure mon ventre. Je le fixe sans flancher.
– Il faut qu’on te soigne, Karl. Tu comprends ?
Le couteau reste entre nous. Il secoue la tête et finit par s’écarter.
Un craquement retentit et une silhouette que je connais parfaitement pénètre dans la pièce. Karl ne l’a pas entendu arriver. Le soulagement et l’espoir m’envahissent. Nasser a répondu à mon appel. Il a décroché et, surtout, il est là. Il étudie immédiatement la situation. Il observe du mieux qu’il peut mon corps. Il fait sombre, là-dedans, mais il aperçoit le couteau entre mon frère et moi.
L’horreur et l’inquiétude se lisent sur son visage. Puis il se tourne vers Karl, ses deux mains devant lui comme pour montrer qu’il n’est pas armé.
– Salut, mon pote.
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