Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 35 sur 65

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Toxic Hell

31. Comme un animal

 

Nasser

 

Mes doigts pianotent sur le clavier de mon ordinateur. Je suis dessus depuis des heures. Mes yeux volent de tous les côtés, mon cerveau réfléchit à cent à l’heure tandis que je continue de récolter l’argent de divers paris. Les sommes passent par de nombreux comptes avant d’arriver sur le mien. Je ne vérifie pas l’identité des parieurs. Ce sont des habitués.

Finalement, j’arrête ma tâche et me laisse aller contre le dossier de ma chaise. Je penche la tête en arrière, observant le plafond de mon appartement tout en me massant les tempes. Je n’ai aucune concentration aujourd’hui. Je ne pense qu’à une chose. Je ne pense qu’à un corps. Une seule foutue personne, qui ne veut pas quitter ma tête.

Je presse mes paumes, meurtries par les combats, sur mes paupières fermées. Je n’ai pas encore possédé Hena. Pourtant, j’ai bien l’impression qu’elle commence, elle, à me posséder sans que je puisse y faire quelque chose.

Ce qui s’est passé entre nous, deux nuits plus tôt, me hante et me fait douloureusement fantasmer. Dieu que j’ai envie d’elle ! Ses gémissements étouffés résonnent encore à mes oreilles. La chaleur qui se dégageait de son corps et de sa culotte. Ses ongles qu’elle a plantés dans mon bras pour ne pas que je m’éloigne.

Putain ! Mais qu’est-ce qu’elle me fait ?!

Ce n’est pas ce qui était prévu. Prendre du plaisir. La défier. Lui faire comprendre que je suis le plus grand des joueurs et que je gagne toujours. Voilà ce que j’avais en tête. Mais ça, ce truc qui me bouffe ? C’est quoi, ce bordel ? Je ne sais pas ce qu’il m’arrive, mais je n’aime pas ça. Du tout.

Je devrais couper court à ce petit délire et rester éloigné d’elle. Je n’aurais jamais dû lui demander de travailler pour moi. Mais je ne peux pas m’éloigner. Quelque chose m’attire au plus près d’elle. Cette lumière dans toute cette souillure autour de nous. Hena n’est pas innocente. Elle n’est pas douce. C’est une guerrière. Et j’aime me battre contre elle.

J’ai besoin de sentir à nouveau son corps contre le mien. Je veux son goût sur mes lèvres, ses cris à mes oreilles, ses ongles dans ma peau. Je veux la défier, que l’on joue l’un contre l’autre jusqu’à finir à terre. Je ne veux pas qu’elle se brise à mes côtés. Je veux la faire éclore. Que ses épines s’enfoncent dans ma peau et me fassent hurler de plaisir.

Mais qu’est-ce que je raconte ?!

Je me lève brusquement et ma chaise manque de tomber à la renverse.

– Je déraille complètement, soufflé-je.

Je passe une main dans ma barbe mal rasée, puis masse ma nuque douloureuse à force d’être resté derrière l’écran.

Je traverse mon salon en direction de la cuisine. Je passe devant l’unique photo accrochée au mur. Un petit cadre avec la seule photo de ma mère qu’il me reste. Je m’arrête une seconde devant, le cœur douloureusement serré.

Des flashs me reviennent, et je me laisse aller à ce souvenir amer.

 

***

Je suis seul dans les rues de Monroe. Mon père s’est fait coffrer avec mon frère il y a des jours déjà. J’ai fait ce qui m’a semblé être la seule solution : j’ai pris la fuite. J’ai atterri dans les ruelles sombres de la ville, marchant sans jamais m’arrêter, essuyant les larmes qui coulaient sur mon visage.

Ça fait mal de pleurer pour une situation que vous subissez et qui ne dépend pas de vous. La phrase « on ne choisit pas sa famille » n’a jamais pris autant de sens qu’aujourd’hui. Les quelques dollars que j’avais en poche en partant m’ont déjà quitté.

Dormir dehors et prendre conscience des dangers de la nuit a été la première chose que j’ai dû affronter une fois livré à moi-même. Dans la rue, il n’y a qu’une seule loi : celle du plus fort. Si tu ne veux pas qu’on te bouffe et qu’on t’agresse, tu dois mordre le premier.

J’observe mes mains crasseuses tout en m’asseyant, le dos contre un muret décrépit. Mes ongles sont dans un sale état. La nuit tombe et je vais devoir la passer dehors une fois encore. Mais, au moins, je suis libre. Libéré des problèmes liés à mon père. Je ne veux pas de cette vie. Je veux que tout ce qui les entoure, lui et MG, reste loin de moi, putain !

Donc, je vais devoir apprendre à me débrouiller seul. Je ferai tout pour m’en sortir et reconstruire le monde qui se détruit autour de moi. J’érigerai de nouveaux murs, infranchissables cette fois. Personne ne pourra m’atteindre. Je vais m’endurcir encore plus. Je deviendrai mon propre enfer.

Et je serai mon propre roi.

 

***

 

Mon portable vibre dans ma poche, me sortant de mes sombres pensées. Je souris en découvrant qui m’appelle. Pour ce qui est de rester éloigné, oublions ça.

– Tu as besoin de sentir mon corps contre le tien ? lui demandé-je sans préambule.

J’ai l’air de me moquer, alors que, ce que je veux, c’est exactement ça. Son corps. Comme je m’y attendais, Hena rentre dans l’arène munie de ses plus belles armes. Sa langue contre-attaque.

– J’ai besoin que tu te fasses écraser par ton ego surdimensionné. Tu peux faire ça pour moi ?

– Je vais voir ce que je peux faire, trésor.

Je l’entends marmonner des choses pas très aimables et me retiens de rire. Pourquoi suis-je si léger quand je suis en contact avec elle ?

– Peux-tu être sérieux deux minutes ? Je ne t’appelle pas pour parler de… hum… de ce qu’il s’est passé.

– Tu parles de la dernière fois où tu as joui contre moi en gémissant ?

– Je vais raccrocher.

– D’accord. Qu’est-ce qu’il y a ?

C’est si facile de la faire sortir de ses gonds !

– J’ai réussi à joindre la femme qui faisait partie de l’Église de l’Euthanasie. Elle refuse qu’on vienne lui rendre visite, mais elle accepte de nous raconter son histoire par visio. Cet aprèm.

Je jette un œil à l’horloge murale, au-dessus de mon canapé.

– OK. Viens chez moi. Tu connais l’adresse.

Je ne laisse pas l’occasion à Hena de refuser et raccroche.

 

***

 

Hena

 

– Je sors ! s’exclame Karl.

– OK. Mais n’oublie pas qu’on a rendez-vous chez nos psys respectives ce soir, ajouté-je en récupérant mes clés de voiture.

Karl hoche la tête et quitte l’appartement. J’aimerais lui demander comment ça se passe avec sa petite camarade, mais je ne veux pas lui donner l’impression de fouiner. Il m’en parlera s’il le veut. Je suis déjà super contente qu’il s’ouvre aux autres. Il va dans la bonne direction, c’est tout ce que je demande.

Je monte rapidement dans ma voiture et me dirige vers l’ancien quartier industriel de la ville, là où trône l’usine désaffectée où habite Nasser. J’arrive chez lui un quart d’heure plus tard, le trafic étant fluide cet après-midi.

Je me gare devant l’entrepôt. Tout est calme. Il n’y a pas un chat, contrairement aux soirs de combats clandestins, où le Toxic Hell est blindé. Je n’hésite pas et pénètre dans le bâtiment.

– Y a quelqu’un ? hurlé-je en tournant sur moi-même.

Nasser m’attend en haut des marches en métal, sur la droite.

– Bouge tes fesses, m’ordonne-t-il avant de s’éloigner vers la porte de l’autre côté.

– Un peu de politesse, ça t’écorcherait la bouche ? marmonné-je.

Je le rejoins néanmoins, curieuse. Je vais enfin découvrir où il vit, derrière ce battant qui m’était interdit d’accès.

La lourde porte de son appartement est ouverte. D’ici, je vois beaucoup de tons clairs. Je m’avance rapidement et pénètre dans l’appartement aménagé à l’étage de cette ancienne usine. Je pousse un sifflement appréciateur.

– Waouh ! Joli !

Un loft de bonne taille se présente à moi. Mais je remarque surtout une chose : la luminosité des lieux. Il y a de grandes baies vitrées sur tout un mur, donnant sur le terrain à l’arrière de l’entrepôt et laissant passer les rayons du soleil, qui se reflètent sur les murs beiges.

Nasser est dans la cuisine ouverte, à l’autre bout de la grande pièce de vie.

– Alors, comme ça, continué-je, tu as aménagé l’étage ?

Difficile à croire quand on connaît l’état du rez-de-chaussée. Je m’attendais à quelque chose de dépouillé, ici aussi, pas à ce confort. Nasser étouffe un rire moqueur face à ma question.

– Bien sûr, entièrement refait à neuf, contrairement au bas. Et devine quoi ? J’ai même l’eau courante.

Je lève les yeux au ciel face à son ton sarcastique. Tout l’équipement s’affiche en noir et chrome, ce qui se marie étrangement bien avec les lieux et les conduits apparents au plafond. Un parfait mélange de styles industriel et moderne, rendant l’appartement chaleureux.

Il y a peu de meubles, juste le nécessaire, et le mobilier semble neuf. Rien d’extravagant ni de grande valeur, si ce n’est le matériel informatique.

– Tu veux un truc à boire ?

Je fixe ses épaules musclées tandis qu’il ouvre la porte de son frigo. Le sweat-shirt gris qu’il porte ne cache pas grand-chose.

– Aucun risque d’empoisonnement ?

Je l’entends rire.

– Une bière ? me propose-t-il.

Je pince les lèvres, incertaine.

– Il n’est pas un peu tôt pour picoler ?

– Je dirais plutôt qu’il est un peu tard.

Je finis par hausser les épaules. Après tout, qui va me juger ?

– Alors, va pour une bière.

Sur la droite, je remarque un espace chambre, lui aussi ouvert sur le reste. Un lit aux draps noirs et défaits y trône. Je détourne rapidement le regard. Je n’imagine qu’une seule chose : son corps puissant et nu dans ce lit. Le drap glissant sur ses fesses et… Stop ! Je m’égare.

Je me gratte la gorge et avance dans le salon. Sur la gauche, il y a un grand bureau avec deux ordinateurs. Un troisième, portable cette fois, est posé sur la table de la cuisine.

– Eh ben, on peut dire que t’as du matos informatique !

Vu ce qu’il fait sur le Dark Web, je ne suis pas vraiment étonnée. Mais je suis quasiment sûre que tout cet équipement doit coûter un paquet de fric.

Nasser s’approche de moi alors que je m’approche de la table. Je récupère la bière qu’il me tend.

– Merci.

Mes mains sont moites. Je ne devrais pas être stressée par cette visio ni par le témoignage de cette rescapée, mais c’est le cas parce que ça me rappelle mon propre passé.

– Installe-toi, m’intime Nasser.

Je me place sur l’une des deux chaises en face de l’ordinateur portable. Je bois rapidement une gorgée et repose ma bière sur la table avant d’essuyer mes mains moites sur mon jean. L’ordinateur est déjà allumé. Il ne nous manque plus que le lien de la visio, que la femme doit nous envoyer par mail.

– OK, bon…

J’inspire profondément.

– Il reste cinq minutes avant la visio. Ça va le faire.

Nasser m’observe attentivement, toujours debout dans la cuisine. J’essaie d’ignorer son regard posé sur moi, mais c’est compliqué.

– Arrête de stresser, Hena.

Je pince les lèvres tout en tripotant mes doigts.

– Je ne stresse pas.

Il ne répond rien, sachant pertinemment que je suis en train de mentir. Une minute silencieuse s’écoule avant qu’il ne reprenne :

– Je connais un moyen très efficace pour que tu arrêtes de stresser.

Je lève les yeux au ciel, pousse un soupir et le regarde.

– Ah ouais ? Et quoi donc ?

Ses yeux se font plus vifs. Il passe la langue sur sa lèvre inférieure, imaginant sûrement une scène bien délicieuse dans sa tête. Il croise mon regard et ne le quitte plus alors qu’il me répond.

– Tu pourrais t’allonger sur cette table et écarter les cuisses pour moi. Et je te lécherai jusqu’à ce que tu sois parfaitement détendue.

Je m’étouffe avec ma salive.

Ne me dites pas qu’il vient vraiment de me proposer ça ?!

Je m’attends à ce qu’il finisse par rigoler, mais il semble parfaitement sérieux. Il continue de m’observer, les bras croisés sur son large torse.

Imaginer sa bouche entre mes cuisses… Sa langue, juste là, me léchant et me donnant du plaisir.

Mon Dieu !

Au même instant, un bip retentit, annonçant l’arrivée d’un mail.

– Et c’est parti ! lance Nasser.

Il se laisse tomber sur la chaise près de moi, comme s’il ne venait pas de me faire une proposition indécente. Il semble parfaitement impassible, alors que je suis complètement chamboulée. Il clique sur le lien tandis que je continue de l’observer.

– Tu vois, j’ai réussi, continue-t-il.

– Ah ouais ? Et quoi donc ?

Je le vois sourire avec fierté, son ego masculin gonflé à bloc.

– Tu ne stresses plus. Tu ne penses qu’à ma bouche sur ta petite chatte, trésor.

Il n’a pas tort. Mais alors que je m’apprête à le frapper pour la forme, une fenêtre s’ouvre sur l’ordinateur et mon poing reste suspendu en l’air.

Une femme apparaît à l’écran. Ses yeux bleus et étrangement joyeux se posent sur nous. Elle nous observe longuement sans ouvrir la bouche.

– Bonjour. Je suis Hena Williams. Et voici Nasser… mon camarade.

Ce dernier étouffe un petit rire avant de prendre la parole.

– Merci d’avoir accepté de nous parler de votre histoire au sein de l’Église de l’Euthanasie.

La femme ne dit toujours rien, mais des ombres passent sur son visage à la mention de la secte. Un silence pesant s’installe. Je ne sais pas vraiment quoi dire.

– Je suis Salomé, finit-elle par énoncer, mais vous le savez déjà.

Nasser et moi hochons la tête de conserve, attentifs. Elle boit une gorgée de ce qui semble être un café brûlant et elle commence son histoire. Sa mère a découvert le groupement alors que Salomé était adolescente. Des adeptes de l’organisation étaient descendus dans la rue, hurlant aux femmes de ligaturer leurs trompes. Quelques mois plus tard, sa mère l’enrôlait avec elle au sein de l’organisation. L’horreur a alors commencé : sévices corporels, famille inconnue que l’on t’impose comme une famille de sang, relations non consenties…

Les minutes s’écoulent. Je ne vois pas le temps passer. Je reste suspendue aux lèvres de la femme à l’écran. Mes jambes s’agitent à mesure que son témoignage devient de plus en plus sensible. Mon genou gauche tressaute, signe de la tension qui m’anime.

– Ils me faisaient me sentir comme…

Elle cherche ses mots, les yeux posés sur sa tasse.

– Comme un animal, terminé-je pour elle.

Elle plonge son regard dans le mien. J’ai l’impression qu’elle pénètre directement dans mon âme, qu’elle peut savoir exactement ce que j’ai vu et vécu, alors même que je n’ai prononcé aucun mot dessus. Je ne suis restée que deux mois en milieu sectaire et j’ai eu de la chance, dans mon malheur, de subir moins que les autres. Mais cette femme a été une victime pendant des années. Malgré tout, elle peut sentir que nous partageons un lien spécial. Nous sommes des rescapées.

– Comme un animal, répète-t-elle d’une voix rauque. C’est exactement ça.

Mon genou s’agite un peu plus sous la table. C’est ce que j’éprouvais face à Abraham. Je sens alors la main de Nasser se poser sur ma cuisse. Ses doigts la pressent, témoignant de son soutien silencieux. Par ce geste, il me fait comprendre que je ne suis plus seule. Il me force à me reconnecter avec la réalité.

Je ne suis pas seule. Mon compagnon de fortune est là.

Il garde sa main sur ma cuisse, et je ne souhaite pas qu’il la retire.

– Un jour, je suis tombée enceinte, continue la femme. On ne devait voir personne en dehors des membres du groupe. Aucun contact avec l’extérieur, mais j’ai outrepassé leur règle en côtoyant un homme de l’extérieur, justement. L’avortement a été exigé pour éviter l’excommunication.

Mon corps se tend, et celui de Nasser également.

– Un avortement ? lui demande-t-il.

Elle hoche la tête.

– Je me suis fait avorter… contre ma volonté. Mon compagnon était un type extérieur au groupement. Ils ne voulaient pas attirer l’attention du corps médical sur nous. Donc… ils ont procédé autrement. Et j’ai dû couper les ponts avec mon compagnon.

Un sourire tout sauf joyeux se dessine sur les lèvres de Salomé.

– Ma mère a utilisé des aiguilles à tricoter tandis que mes sœurs me tenaient. J’ai… j’ai cru que j’allais y passer. Le calvaire n’en finissait pas, jusqu’à ce qu’ils éteignent la vie qui se développait dans mon corps.

Le dégoût et la tristesse m’envahissent. L’avortement est un droit pour chaque femme. Libre à elle de l’exercer ou non. Son corps, son choix. Personne n’a le droit de nous dire quoi faire avec notre propre corps. Mais eux… Ils l’ont forcée à avorter avec des putains d’aiguilles à tricoter. Ils ont abusé de son corps comme si ce n’était pas le sien. Ils lui ont volé sa liberté de choisir. C’est la pire chose qui puisse arriver.

J’aimerais avoir cette femme en face de moi pour la serrer dans mes bras. J’aimerais lui dire que je comprends mieux que quiconque ce qu’elle a traversé. Et, plus que tout, j’aimerais lui affirmer qu’elle est forte.

– On peut s’arrêter là si vous voulez, suggéré-je.

Elle secoue la tête.

– En parler est libérateur. C’est pour ça que j’aime partager mon histoire sur les réseaux sociaux. C’était dur, mais j’ai survécu. Je m’en suis sortie. Je ne veux rien cacher.

La force de cette femme est incroyable. Je ne peux que penser à ma mère et à mon frère. Et à moi, qui ne souhaite qu’une chose : cacher mon histoire, imaginant que, si je n’en parle plus, elle pèsera moins sur mon cœur et les démons me laisseront en paix.

– On ne devait avoir aucun contact avec l’extérieur. La mère que j’avais connue pendant des années n’était plus. Son cerveau avait été lavé par leurs paroles incessantes. Le monde autour de nous était vu comme un ramassis de mauvaises choses, avec des peuples égoïstes qui ne pensent qu’à leur propre vie. Et, certes, le monde peut être mauvais, mais il rassemble tant de beauté.

Nous restons suspendus à ses lèvres. Nasser est aussi concentré que moi.

Notre visio se termine quelques minutes plus tard, mais je ne bouge toujours pas tandis que Nasser éloigne sa main de ma cuisse. Oui, cette visio était difficile. Mais, bizarrement, je me sens bien.

– Quelle histoire ! murmure Nasser.

Ça, tu peux le dire !

– C’était pas si mal, annonce-t-il ensuite.

Sa chaleur me quitte lorsqu’il se met debout. Je me lève à mon tour, fermant mon bloc-notes.

– On a tout pour terminer notre présentation orale.

– Parfait.

Il frotte ses mains l’une contre l’autre. J’observe ses doigts, les imaginant entre mes cuisses. Parce que ce souvenir me hante, littéralement.

– Merci, lui dis-je. Pour ton soutien pendant la visio.

Ses fossettes apparaissent et ses dents se dévoilent. Je ne veux plus me cacher. Je veux être franche avec moi-même et avec lui.

– Je pense qu’on devrait avoir une conversation.

Voilà, je l’ai dit. Il hausse un sourcil et croise les bras. Sa posture est légèrement intimidante, mais je vois bien qu’il est suspendu à mes lèvres.

– Tu crois ?

Je hoche la tête tout en cherchant mes mots.

– Pour être honnête avec toi… j’ai peur.

– Peur ?

Il ne s’attendait apparemment pas à cette révélation si j’en crois son air choqué, et surtout perdu.

– Notre rencontre s’est mal passée. D’abord, on s’est détestés. Puis on s’est cherchés. On s’est détestés à nouveau. On a été insultants l’un envers l’autre. Et, parfois, j’ai encore envie de t’étriper. Mais, d’un autre côté, il y a ce truc. Cette alchimie, cette tension perpétuelle entre nous, et…

– Et ça te fait peur ?

– Ouais. Carrément. Je traîne beaucoup de casseroles, Nasser. Je ne sais pas vraiment comment réagir. Une partie de moi te fait déjà confiance, alors qu’on ne se connaît pas véritablement.

Je passe une main dans mes cheveux.

– Je ne sais pas trop ce qu’il se passe non plus, avoue Nasser. Mais ça ne me fait pas peur. Et tu sais que je ne te forcerai jamais la main, pas vrai ?

– Bien sûr, je le sais. Mais j’ai besoin de temps.

S’il y a bien une chose que j’ai comprise en côtoyant Nasser, c’est que jamais il n’ira contre ma volonté. Ce n’est pas ça, le problème. Je crois que le réel problème, dans cette histoire, ce n’est que moi. Je crains qu’il s’approche de trop. C’est dur de laisser une personne avoir un certain contrôle direct sur mon corps alors que je me suis promis de ne jamais le céder.

– On va faire un truc, m’annonce Nasser. C’est toi qui feras le prochain pas dans ma direction, Hena. J’attendrai que tu sois prête.

– Tu sembles si sûr de toi.

Seul son sourire énigmatique me répond. Il n’a pas besoin de dire quoi que ce soit. Je sais, au fond de moi, que le seul moyen de résister à ce lien entre nous, c’est de céder.

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