Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 6 sur 65

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Toxic Hell

2. Voler la mauvaise personne

 

 

Hena

Deux semaines plus tard

 

J’ai besoin d’argent. Voilà la phrase que je me répète depuis des jours. Trouver un petit boulot à Monroe ? C’est apparemment mission impossible à cette période. Après des heures de recherches, je dois me rendre à l’évidence : je suis face à un échec cuisant. Nous sommes début septembre, et le désespoir a fini par avoir raison de moi.

Assise à ce vieux bar en bois, j’observe mes doigts fins, qui tiennent mon verre d’alcool. Je ne sais absolument pas ce que je suis en train de foutre ni si je vais me faire prendre.

– Je te ressers la même chose ? me demande une voix masculine.

Je lève la tête et mon regard plonge dans celui du serveur. Il est plutôt mignon. Son visage est doux et ses yeux joliment bleus. Ses traits suggèrent qu’il a sûrement des origines asiatiques. Son prénom est inscrit sur un petit badge, fixé à son tee-shirt clair : Archi. Il attend patiemment, le regard inquisiteur. Je lui tends alors mon verre.

– Ouais. Merci.

Ma voix est assez froide. Je n’ai pas envie d’entamer la conversation. Je n’y arrive pas. J’avale aussitôt le shot de vodka qu’il a posé devant moi et lui tends quelques dollars.

Mon sac noir, accroché à mon tabouret, contient une chaîne – en or, me semble-t-il – et un billet de cinquante dollars qui traînait sur une table. Je ne suis pas fière, mais je ne regrette rien. Je n’écoute que mes pulsions, celles-là mêmes qui m’habitaient, à l’adolescence, quand j’effectuais de petits vols sur les passants. Jamais de trop grande valeur, et jamais de passants ayant l’air louches. Il suffit de bousculer la personne au bon moment et de récupérer ce qui t’a fait de l’œil.

Oui, ce n’est pas un comportement acceptable, et je n’aurais jamais pensé refaire ça aujourd’hui. Mais j’ai besoin d’argent. Maintenant. Coûte que coûte. Malgré la morale. Malgré les interdits.

Au diable les interdits !

Un type, au bout du bar, enchaîne les alcools forts. Il fait claquer son verre sur le comptoir et le serveur s’empresse de le remplir. L’homme d’une trentaine d’années semble en mauvais état, affecté par l’horreur et la tristesse d’une situation que je ne connais pas. Plongé dans ses pensées, il ne remarque rien de ce qu’il se passe autour de lui. Ce type est une masse au crâne chauve, entièrement tatouée. Il me fout les jetons, mais je pourrai sans doute réussir à lui voler son portefeuille sans même qu’il le sente. Je m’occupe de lui et ensuite je rentre.

Il avale une nouvelle rasade d’alcool, plisse les lèvres face au goût et ferme longuement les yeux. Je ne sais pas ce qu’il a appris ou fait, mais je repousse toute forme de compassion. Je n’ai pas le temps pour ça.

Au moment où je m’apprête à me lever pour passer à l’acte, je perçois une silhouette massive s’installer sur le tabouret à côté de moi. Je me braque, alors que cet inconnu investit mon espace vital, et serre les poings sur mes cuisses moulées dans un jean brut. Trop de choses mauvaises tentent de me bouffer la tête, alors j’inspire profondément pour lutter contre elles.

Je garde mon regard posé droit devant moi, priant pour que l’inconnu se casse rapidement.

Du coin de l’œil, je vois un bras hâlé et aux veines saillantes se tendre vers le serveur, qui se tient de l’autre côté du comptoir.

– Archi, commence l’inconnu d’une voix profonde et grave, donne-moi une BrewDog.

Son timbre chaud percute ma peau et me fait prendre conscience que l’homme est bien plus proche qu’il ne le devrait. Sans pouvoir m’en empêcher, je tourne lentement la tête dans sa direction et l’observe aussi discrètement que possible tandis que le serveur s’exécute.

Mon analyse commence par ses longues jambes, recouvertes d’un jean foncé. Puis mes yeux remontent sur son corps massif et suivent les muscles de son torse, sous son tee-shirt noir. Sa veste noire est posée sur le dossier du tabouret. Je m’arrête une seconde sur ses mains, aux ongles peints en noir, puis sur ses bras. Ils sont recouverts d’encre, de mots écrits dans une langue étrangère – peut-être de l’arabe. Ce ne sont pas les tatouages ni le dessin de ses muscles qui attirent mon attention. Non, c’est l’état de ses phalanges. Dire qu’elles sont abîmées serait un euphémisme. Les plaies qui les recouvrent sont à vif, comme s’il s’était fraîchement battu.

Un panneau clignote dans ma tête.

Dégage de là, Hena ! Vire ton cul au plus vite !

Pourtant, je reste là et continue mon observation. Je lève les yeux sur son cou noueux, ses oreilles, où trônent plusieurs boucles, et finis par croiser son regard, prise en flagrant délit. Ses sourcils sombres sont froncés. Il m’observe à son tour rapidement. Ne faisant désormais preuve d’aucune discrétion, je m’attarde une seconde sur le bleu en haut de sa pommette gauche. Il s’est pris un méchant coup, apparemment.

En redescendant mon regard, je tombe sur une courte barbe noire, qui recouvre sa mâchoire. Je suis sûre qu’elle cache d’autres blessures. Pourtant, il ne semble pas souffrir. Loin de là. Il penche son visage un peu en avant et une mèche de cheveux sombres effleure son front.

– Un problème ?

À ces mots, je m’autorise enfin à affronter son regard. Sa voix grave, sourde, sans aucune once de bienveillance, vient de percuter chaque cellule de mon corps avant de les embraser de défi. Il ne semble pas beaucoup plus vieux que moi, mais ses blessures le rendent… sauvage. Létal. Toxique. Et ça, c’est flippant si vous voulez mon avis. Il évolue dans un joli petit enfer toxique pour tout et pour tous.

Ses yeux gris sont plantés droit dans les miens. Aucun de nous deux ne détourne le regard. Je me rappelle sa question et vois soudainement un petit sourire étirer sa bouche. Je continue de l’observer comme s’il n’était qu’un cobaye de laboratoire et que j’étais une scientifique en plein examen.

Je pince les lèvres, puis rétorque :

– T’es presque assis sur moi.

Il baisse son regard une seconde et observe sa jambe qui frôle la mienne, puis il avale une gorgée de bière.

– Crois-moi, trésor, si j’étais sur toi, tu le sentirais.

Je lève un sourcil tout en maîtrisant les expressions de mon visage. Faire semblant de ne pas être atteinte par des mots, c’est ma spécialité. Pourtant, son petit ton moqueur me remplit de haine.

Je devrais me taire et me barrer d’ici. Oui, ça serait effectivement une bonne idée. Mais je refuse que cet enfoiré ait le dernier mot. Il envahit mon espace vital et me parle comme si j’étais stupide. On m’a privée de ma force pendant de longs mois, mais je ne suis pas une petite chose fragile. Alors, il va vite comprendre de quel bois je me chauffe, cet enfoiré !

– Bien sûr que toi, tu le sentirais, mon grand, rétorqué-je froidement. Parce que je t’arracherais les couilles pour te les faire bouffer jusqu’à ce qu’elles rejoignent le fond de ta gorge.

Sa bouteille de bière s’immobilise à quelques centimètres de sa bouche. Puis il la repose en un claquement sec sur le comptoir pour me fusiller du regard. Près de nous, le serveur explose de rire.

Après avoir repris ses esprits et calmé ses quintes de rire, le dénommé Archi indique mon verre des yeux, sourire aux lèvres.

– Un nouveau verre ?

Je secoue la tête et l’observe s’éloigner. Ignorant l’enfoiré assis près de moi, je reporte mon attention sur ma proie initiale, le chauve de l’autre côté du bar. Je remarque la douleur sur son visage. Une douleur qui fait écho à la mienne. Il se lève, et je comprends qu’il va sortir de ce bar miteux avant même que je n’aie pu l’approcher.

Il s’éloigne et je pousse un soupir de mécontentement. Bon, eh bien, ça ne sera pas pour ce soir.

Sans le savoir, tu as eu de la chance dans ton malheur, mon gars.

– T’es une vraie garce, reprend l’enfoiré aux yeux gris.

Vu son ton, il semble apprécier la situation. C’est quoi, son problème ? Je hausse une épaule et ne peux m’empêcher de lui répondre.

– Il faut dire que ta phrase était plutôt pitoyable.

Il étouffe un bruit dans sa gorge et je vois sa pomme d’Adam bouger rapidement.

– Qu’est-ce qui t’amène ici ?

Ni lui ni moi ne demandons le prénom de l’autre. Après tout, je ne veux pas savoir le sien, car je ne reverrai plus jamais ce type.

Je ne réponds pas à sa question. Je me demande ce qui lui a indiqué que j’avais envie de faire la conversation, vu mon regard assassin. Bon, peut-être que je me mens un peu et que le magnétisme dangereux qu’il dégage m’interpelle. Et ça, ce n’est pas bon. Pas bon du tout.

– Parfait, continue-t-il face à mon silence. Laisse-moi deviner : tu t’es fait larguer.

Je ne peux pas m’empêcher de grimacer. Ne me parlez pas d’amour, pitié ! Déjà, je ne crois pas en l’amour filial, alors l’amour romantique ! Le seul que j’aime, c’est Karl. Je refuse toute autre forme d’amour. Alors, ressentir une peine de cœur, j’en suis bien loin. Mais je ne peux définitivement pas m’ouvrir à lui de cette façon.

– J’avais juste envie… de vivre quelque chose de fort, murmuré-je entre mes lèvres sans me soucier qu’il comprenne de quoi je parle.

Il ne répond rien, mais je sais qu’il m’a entendue. Je sens son regard s’attarder sur mon visage. Peut-être qu’il reconnaît ma tête. Après tout, elle a été placardée dans plusieurs journaux locaux deux mois et demi plus tôt. M’enfin, beaucoup ne s’intéressent pas aux infos.

Je pousse un nouveau soupir, feins l’ennui et tourne mon buste dans sa direction.

– Et toi ? lui demandé-je. Qu’est-ce que tu fais là ?

– L’envie de vivre quelque chose de fort, rétorque-t-il avec un sourire calculateur.

Je plisse les paupières et fronce le nez.

– Plus sérieusement, je viens de semer le flic qui devait m’emmener. Alors je suppose que je vais attendre bien sagement qu’il arrête de me chercher.

Ses paroles m’intriguent, mais je retiens mes questions. Poser des questions aux autres revient à leur montrer qu’ils nous intéressent. Or, je me fous de ce type. Enfin, presque. Alors, même si je me demande quelle merde il a bien pu faire, je garde la bouche close tout en tripotant mon verre du bout des doigts.

– Ma réponse ne te choque pas ? m’interroge-t-il, sincèrement intéressé par mon absence de réaction.

– Il en faut plus pour me choquer, énoncé-je tout en me replongeant dans mes mauvais souvenirs.

J’ai vu plus que ça, vécu plus que ça.

Ma réponse lui plaît. Il se penche dans ma direction une nouvelle fois, observant le moindre de mes traits. Je me retiens de me tendre de tout mon corps, mais c’est dur. Je suis prête à parier que, s’il voyait les cicatrices qui marquent mon âme, il reculerait d’un bond.

– Si tu recherches quelque chose de fort, reprend-il, on peut s’arranger.

Je ne fais même pas semblant de rigoler et garde un visage neutre. Au fond de moi, la folie que je vois danser dans ses yeux appelle la mienne.

Intéressant. Non, pas intéressant, s’énerve ma conscience. Barre-toi d’ici.

Mais un autre plan me vient en tête. Je ne connais pas ce type et je n’aime pas ce qui est en train de se dérouler. Voulant reprendre l’avantage sur cette situation, je peaufine mon plan dangereux et fourbe. Son attention est focalisée sur moi. Je me penche à mon tour et passe la langue sur ma lèvre inférieure. J’en profite pour plonger une main dans la poche de sa veste, posée derrière lui.

– C’est intéressant, murmuré-je avec une fausse envie, mais…

Mes doigts agrippent un petit quelque chose en cuir.

Bingo !

– Mais ? reprend-il avec un air mécontent.

– Mais je vais devoir décliner ta proposition.

– Pourquoi donc ?

Il s’apprête à me dire quelque chose d’autre, mais le serveur se ramène. Tandis que mon voisin se redresse, je sors ma main de la poche de sa veste et la rapproche discrètement de moi.

– Nasser ? le hèle le serveur.

– Plus tard, le coupe sèchement le brun.

L’autre marmonne quelque chose – un juron, je suppose – et s’éloigne sans demander son reste.

Ainsi, il s’appelle Nasser. Ce dernier se tourne ensuite vers moi. J’ai déjà récupéré mon sac, où se trouve le petit portefeuille en cuir.

– Si tu parles aux autres comme à des chiens, ça ne montre qu’une chose, que tu en es un aussi.

– Effectivement, je mords facilement.

OK. Il m’énerve encore plus quand il a réponse à tout. Je quitte mon tabouret et commence à m’éloigner sans un mot de plus.

– Tu pars déjà ? Pourquoi, tu as peur ?

Je jette un œil à l’ensemble de son corps, rejetant tout ce qu’il m’inspire. J’ai l’impression d’avoir pris une bouffée d’oxygène, comme si, ces dix dernières minutes, je m’étais enfin sentie vivante, défiant la vie comme une battante.

– Je n’ai pas peur, dis-je d’une voix doucereuse.

Je fais un pas en arrière et le nargue :

– Mais je te l’ai dit, je voulais juste vivre quelque chose de fort. Et tu n’es pas de taille.

Son visage se ferme complètement face à mon mensonge. Bien sûr que je suis en train de mentir, mais je repousse tout ce que je ressens, comme à mon habitude.

– Garce, marmonne-t-il.

Je disparais du bar en sentant son regard brûler mon dos. Je m’engouffre dans ma petite voiture en fin de vie, que j’ai été ravie de trouver après Délivrance. Je jette un œil à l’entrée du bar pour être sûre qu’il ne soit pas déjà là, à me courir après, en criant au vol. Puis j’ouvre mon sac et, sans pouvoir m’en empêcher, je regarde ce que contient le portefeuille de Nasser.

– Putain de merde ! m’exclamé-je en apercevant les quatre cents dollars.

Je ne demande pas mon reste et démarre pour m’enfuir loin d’ici, direction chez moi. J’espère que je ne le reverrai jamais parce que je suis presque sûre qu’il me briserait la nuque.

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