Toxic Hell
32. Aider son prochain
Hena
Le temps file et guérit peu à peu mes blessures. Halloween a lieu dans une semaine. J’ai continué à bosser quelques soirs au Toxic Hell, me faisant de l’argent pour survivre. J’ai continué à déposer mon frère chez sa psy avant de rejoindre la mienne. Nous avons continué à vivre, à prendre nos marques dans cette ville sans penser au risque que notre géniteur et Marcus soient proches de nous.
Nasser et moi avons fini de préparer notre présentation orale pour le cours de sociologie et l’avons transmise au P r Mozart ce mardi matin. Le lien qui m’unit à Nasser n’a pas faibli. Mon corps a besoin de lui. Ma tête cherche la confrontation et les sensations. Nos regards se croisent, mais il ne fait plus un fichu pas dans ma direction. Il reste à l’écart, attendant que ce soit moi qui l’appelle.
Je traverse le couloir du deuxième étage. Pas mal d’affiches sont scotchées sur les murs. Ce sont des annonces de soirées de la part des fraternités de la fac. Toutes en organisent pour Halloween. Je suppose que ça va être la course à la meilleure soirée sur le campus.
Le couloir est pas mal rempli, mais les élèves commencent déjà à rejoindre les différents amphis de l’étage. Je cherche mon portable tout en évitant de rentrer dans les gens que je croise.
Soudain, j’entends un cri étouffé au loin. Je découvre un petit rassemblement d’une dizaine d’étudiants à l’autre bout du couloir. Je fronce les sourcils et m’avance, curieuse.
Mon cœur loupe un battement alors que je reconnais une silhouette. Mon frère, Karl, se tient debout, les poings serrés, les bras le long du corps. Le cri provenait de lui. Il fixe les étudiants autour de lui, comme déconnecté de la réalité. Sa respiration est rapide. Trop rapide. Je sais parfaitement ce qui lui arrive : il est en pleine crise de panique. Ce n’est pas la première fois depuis qu’on a échappé à Délivrance, mais c’est la première fois que ça se déroule dans les couloirs de la fac.
J’accélère le pas, me moquant du regard des autres.
– Karl !
Mais il fixe le vide, les yeux en plein cauchemar. J’arrive rapidement à sa hauteur et pose ma main sur son avant-bras. Il s’arrache à mon étreinte et recule comme si je l’avais brûlé.
– Dégage ! crie-t-il.
Il ne me parle pas directement, je le sais bien. Le voir dans cet état me fout en vrac. Mon cœur se brise. Mes yeux s’humidifient, mais j’essaie de rester calme.
– Tout va bien, Karl. Viens avec moi.
Je sens les regards sur nous et je déteste ça. Je déteste le jugement et les questions que je lis sur les visages. Je veux avant tout protéger mon frère, l’éloigner le plus loin possible de leur curiosité malsaine.
Je tente une nouvelle fois de m’approcher de Karl, mais c’est impossible. Il s’agite encore plus et lève les bras. Je m’arrête pour ne pas prendre un coup.
Nasser apparaît soudainement près de moi.
– Eh, mon pote, lance-t-il d’une voix calme en s’approchant de mon frère. Tout va bien, OK ?
Nasser n’a jamais vraiment parlé longuement avec mon frère, même s’il nous a déjà salués, Karl et moi, pendant que l’on déjeunait. Pourtant, il prend les choses en main comme s’il savait exactement ce qu’il devait faire.
– Dégage, lui ordonne Karl. Putain, laissez-moi ! Tous !
Nasser pose les mains sur les épaules de mon petit frère, se moquant de ses gestes désordonnés. Il l’empêche de s’agiter encore plus en l’immobilisant.
– Ça va. Tout va bien, répète-t-il calmement, mais fermement.
Mon frère fait gonfler ses muscles et tente de se dégager, mais Nasser ne le lâche pas. Il lui répète que tout va bien.
Je reste là, pantelante, le cœur au bord des lèvres. Je n’ai pas pu m’approcher de mon frère, mais Nasser, lui, semble réussir à le maîtriser.
– Circulez, ordonne Archi aux quelques étudiants qui sont restés là pour jouer les curieux.
Ils finissent par s’éloigner, et lui aussi. Il n’y a plus que nous trois dans le couloir. Je n’entends pas ce que dit Nasser à mon frère. Son visage est penché vers lui. Il lui parle doucement pour qu’il soit le seul à l’entendre.
Après une minute, je ne tiens plus et m’avance une nouvelle fois, priant pour que Karl ne me repousse pas encore. Il respire rapidement. Ses yeux fixent ses pieds.
– Regarde-moi, lui demande Nasser. Tout est cool, OK ? Ça va.
Karl le fixe droit dans les yeux, calmant sa respiration.
– Tout va bien, continue Nasser. Tu es en sécurité.
Mon frère finit par hocher la tête doucement.
– Karl ? l’interpellé-je à voix basse.
Il tourne soudainement son visage dans ma direction, les yeux humides. Un regard qui fait écho au mien.
– Elles m’observaient toutes, souffle-t-il.
– Qui t’observait ?
Je m’avance vers lui, mais il se dégage de la prise de Nasser.
– Les ombres, murmure-t-il.
Marcus. Abraham. Daryl, notre père.
– Viens avec moi, s’il te…
– Laisse-moi tranquille, lâche-t-il sombrement avant de quitter le couloir en courant.
J’hésite à le suivre. J’ai déjà fait face à plusieurs de ses crises : une fois qu’il se reconnecte à la réalité, Karl a besoin d’être seul. Alors, je me contente de le regarder s’éloigner.
Je prends sur moi, sentant la frustration et la douleur me gagner. J’essuie rageusement mes larmes tandis que Nasser m’observe. Il vient de calmer mon frère, alors que je n’arrivais même pas à l’approcher.
– Ça va ? me demande-t-il, même s’il connaît la réponse.
– Parfois, j’ai l’impression que nous faisons un pas en avant, et puis trois pas en arrière, comme aujourd’hui.
Il ne sait même pas exactement de quoi je parle. Après tout, il ne connaît pas ma véritable histoire. Alors que je m’attends à ce que cette discussion se termine ici et qu’il s’éloigne, l’un de ses bras s’enroule autour de mes épaules et il me plaque contre lui. Mon corps entre en collision avec le sien.
J’inspire vivement l’odeur de lessive et le parfum boisé qui émanent de lui. J’ignorais que j’avais besoin de ça. De son contact rassurant et rempli de chaleur. De ses bras me tenant fermement. Je ne suis plus la grande sœur qui doit protéger son frère des monstres de son passé. Je suis la jeune fille que l’on protège à son tour. Cet homme représente beaucoup plus que ce que je pensais. Véritablement. Jusqu’où je me suis trompée sur lui ?
Je ferme les yeux, savourant ce contact inattendu. Nasser creuse un peu plus son chemin vers mon cœur.
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