Toxic Hell
57. Ton cœur est le mien
Hena
La seconde étape de mon voyage se situe à l’est de la ville. J’arrive devant le centre psychiatrique de Monroe. Je n’avais encore jamais eu le courage de venir ici. Je me fais violence pour y être aujourd’hui, car j’en ai besoin. C’est important pour que je puisse revivre ensuite. Peu importe le résultat, je serai libérée d’un poids.
Je me présente à l’accueil du grand bâtiment aseptisé. La femme qui se tient debout derrière le comptoir affiche un air aimable et un grand sourire qui me rassurent et me mettent à l’aise.
– Bonjour. J’aimerais voir Nora Williams, s’il vous plaît.
La jeune femme a l’air surprise.
– Je suis désolée, mais Mme Williams ne reçoit pas de visiteurs.
Parce qu’elle est plongée dans le silence depuis des mois, je le sais.
– Je suis sa fille.
La femme paraît choquée.
– Sa fille ? Vous avez une pièce d’identité ?
– Oui, m’empressé-je de répondre avant de la lui tendre.
– Je vais voir ce que je peux faire. Attendez-moi ici.
Je patiente quelques minutes, stressée. Finalement, la femme revient, un petit sourire aux lèvres.
– Vous pouvez me suivre. J’ai juste besoin de reprendre votre nom complet.
Nous longeons rapidement plusieurs couloirs. C’est très différent de ce que je pensais. Il semble y avoir plusieurs ailes dans ce bâtiment. Tout est parfaitement compartimenté.
On arrive devant une grande salle commune dans laquelle les visiteurs sont autorisés. Plusieurs adultes rient entre eux. La pièce est ultra-lumineuse, ce qui la rend un peu plus chaleureuse.
– Elle est assise devant la fenêtre, au bout de la pièce, m’indique l’infirmière. Votre mère est silencieuse depuis son entrée ici.
– Je sais. Merci.
La femme me laisse et je patiente une minute sur le seuil de la salle. J’entends plusieurs discussions. Deux hommes sont en train de jouer aux cartes.
Je m’avance, les yeux posés sur une silhouette bien trop maigre. La femme est assise dans un fauteuil, me tournant le dos. Elle fixe l’extérieur. Elle n’a aucune réaction en m’entendant arriver. Ses épaules sont basses, ses membres figés.
Ma maman.
La femme qui m’a mise au monde. La femme qui m’a aimée. Je savais à quel point ce serait pénible de venir ici. Je m’y attendais. Mais s’y préparer ne change rien à la douleur que l’on ressent le moment venu.
– Bonjour, maman.
Je retiens un tremblement en l’observant. Si elle m’a entendue, elle ne laisse, encore une fois, rien paraître. Je me poste devant elle sans toutefois lui boucher la vue. Son visage n’a pas changé. Il est toujours marqué par l’âge et par ce qu’elle a subi. Sa peau est blafarde. Elle continue d’observer le jardin.
La fenêtre possède un petit rebord et je m’assieds dessus. Je ne peux quitter ma mère des yeux. J’observe son regard fatigué, les traits de son visage, qui se sont affinés. Elle a perdu du poids. Beaucoup de poids. Elle porte un petit gilet blanc par-dessus sa tenue d’hôpital. Ses mains sont croisées sur ses cuisses de manière élégante. Ses ongles sont coupés très court.
Je voudrais la serrer contre moi et l’embrasser. Je voudrais sentir son odeur, cette odeur qui n’appartient qu’à elle. Mais je n’ose pas.
– Les gens ont l’air gentils, ici.
Encore une fois, elle ne me répond pas, ce qui ne me surprend pas, vu son état.
– Je suis venue seule. Je… j’ai merdé.
Je n’arrive pas à prononcer davantage de mots. Je m’éclaircis la gorge pour éviter de sombrer.
– Je dois te raconter. Tout te raconter.
Alors, je lui relate tout. Je commence avec notre emménagement dans cette ville, puis notre rentrée à l’université. J’enchaîne avec la découverte du ciel en astronomie et ma rencontre avec le P r Mozart en sociologie. Je lui parle d’Aly, et même de ma psy. Mais, surtout, je lui parle de Nasser. Je lui parle de Hell, de ce garçon qui m’a sauvée tout en se sauvant lui-même.
Ensuite, je lui annonce la mort de Daryl, et je lui parle de Karl. C’est compliqué de mettre des mots dessus, mais j’y arrive, pour elle. Elle tressaille finalement. Quand je finis de parler, je vois une larme couler sur sa joue, mais elle ne dit toujours rien. Je renifle parce que je pleure également. Je ne fais que ça, aujourd’hui. Je me penche, pose mes mains sur les siennes et les serre. Je lui apporte ma chaleur et mon amour.
Pitié, maman : où que tu sois, reviens ! Suis ma voix. Suis ma chaleur. Reviens, maman.
– J’essaie d’être forte, mais c’est dur, tu sais. Tu me manques. Atrocement.
Ma voix se brise, mais j’inspire longuement pour ne pas perdre tous mes moyens.
Et je lui raconte de nouveau mes sentiments concernant Nasser. Je lui dis à quel point je l’aime. Mais, surtout, je lui explique que j’ai peur de l’aimer.
– Il part, terminé-je. Je ne le reverrai plus.
De longues minutes silencieuses s’écoulent. Finalement, ma mère serre mes doigts. J’ai l’impression que mon imagination me joue un tour, mais ça semble réel. Ses lèvres bougent. Je me colle à son visage et elle chuchote à mon oreille.
– Va avec lui. Vis.
Elle est revenue. Elle a bravé sa propre tête pour me montrer qu’elle était toujours là. Je me laisse tomber contre elle et la serre dans mes bras tout en laissant libre cours à mes pleurs.
***
Je crois bien que je n’ai jamais roulé aussi vite de ma vie. J’ai quitté Nasser trois heures plus tôt : c’est sûr qu’il est déjà loin d’ici, loin de Monroe. Il est trop tard, je le sens, et il ne décroche pas son téléphone.
– Putain ! m’exclamé-je en frappant mon volant.
Le soleil est presque couché quand je me gare devant l’entrepôt. Je descends de mon véhicule sans attendre. Je crois bien que je ne prends même pas le temps de fermer ma portière. Je suis désormais bien sortie de cette brume épaisse qui m’a accompagnée ces derniers jours. Je réalise que j’étais en train de commettre l’erreur de ma vie.
Je cours, manque de glisser et arrive devant la porte métallique.
– Hell ! hurlé-je à m’en faire exploser les cordes vocales.
J’ai l’air d’une folle, mais je m’en moque. Son véhicule est toujours là, mais les cartons, non. Ils sont sans doute déjà tous chargés dans le coffre.
Je me fige en voyant qui se tient non loin. Nasser est assis sur le sol, son dos calé contre le mur de l’entrepôt. Il est là. Il est vraiment là. Il n’est pas parti. Le soulagement s’affiche sur ses traits, puis un sourire taquin habille ses lèvres.
– Hena ? Tu en as mis, du temps.
Quoi ?
Non, je n’ai pas le temps de m’attarder sur ses mots. Je ne l’écoute pas. Je cours vers lui. Il a à peine le temps de se relever que mon corps se colle déjà au sien. Je le percute et la collision est si bonne ! Mes bras s’enroulent autour de son cou tandis qu’il m’enlace fermement.
– Pourquoi tu n’es pas parti ? m’exclamé-je.
– Je t’attendais.
– Quoi ?
– Il n’a jamais été question de partir sans toi, trésor.
Mon cœur déborde de joie. Il pompe tout le sang possible et j’ai l’impression de planer.
Quel bluffeur !
– Tu savais que je reviendrais ?
– Oui. Je l’espérais, en tout cas.
Il me connaît bien. Plus que bien, même. Il s’est insinué en moi de tout son être jusqu’à ce qu’on ne fasse qu’un.
– Et si je n’étais pas venue ?
– Alors, je serais venu te chercher. Parce que tu es la seule.
Sa main coince une mèche de mes cheveux derrière mon oreille, puis sa bouche se colle à la mienne. Je suis la seule qui compte pour lui, comme il est le seul dans mon cœur. Il est ma plus belle chute, ma plus belle collision sur le sol.
– Tu as fait ce que tu devais faire ?
Il ne me laisse pas m’écarter. Je hoche vigoureusement la tête.
– Oui. Je lui ai dit au revoir.
Je n’en reviens pas que Nasser ne soit pas parti. Il m’attendait. Il savait que je reviendrais. Il savait que j’avais besoin de temps avant de le rejoindre.
– Je me trompais en disant que tu étais la bonne personne, mais que c’était le mauvais moment. Tu es la bonne personne. Et c’est le bon moment. C’est le putain de moment que nous choisissons. Parce que nous sommes libres de le faire.
Il hausse les sourcils, mais je ne le laisse pas parler et continue :
– Je veux encore me tenir au bord de la falaise avec toi. Je veux qu’on fasse plein de grands sauts. Je veux qu’on se jette dans le vide, main dans la main.
– Et tu veux profiter de la chute sans te soucier de notre collision avec le sol ?
– J’emmerde notre chute. On s’est trompés depuis le départ, Nasser. On ne s’est pas écrasés sur le sol. On s’est percutés l’un l’autre.
Il m’embrasse une nouvelle fois, puis s’écarte soudainement.
– Alors, pars avec moi.
Il tend la main et je n’hésite plus. Je la saisis et entremêle mes doigts aux siens.
– Oui.
Je suis peut-être douée pour voler les gens – et particulièrement Nasser –, mais, dans cette histoire, c’est lui, le plus grand voleur. Il a volé mon cœur et ne me l’a jamais rendu. Mais ce n’est pas grave. Je sais qu’il s’assurera qu’il ne s’arrête jamais de battre.
Nasser me sourit. Pour la première fois depuis longtemps, le sourire que je lui renvoie est sincère. Nous avons partagé nos cauchemars et nous ne pourrons jamais défaire ce qu’il s’est passé. Mais, à présent, il est temps de partager nos nouveaux rêves.
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